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CHAPITRE II

Le nombre des Martyrs.

La première question qui ait été posée est une question générale, préjudicielle en quelque sorte, à laquelle j'ai plus haut fait allusion : celle du nombre des martyrs.

Jusqu'à la fin du xvii® siècle, tout le monde s'accordait à le dire très considérable. On était ému à la pensée que toute la terre, selon le mot de saint Augustin, — c'est-à-dire non seulement les territoires soumis au joug de l'Empire, mais encore tout le monde connu des Romains, — avait été empourprée de sang chrétien (1). On ne doutait pas que les persécutions eussent eu une importance capitale dans la vie de l'Église comme dans les destinéesdel'Empireromain. Unphilologue anglais,

d'un esprit pénétrant et paradoxal, Henri Dod-

(1,^ Saint Augustin, Sermo 300.

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well, s'éleva le premier contre l'opinion commune. Il publia à Oxford, en 1684, une série de dissertations sur saint Cyprien, son époque, ses écrits. L'une d'elles porte ce titre hardi : « Du petit nombre des martyrs, » de paucitate martyrum. Elle peut se résumer ainsi : l'on connaît par les ancii^ns calendriers et par les écrivains ecclésiastiques un nombre relativement petit de martyrs : donc, il y eut peu de martyrs, et les persécutions furent dans la vie de l'Église un incident de moindre importance qu'on ne l'admet généralement. C'était méconnaître le témoignage de ceux mêmes auxquels en appelait le novateur, les Pérès et les écrivains de l'Eglise primitive, qui parlent sans cesse de la multitude des martyrs ; c'était surtout se montrer sourd aux enseignements de l'histoire, qui par ses textes les plus assurés suppose cette multitude. C'est ce que, dès 1689, répondit le bénédictin dom Ruinart, qui réfuta la thèse de Dodvvell avec beaucoup de clarté et de force dans la très belle « préface générale » mise en tête de son recueil des Acta sincera martyrum.

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Dodwell n'était pas un adversaire du cfiristianisme : et, probablement, eût-il été aussi mécontent que surpris, s'il avait connu le parti que la légèreté haineuse de Voltaire devait tirer de ses idées. Il eût plus volontiers reconnu un disciple dans un érudit français qui, à certains égards, leur a, il y a quelques années, rendu nouveauté et crédit. On retrouve, en effet, leur influence dans les livres de M. Aube sur VHlstoire des persécutions jusqu'à la fin des Antonins (1875) et sur Les chrétiens dans V Empire romain ^1881). Mais déjà, dans le dernier volume qu'il ait publié, U Eglise et F Etat dans la seconde partie dutroisième siècle rl885), cet historien sincère (1), trop tôt enlevé à la science, et qui eut seulement le tort d'écrire sur les choses religieuses sans une préparation suffisante, se dégage de cette influence. Parmi les écrivains modernes de quelque renom, je ne rencontre guère que M. Ernest Havet qui l'ait subie jusqu'au bout : il voit dans un passage d'Origène, dont il exagère singulièrement

(l) « L'Aubé non aveva nniino nstinati) contra la writa, » dit 1res bien le P. Semeria, IL primo sangue cristiano, p. 25.

la portée (1), « le texte décisif et ineffaçable qui suffirait à établir la thèse célèbre de Dodwell (2) ; » mais, en matière de critique religieuse, M. Ernest Havet, aussi partial que superficiellement informé, à vrai dire ne compte pas.

Tout autre se montre, sur cette question, un écrivain rationaliste d'une compétence historique bien supérieure. Je n'ai pas à juger ici, dans son ensemble, l'œuvre de M. Renan : qu'il me suffise de dire que je repousse, de toute la force de mes convictions les plus réfléchies, le point de départ et les conclusions générales de son histoire des Origines chrétiennes. Mais j'ajoute tout de suite que, sur un grand nombre de sujets, le sens de l'histoire, qui était très vif chez M. Renan, le conduisait à des jugements conformes, dans le détail, à ceux d'une philosophie toute différente de la sienne. C'est ainsi qu'il reconnaît, aussi nettement que possible, l'importance des persécutions et le grand nombre des martyrs.Il se rattache, sur ce point,

(1) Voir Boissier, La Jln du paganisme, t. I, p. 151.

(2) Ernest Ilavet, Le Christianisme et ses origines, t. IV, p. 463»

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à l'histoire traditionnelle. « On peut être tenté de croire, dit-il, que les persécutions furent en réalité peu de chose, que le nombre des martyrs ne fut pas considérable, et que tout le système ecclésiastique sur ce point n'est qu'une construction artificielle. Peu à peu, la lumière s'est faite. Même dégagées des exagérations de la légende, les persécutions restent une des pages les plus sombres de l'histoire et la honte de l'ancienne civilisation (1). » Prenant alors la vraie méthode, M. Renan passe en revue tout ce qui est resté de la littérature chrétienne des deux premiers siècles, et déclare que ces écrits, quelle que soit leur forme, « révèlent un état violent qui pèse sur la pensée de l'écrivain, Tobsède en quelque sorte... De Néron à Commode, sauf de courts intervalles, on dirait que le chrétien vit toujours en ayant sous les yeux la perspective du supplice. Le martyre est la base de l'apologétique chrétienne (2). » p]t il conclut ainsi : « On s'est souvent fait de trompeuses images de cette lutte terrible qui a

(1) Renan, L'Eglise chrétienne, p.' 3U.

(2)Jbid., p. 31(J.

entouré les origines chrétiennes d'une brillante auréole, et imprimé aux plus beaux siècles de l'Empire une hideuse tache de sang; on n'en a pas exagéré la gravité (1). » Il faut remarquer que M. Renan s'occupe seulement ici des deux premiers siècles,puisque son ouvrage se termine avec le règne de Commode : si son plan l'eût mené plus avant et conduit] usqu'aux premières années du iv« siècle, sa conclusion eût, de toute évidence, été plus affirmative encore.

Dans un appendice du premier volume de son savant et curieux livre sur Ja Fin du 2)a- (janisme, M. Boissier pose à son tour la question du nombre des martyrs. Personne ne saurait mettre en doute son impartialité. M. Boissier porte, dans les études de cette nature, un absolu désintéressement d'esprit. D'âme trop haute et de jugement trop sûr pour partager les préjugés vulgaires contre le christianisme, il ne montre, cependant, aucune ardeur particulière à le défendre. Ce n'est, à aucun degré, un apologiste : c'est un historien très maître de lui-même et très libre de pensée.

(1) Renan, IS Eglise cJirétienne, p. 317.

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Mais c'est en même temps un des hommes qui connaissent le mieux l'antiquité. Rien, dans la science qu'il en a, ne sent le pédant. Avec une bonhomie merveilleuse et une finesse (]ui se cache sous les apparences de la plus parfaite simplicité, M. Boissier nous fait vivre dans la compagnie des anciens, et parle d'eux comme s'il était leur contemporain. On peut dire, en toute vérité, que personne ne fait moins montre des documents, et ne se les est plus complètement assimilés. Aussi, ayant à donner son avis sur le problème qui nous occupe, le résout-il avec une précision d'idées, à laquelle il semble bien difficile de résister. Comme M. Renan, il se place en face de la littérature chrétienne: « Je suis frappé, dit-il, do voir qu'il n'y ;i pas un seul écrit ecclésiastique, quelque sujet qu'il traite^ depuis le i'''' siècle jusqu'au iii% où il ne soit question de quelque violence contre les chrétiens (1). » Il regarde ensuite la littérature païenne: il remarque qu'elle ne parle guère des chrétiens; mais il constate en même temps que « toutes les fois que les

(I) BoissiiT, La fin du paganisnio, t. f, \k l")!;.

écrivains profanes en disent un mot, c'est pour faire allusion aux châtiments qu'on leur inflige (1). » Et il conclut ainsi : « Qu'on se remette devant l'esprit cette suite non interrompue de témoignages ; qu'on songe qu'en réalité la percution, avec plus ou moins d'intensité, a duré deux siècles et demi, et qu'elle s'est étendue à l'Empire entier, c'est-à-dire à tout le monde connu, que jamais la loi contre les chrétiens n'a été complètement abrogée jusqu'à la victoire de l'Eglise, et que, même dans les temps de trêve et de répit, lorsque la communauté respirait, le juge ne pouvait se dispenser de l'appliquer tous les fois qu'on amenait un coupable à son tribunal, et l'on sera, je crois, persuadé qu'il ne faut pas pousser trop loin l'opinion de Dodwell, et qu'en supposant même qu'à chaque fois et dans chaque lieu particulier il ait péri peu de victimes, réunies elles doivent former un nombre considérable (2). »

J'ai recueilli seulement, ici, l'opinion d'érudits français. Mais le jugement des savants

(1) Boissicr, La Jin du paganisme, t. I, p. 456.

(2) Ibid., p. 457.

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étrangers n'est pas différent. Les découvertes et les écrits de M. de Rossi (1) ont précisément supprimé l'argument principal de Dodwell, en montrant que beaucoup de martyrs, et des plus illustres (2), manquent dans les calendriers. Aucun de ceux qui, en Allemagne ou en Angleterre, ont étudié avec compétence l'histoire des premiers chrétiens ou celle des persécutions, comme Lightfoot (3), Mommsen (4), Harnack (ô), Neumann (6), Hardy (7), Ramsay (8), ne songe à réduire le nombre des martyrs. Il est maintenant admis de tous que ce nombre fut très grand. On ne prend même plus la peine de le dire : la conclusion découle naturellement des faits, à mesure qu'ils sont mieux connus. Il

(1) Roina sotteiranea crhtidna, t. I-III, Rome, 1K()1-1877 : hiscriptiones chrL^tianae urbis Roniae, t. MI, Rome, 1n61-18S8 ; Builuttiao (li arckeulogia crhtiana, ISOS-In'JI.

(.') Par exemple le consul Clemens, Flavia Domililla, le consul Aciliiis Glabrio. le consul Liberalis, etc.

(3) Af)Of;foUc Fatliers, Part. I, S. Clément of Rome, t. 1-1 1, •2* e<l., Lon.lres, 1890. Part. II, S. Ignatius and S. Poli/carp. i. Mil, Londres, ISn9.

(1) Voir i)lus bas, pa,2:c 37. , . ,, . • , ,,

(5) G scliichte '1er altclirist Lichen Litteratur bis hwiebtus; t. Ml. Leip/.ig, lsi»3-l><97 ; Die Mi^oion un<l Awibreitung <left Cluistenrum>^ in den ersten drei Jalirhunderten. Lei,./.i.L' 1902 ; Der Prozess des christen Apollonius, dans Comptes rendus de L Académie de Berlin. Ihi9:<, etc. ,-. , , • ^

(G) D^.r rômi-fche Staat und die allgemeine htrche bis auj Dioctetian. t. I, Leipzii:, 189(J. -

(7) Ckristianifii ami the roman Government, Londres, 1J^J4-

(8) The Church and the roman Empire before 170, Lonilres,189L

n'est pas besoin, pour l'établir, de recourir à destex tes contestés : ceux dont l'authenticité ne fait doute pour personne suffisent à la démonstration, sans que la légende soit jamais appelée à prêter son aide à l'histoire.

Voilà donc un point désormais acquis : la critique négative, en appelant sur lui l'attention, est arrivée à ce résultat, de mettre plus clairement en lumière ce qu'avait dit, d'instinct, l'histoire traditionnelle. Mais on ne saurait aller plus loin, et atteindre à une précision que les documents ne donnent pas. Chercher à calculer, même approximativement, le nombre des martyrs serait une entreprise vaine. Tout élément de statistique se dérobe. On entrevoit que la population chrétienne fut de bonne hpure très considérable, à Rome du vivant même des apôtres (1), en Asie romaine dès le commencement du n" siècle (2), dans l'Afrique romaine dés les premières années du iii'^ (3). En Orient, vers le commencement du i\" siècle, elle forme probablementdéjà,cn certainesprovinces,lamajorité

II) T-M^itc. Ann., XV, H.

(2) Pline le Jeune, /•>.. X, HT.

(3) Teriullien, A/ioL, iT.

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