‹ Les personnages de l'épopée romaneChapitre 3 sur 9 · LE CYCLE DE GUILLAUME · texte numérisé non relu

LE CYCLE DE GUILLAUME

Le cycle de Guillaume me paraît être sorti tout entier de deux groupes de récits colportés par des pèlerins. Les uns, pa'-'sant à S. Guilhem (Hérault), entendirent raconter que le fondateur de l'abbaye était un certain Guillaume, comte de Toulouse elmarquisde Gothie de 790 à 806, époux de Guibour, luteur politique du jeune roi Louis d'Aquitaine, conquérant de Barcelone sur les musulmans en 80 1 ou 803, ( l mort en 8 1 2 dans le cloître où il était relire depuis six ans. Telle est la base qui a servi à édifier le Montage Guillaume et le Coulonnement de Louis^ poèmes enrichis l'un et l'autre de nombreux détails légendaires ; on intercala dans le second, en substituant Guillaume à Aïmer, un poème, sans doute relatif au règne de Charles le Chauve, sur les luttes d'Aïmer contre Ernéis et Acelin,

D'autres, passant par Arles, virent dans le cimetière galloromain des Aliscans le sarcophage d'un certain Vidianus, martyr plus ou moins authentique du V siècle, qu'on leur donna comme ayant péri lors des invasions sariasines d'Alsamah en 721 et d'Abdérame en 732, que l'on appelait Aucebier et Desramé. On mit ce jeune héros en rapports avec Guillaume, dont on fît son oncle, et ain:?i fut composée la première rédaction (ï Aliscans. Pour trouver un vengeur à Vidianus, devenu Vivian ou Vivien, on alla chercher dans

les poèmes sur les guerres de Charles le Chauve un rebelle, Foucon, et un royaliste, Tibaud, celui-ci chef des Bourguignons du royaume d'Arles, pour faire du premier le neveu, de l'autre l'ennemi du jeune martyr ; ainsi fut cr^é Foucon de Candie. Tibaud devint donc tout naturellement l'ennemi de Guillaume.

Je ne crois pas qu'il y ait d'autres éléments historiques certains. La captivité d'Aimeri, qui fait le centre du poème de la Mor^t Aimeri, pourrait avoir sa source dans le fait de la captivité d'un comte de ce nom, relâché en 810 par les mulsumans, mais ce peut être une pure invention de trouvère. Il a pu exister un poème sur les exploits d'Aïmer contre Barcelone et contre Tortose de 800 à 812, un poème sur la mort d'Aïmer, comte de Gênes en 806, ce qui expliquerait le personnage à la fois espagnol et italien de notre Aïmer, maison peut supposer que tout cela repose simplement sur le fait que les moines de S. Guilhem parlaient d'Aïmer comme d'un fidèle auxiliaire de leur fondateur, notamment dans la conquête de Barcelone.

Les démêlés d'Ernaud et de Borel appartiennent sansdoute au cycle de Charles le Chauve ; c'est là encore qu'on eut l'idée 'd'aller chercher Guillaume, tué en 850 en portant les armes contre le roi, et son frère Bernard, ce qui, par la confusion des deux Guillaume, fit de Bernard un frère de l'oncle de Vivien ; Bovon et Gilebert, qui en 840 et 841 luttèrent eux aussi contre Charles le Chauve, vinrent tout naturellement rejoindre Guillaume et Bernard, mais Gilebert fut, par suite d'une erreur plus ou moins volontaire, transformé en Guibert ; Girard, qui en 870 défendit Vienne contre Charles le Chauve, se trouva suivre son père légendaire Bovon ; mais ce fut un royaliste de 841, Garin, qui par suite de sa position de comte dans le royaume d'Arles, fut choisi comme père de Vivien. Avec Aïmer et Ernaud cela faisait six frères à Guillaume, on lui donna

pour neveux, outre Vivien et Girard, Gautier ou Gaudiu, un des héros de Roland, Berlran, déjà connu comme fils du breton Naimon, Guichiird ou Guielin que uos trouvères mettaient en rapports avec Renyud do Nanites et avec Garnier ; Foucon et Huor., ennemis légendaires des comtes nantais Renaud et Amauri ; d'autres bretons encore : Anquetil, fils de Rioul, Ripes, transformé en Rabel, Moran, sacs doute Estourmi, des inconnus, comme Soef ou Sohier, Yilard ou Mulard , Savari , des gascons , Sanson et Engelier, Richier, attiré peut-être par Bertran, le fabuleux Drogon, qui venait sans doute de la légende de Girard. On ne s'entendit pas d'ailleurs toujours sur les parentés, Huod et Drogon ou Rogon étant tantôt beaux-frères, tantôt iieveux de Guillaume. On donna enfin pour père à celui-ci et à ses frères le comte Aimeri, soit sans motif, soit parce que nos trouvères avaient l'habitude de faire intervenir fréquemment pour la rime, après un nom propre, la mention qui fut fils Aimeri.

Puis on identifia Guillaume avec un seigneur d'Orange qui portait ce nom, Ernaud avec un Ernaud de Girone, Aimeri avec un vicomte de Narbonne sur lequel peut-être même on créa de toutes pièces le personnage ; avec quelques noms de villes espagnoles, Barbastre, Lérida, Tarragone, on imagina des exploits entièrement fabuleux de Guibert et de Bovon {le Siège de Barbaslre^ Guibert d'Andre- )ias, la Prise de Cordres) ; on fit des poèmes pour expliquer comment Aimeri était devenu seigneur de Narbonne, Guillaume seigneur d'Orange (Aimeri de Narbonne, la Prise d'Orange) ; on fit le Charroi de Nîmes pour relier le Couronnement de Louis à la Prise d'Orange et on plaqua au début un morceau sur la colère de Guillaume, probablement emprunté à VAliscans primitif ; on raconta la jeunesse de Guillaume, de Guibert, de Vivien [Enfances Guillaume^ les Narbonnois, Enfances Vivien) ; on refit le-débui d'Aliscans

qui s'était perdu (le Covenant Vivien) ; on remania ce poème en substituant à Foucon comme vengeur du martyr le géant Renoard et sa lignée (Bataille Loquifer, Renier, Moniage Renoart). Enfin, après avoir IrouvéàAimeri des descendants, on lui chercha des ancêtres, et on lui donna pour père et pour grand-père deux des personnages qu'on lui avait attribués comme fils, Ernaud et Garin, dont on changea pour la circonstance le titre féodal (Garin de Montglane et Enfances Garin), en même temps qu'on le faisait entrer comme neveu de Girard de Vienne dans la légende de ce héros.

Je vais donc rapidement passer en revue la vie légendaire de ces personnages.

Le roi Charles ayant pris Narbonne au retour de son expédition d'Espagne, ses barons qui étaient pressés de rentrer chez eux refusèrent tons la seigneurie de cette ville, avec la lâche de la défendre contre les Sarrasins leurs voisins, dont le guet-apens de Roncevaux leur laissait une fâcheuse idée. Seul Aimeri fils d'Ernaud accepta le poste périlleux. Sur le conseil de Huon de Barcelone, il demanda la main d'Ermenjard, fille du roi Désier de Lombardie et sœur dn roi Boniface, et l'obtint, malgré l'hostilité d'un comte allemand, Savari, qui s'était déclaré son rival.

Ses fils étant devenus grands, il envoie les quatre aînés, Bernard, Guillaume, Ernaud et Aïmer, à la cour du roi Charles, et marie autour de lui Bovon et Garin. Resté seul avec Guibert, il est attaqué par les Sarrasins ; mais ses fils viennent à son secours et le délivrent.

L'éloignement de ses enfants, qui ont presque tous obtenu des domaines, la mort d'Aïmer, tué au port ou col de Paiihas, dans les Pyrénées, l'absence de Guibert qui guerroie au

port ou col d'Ossau, dans le même pays, donnent à l'émir Corsolt ou Gorsuble l'idée de tâcher de reprendre Narboime. Il fait Âimeri prisonnier, mais le vieux comte est chemin faisant délivré par Guibert, et l'émir est complètement battu par l'armée de secours que le roi Louis a levée pour la délivrance de Narbonne. Aimeri voulant purger le pays des Sagittaires ou Centaures qui infestent les environs est tué en combattant ces monstres.

Telle est sa vie d'après les trois poèmes qui lui font la part la plus large (1). Son rôle, dans les Eîifances Guillaume et dans le Siège de Barbastre, quoique encore considérable, n'a pas d'originalité. Dans Girard de Viane, il a été introduit par un remanieur. Partout ailleurs on se borne à faire allusion à sa qualité de chef de la famille méridionale (2). Dans les

(1) Ce sont : Aimeri de Narbonne, les Narbonnois,lsi Mort Aimeri. Les deux premiers ne nous sont parvenus que sous une forme remaniée, par un poète qui s'est efforcé de développer la partie comique (les ambassadeurs magnifiques, dans Aimeri, le faux sénéchal, dans les Narboniiois) et qui a introduit des personnages tout nouveaux (v. g. Roumans). La Mort Aimeri a été sans doute également refaite : les Centaures ont remplacé les Sarrasins, et l'on y a plaqué un début, très contradictoire avec le reste, où le roi Louis (ici Louis IV) vivement pressé par Huon Capet (lisez Huon le grand, son père), fait appel au dévouement d'Aimeri, et lui envoie un messager qui le trouve moribond. L'auteur de Huon Capet a repris cette histoire : Huon Capet, gendre et successeur du roi Louis, (ici Louis V), fait appel à Aimer (et non à Aimeri), dont ses messagers apprennent la mort en arrivant au terme de leur voyage.

(2) Par exemple, dans le Pèlerinage, v. 739 et 76b, le Charroi de Nîmes, la Prise d'Orange, Aliscans, Enfances Vivien, Foucon, le Couronnement, Garin de Montglane , Bovon de Comarcis, v. 16, etc. ; Huon Capet, v. 505, 1074 ; Doon de Nanteuil, v. 73 ; Elie, v. 848, 868, etc.; Esclarmonde, v. 5377 et suiv.; Doon de Maience, v. 6652 ; Gaufrei, V. 161, etc. Toutefois le Moniage Guillaume, la Bataille Loqidfer et le Moniage Renoart semblent ignorer son existence.

autres poèmes carlingiens ce ii'esl qu'un figurant ; encore n'y fait-il que de très rares apparitions (I).

Guillaume est le plus célèbre des fils d'Aimeri. Il est l'oncle de Vivien, et, comme tel, il joue dans les six poèmes consacrés à ce personnage ou à sa vengeance un rôle des plus importants, quoique complètement imaginaire. Enflara mé d'amour au récit que lui a fait Gilebert, un ciirétien échappé des prisons d'Orange, de la beauté d'Orable, sœur de Glariel, femme deTibaud. belle-mère d'Aragon ou mieux Adrogant, il s'introduit dans la ville, réussit après différentes péripéties à s'en rendre maître, et épouse Orablo qui reçoit au baptême le nom de Guibour. Il est devenu duc d'Aquitaine en épousant la fille du duc Gaifîer, après avoir débarrassé celui-ci du géant Corsolt. Il enlève au Iraiire Ernaud (plus tard appelé Ernéis(2), par suite de l'influence d'une aulre

(1) Il figure dans iienaî/d(laisses 15, 87, 121), dans Bovon d'Aigremont, dans Girard de Roussillon (par. 319), dans le Comte de Poitiers, dans Richard le beau. Si dans certains poèmes (les Lormi?is, p. 121, Gaidon), il est question d'un Aimeri de Thouars, personnage historique du XII'' siècle, c'est qu'on a voulu introduire un personnage récent, auquel on fait jouer un rôle conforme à sa situation parmi les barons poitevins. Quant àl'AimerideNoyoa, de Girard de Roussillon (par. 107 et suiv.), quant à l'Aimeri d'Aspremont (ms. fr. 1598), où il refuse de porter la croix, je ne sais si c'était dans l'original un Aimeri ou un Amauri. La forme Henri qui correspond dans le nord de la France à la forme méridionale Aimeri cache peut-être d'ailleurs en certains endroits l'Aimeri épique ; ainsi le ms. fr. 25. 529 d'Aspremont appelle Henri l'Aimeri du ms. 1598, ainsi Girard de Roussillon parle (par. 310 et suiv.) d'un comte Henri qui se trouve par rapport à Tiéri dans des liens de parenté assez semblables à ceux d'Aimeri.

(2) Cet Ernéis ou Hernaïs, dont je n'ai pas retrouvé la trace dans l'histoire, est un personnage épique important. Les Lorrains, p. 20, etc., en font un comte d'Orléans, fidèle au roi. Le ms. fr. 5003 Bibl. nat., a conservé le résumé d'un récit sur Ernéis, persécuté à

légende) la lutelle du jeune roi Louis d'Aquitaine, et il est resté quelque chose de cet épisode dans le duel de Guillaume et d'Emaud sou frère aux portes d'Orléaus dans Aliscaiis. Il s'empare de Barcelone, et dans Fouconse retrouve la trace d'un récit où Vivien était tué, non pas près d'Arles ou d'Orange, mais près de Barcelone. Il bat un certain Dagobert, peut-être le rebelle Gobert, Goubaud ou Gondebeul" d'autres romans, à Pierrelate sur le Rhône entre Valence et Avignon. 11 tue en champ clos un insolent Northman (plus tard transformé en Normand ou en Breton) qui était venu défier le roi Louis, et il échappe, au retour d'un pèlerinage, au guet-apens que lui avait dressé le, père de sa victime. Il bat le roi Gui (dans l'histoire Guiomar de Bretagne, 825, et Gui de Spolète, 888), puis le roi Oton (Oton II d'Allemagne, l'envahisseur de 978) qui voulaient conquérir la France ou dépouiller le roi Louis de la couronne impériale. Il s'empara de la mirmande de Bordeaux, c'est-à-dire du château, dont un remanieur a transformé le nom en un nom d'homme, Marmonde ou Amarmonde. Il bat le comte de Si-Gilles, le fabuleux Julien. Tour à tour, il est devenu comte de Poitiers, par confusion avec les nombreux Guillaume qui se succédèrent au duché de Guyenne, ou seigneur de Mnntreuil, à cause d'un récent personnage de ce nom. Devenu moine, il est enlevé par le roi sarrasin Sinagon, em-

l'instigation d'Aïmer par le roi Chariot, défendu par Acelin et vengé par son fils Sanson. Le roi Louis en fait le père de Gautier du Mans (y. H). Aspremoiit, les Saisnes (laisses 22 et 40) le mentionnent avec Sanson, Robert, Richard ; Ernais d'Avignon est tué dans le Moniage Guillaume en prose -, Ernéis est tué dans Renaud, p. 369 ; Raoul le donne avec Anteaume pour compagnon de pèlerinage à Guerri (v. 8331), et Guidon le voit tantôt d'un œil hostile (v. 2143, 2159), tantôt d'un œil favorabla (v. 5176). Je crois enfin qu'il faut lire dans Auberi (éd. Tobler, p. 177) la Roche Hernéin et non la Roche Hervin,

mené prisonnier à Palerme, retrouvé par Landri, délivré par le roi Louis ; il sort de son cloître pour délivrer Paris assiégé par le géant Isoré et meurt en odeur de sainteté. Dans la Prise de Cordres, il est fait prisonnier avec Ernaud et Bertran et délivré par Nubie. Dans le Siège de Barbastre, il paraît avoir joué à l'origine un rôle important, mais avoir en grande partie, dans la rédaction actuelle, été supplanté par Guibert, Dans Elie, il est fait prisonnier avec Ernaud, Bertran et Bernard, et délivré par Elie. Il figure dans Guibert et la Mort Aimeri, mais dans une posture tout à fait effacée. Voilà, aussi brièvement résumée que possible, sa riche biographie épique. (1)

(1) A part le Guillaume d'Autun, de Girard de Roussillon (par. 77 et suiv.), le Guillaume de Montfort de Charles le Chauve, et les différents Guillaume qui sous les' noms de Blancafort, Boulogne, Montclin, etc. reproduisent dans les Lorrains les traits du rebelle Guillaume, à part de nombreuses allusions à Guillaume d'Orange (v. g. Doon de Maience, v. 6653 ; Enfances Ogier, v. 246 ; Ihwn Capet, V. 1079 ; Elias, v. 5862, etc.), à part le Guillaume de Poitiers qui figure tout naturellement parmi les barons de Touest que convoque le roi Charles dans Girard de Roussillon (par. 231), les autres Guillaume que Ion trouve dans Fépopée ou le roman sont pris au hasard : Fierabras, v. 1720 ; Gaidon, v. 2197, 4986 ; Huon Capet, V. 506, 881 b., 1077 b., 1888, 1889, 1892, 3738 ; Aioul, v. 4749, 8856 ; Parise, v. 679 ; Girbert, v. 158 ; Elias, v. 2157 ; Bovon de Hanstonne, ms. fr. Bibl. nat. 12.548, f°. 82 ; ms. 22.516, f». 34 ; Ciperis, dont il est un des fils ; le Comte de Poitiers, v. 1315 ; Jean et Blonde, v. 5039 ; Partenopeus, v. 5561 (Guillemot) ; Auberi, f° 89 (Guillemin) ; les héros de Guillaume de Palerne, de la Rose, de VEscoufle. Il y a eu un Guillaume de Blois au IX« siècle, mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit dans Roland, v. 3938 ; Renaud, laisse 126 ; Auberi, éd. Tarbé, p. 127 ; Aimeri, v. 1504 ; Elias, v. 6218. 11 a existé un Guillaume de Montpellier au XIP siècle : mais la mention de Gaufrei (v. 641) ne suffit pas à en faire un personnage épique. Il est tout naturel qu'en souvenir de Guillaume le Conquérant (1066-1087)

Bernard est tout à fait étranger à la légende du Guillaume croisé, il appartient au cycle de sou petit-fils, Guillaume, insurgé contre Charles le Chauve, mort en 850. Il y représente son frère Bernard, marquis de Gothie, et il emprunte certains traits, soit à leur père Bernard, mort en 844, soit à un de ses contemporains, Bernard, comte d'Auvergne, fils de Bernard, comte de Poitiers, qui fut à la fois son ennemi et celui de Boson. De là maint personnage épique de ce nom : d'abord notre Bernard, surnommé je ne sais pourquoi de Brusbant, de Busbant, etc. et dont le rôle est absolument nul, sauf dans la version italienne du Couronnera ent où, conformément à l'histoire de Bernard de Septiraani -, il est chargé de la garde du jeune roi, et obligé de fuir i!;\us le midi devant la révolte des barons ; puis un Bernard, rousin de Girard t/e /?owm//on, qui est tout naturellement un des deux Bernard ennemis de Charles le Chauve, le père ou le fils, puis un Bernard de Naisil, rebelle au roi dans les Lorrains, un Bernard de Bourgogne, rebelle au roi dans le Mainet italien, un Bernard d'Auvergne rebelle au roi dans le Girard de Fi'ane norvégien, un Bernard de Clavent, rebelle au roi dans Maurin. Mais, comme Bernard d'Auvergne fut l'un des fidèles du roi Charles et de ses fils Louis et Carloman, il y a presque toujours en face du rebelle un fidèle du même nom, dans le Mainet français et le Mainet italien, dans Girard de Roussillon un Bernard de Tabarie,un Bernard de Rochemaure, un Bernard de Léonois, un Bernard fils Armand. Le fameux Bernard del Carpio dont les Espagnols ont fait le vainqueur

on ait donné le nom de Guillaume au roi d'Angleterre qui figure dans Bovon de Hanstonne et dans la saga de Maugis : mais il n'y u aucun rapport entre eux et le Guillaume de l'histoire. Au lieu de Guillaume le Tosan, il faut lire dans Girard de Roussillon (par. 347), Gautier leToulousan, et Erchenbaud au lieu de Guillaume le pouhier le nom du père de Basin dans Aiiberi.

de Roland, puis de Baeso (Boson), fils de Sanson (Sanche) et neveu du roi Charles avant de l'être du roi d'Espagne Alphonse, est un composé du rebelle Bernard qui fit la guerre au roi, et de Bernard d'Auvergne qui s'enrichit en 880 des dépouilles de Boson ; et l'on assiste déjà dans la saga de Girard de Viane à un duel entre Roland et Bernard, appelé à tort d'Auvergne. De là vient que Bernard, sans parler des nombreux passages où c'est un simple nom dépourvu de toute signification (1), est tantôt un personnage sympathique, un ami du héros, tantôt un vil compagnon des traîtres. Puis les Saisnes, perdant tout souvenir de son rôle véritable, font de Bernard de Clermont un croisé ; Simon de Fouille distingue Bernard de Brusbant et Bernard de Clermont ; il est, sans s'en douter, conforme à l'histoire, mais il ne sait point qu'ils furent dans des camps opposés. Girard de Viane (p. 23) sait bien que Renaud de Poitiers était du lignage de Bernard (car Renaud fut père de Bernard de Poitiers et grand-père de Bernard d'Auvergne). Le Bernard de Rethel qui figure dans flaow^ de Cambrai (v. 2044, 2973) est un personnage iu X« siècle, tout à fait distinct de ceux-là, mais le Bernard de Senlis son contemporain qui figure dans le roi Louis allemand, dans Raoul de Cambrai (sous les formes Berard et Girard de Senlis) et

(1) Anséis, v. 3254, (de Valcolor) ; Vivien de Monbranc (qui écrit Benard) ; Aimeri.w 1493, 1512 (rAubijoisj, 1546 '(d'Amiens) ; Galien, p. 336 (de Montagu) ; Aie, v. 92 (de Rivier) ; Aspremont f° 24 (de Rivier) ; Siège de Milan ; Ogier, laisses 29 et 34 ; le roi Louis, v. 554 ; Siège de Barbastre, î° 110 (de Morinville) ; Raoul, v. 865. Parfois au lieu de Bernard, il faut lire Bérard ou Hernaut :v. encore S. Benart dans Gaufrei, v. 4062. La saga de Charlemagne mentionne (I, 37) Bernard fds Otran de Pursals.

(2) Esclarmondc, v. 3541, 8328, 8408, etc. ; Aioul, v. 4648.

(3) Aubeii, f° 69 ; Aioul, v. 4389, 4750, 4762, 4831, etc., 8856 ; Guidon, v. 5176, 7355 (de Hui;, 7577, 8145, 8162 ; Renaud.

dans le Mainet allemand (sous la l'orme Hernaud de Senlis) n'est peut'èlre épique que dans la mesure où le sont Aimeri de Narbonne et Guillaume d'Orange, doni le rôle s'est borné à fournir un surnom territorial à des héros plus anciens qui en étaient dépourvus, mais dont ils n'ont pas modifié la physionomie.

Les exploits du croisé Aïmer ont sans doute fait l'objet d'un poème perdu. Nulle chanson ne lui est exclusivement consacrée. Il a cependant une physionomie très originale. Son père l'a maudit parce qu'il a refusé de se battre avec lui, et les allusions à son rôle de chevalier errant, de guerrier sans patrimoine que l'on ne sait où trouver, à sa .nort tragique au col ou port de Paillart dans les Pyréné i, à son mariage avec Soramonde, à sa longue détention, d où son surnom de chétif (2), en font un personnage beaucoup plus vivant que Bernard, Bovon ou Garin. C'est surtout dans les chansons proprement narbonnoises, les Enfances Guillaume, la Pi'ise de Cordres- Guibert d'Andrenas, où il jouait sans doute à l'origine le rôle attribué dans la rédaction actuelle à Âimeriet, le filleul d'Aimeri, qu'il se distingue. Mais, à côté de cet Aïmer, en dehors de l'Aimer ou Aimar que citent, comme un simple nom propre divers textes, parfois au lieu d'un Guinemer ou d'un Guimar, il existe dans le cycle des barons rebelles un Aïmar ennemi de Girard de Roussillon (par. 481,505 et suiv.), deux Aïmer ennemis de Girard de Vianc, [in Aïmer ennemi des rebelles dans Mainet. Bien

(1) Eu outre des chansons proprement narbonnoises, il est fait illusion ;\ Bernard fils Aimeri dans le Pèlerinage, dans Bovon d'Aiijremont, dans Elie, v. 224 et seq., dans Huon Capet, w 107b.

(2) Fierabms, p. 63. D'après le chroniqueur Aubri, il aurait été pris en allant au secours du pape Milon assiégé' dans Rome par les Sarrasins. Conduit à Venise, il fut sans doute délivré parla princesse Soramonde qui lui donna son cœur et lui livra la ville.

plus, un poème perdu, dont le ms. fr. 5003 de la Bibl. nat. nous a conservé l'analyse, et dont la version actuelle du Couronnement s" e&l longuement inspirée, racontait comment Aïmer, s'étant emparé de l'esprit du jeune roi Charles, fil bannir Ernéis, comment des vassaux de celui-ci le seul Ancelin lui resta fidèle, comment Sanson, fils d'Ernéis, vengea son père et tua Aïmer. Je crois que dans l'allusion que fait Elle (v. 66) aux exploits d'Aimer, il faut lire Ernéis et non Anséis le nom de l'adversaire de celui-ci. Ce second est-il historique comme l'autre ? C'est possible, mais ce n'est pas certain.

Qu'il y ait deux Ernaud comme il y a deux Guillaume et deux Aïmer, c'est ce qui paraît sauter aux yeux quand on voit qu'Aimeri de Narbonne est fils d'Ernaud de Beaulande et père d'Ernaud de Gironde. Et cependant rien n'est moins certain, tant ce personnage joue un rôle effacé dans notre poésie épique ; le Pèlerinage le mentionne, comme il cile Guillaume, Bertran, Aïmer, et peut-être Bernard ; Elieen fait le compagnon de captivité de Guillaume, de Bertran et de Bernard ; la Prise de Cordres, celui de Guillaume et de Bertran ; Aie, celui de Garin dont la captivité était restée célèbre. Il a eu maille à partir avec Guillaume à propos de

(1) Aioul, V. 1398 ; Elie, v. 167, 1476 ; Anséis, v. 6472, 6585 ; Aimeri, v. 1778, 1891 ; Doon de Maience, v. 10, 599 ; Girard de Roussillon, par. 537 et seq. ; Vivien de Monbranc. Aïmer le lombard figure dans Foucon, p. 60 et dans Ogier, p. 182 : c'est peut-être une allusion à l'Aïmer italien, peut-être simplemen le résultat de ce fait que Ton donne volontiers aux Italiens des noms de méridionaux. Aïmer (Aymeir) est dans le chroniqueur .Jean des Preis le nom du père de Garin de Montglane, que les différentes rédactions du poème consacré à celui-ci appellent tantôt Aimeri, tantôt Savari. Aïmer est un personnage connu du Pèlerinage, de lluon Capet, p. 42, etc.

la tutelle du jeune roi Louis, il en est resté quelque chose dans le récit de son duel avec Guillaume dans Aliscans, dans le poste de sénéchal que lui octroient les iVarôo?i7io/5, dans cette fonction de gonfalonier que lui attribue Gnibert d'Andrenas au détriment de Guillaume (1) ; mais la plupart du temps on lui a substitué Ernéis pour jouer ce rôle. Un poème perdu racontait comment il avait défendu Girone contre Borel et ses fils ; mais il n'avait probablement pas plus de valeur historique c^w'Aimeri de Narbon7ie, et l'on ne peut pas en conclure qu'un des Borel qui gouvernèrent le comté de Barcelone ait eu quelque chose à voir avec Ernaud ; c'était peut-être un adversaire du Guillaume rebelle, qui sera devenu l'adversaire de ses frères. Le rôle que Turpin lui fait jouer sous les murs de Pampelune est sorti sans aucun doute tout entier de l'imagination du compilateur latin. Un poème perdu dont on a conservé une rédaction en prose fait d'Ernaud de Beaulande un duc d'Aquitaine, donc tout naturellement le vainqueur et le successeur de Hunaud, dépouillé en 768, près duquel se placent logiquement deux traîtres classiques, Fouchard et Fromond. Il épouse Frégonde, fille du roi Florent : c'est toujours ce malheureux roi Flore, notre Glovis défiguré, que les trouvères ne se lassent pas de représenter comme le beau-père de nos héros. Le mariage d'Ernaud de Gironde et de Béatris dans les Narbonnois est quelque chose d'aussi peu épique que celui de son frère Bernard de Brusbant. Dans les Enfances Ogier (1), il y a un Ernaud qui se distingue près du jeune roi Charles, la plus ancienne version l'appelle Ernaud de Gironde, la plus récente Ernaud

(1) Dans la rédaction en prose des Enfances Guillaume (Bibl. net. ms. fr. 796, f° 63), ce n'est pas avec Bernard, comme dans le poème, mais avec Ernaud que Guillaume a une violente altercation. Y a-t- 11 là un souvenir de la mésintelligence originelle des deux personnages.

de Glarv^nt. Ou retrouve Ernaud de Beaulaade dans Girard de Viane, dans Anséis et dans Gaufrei (v. J58 et suiv.). puis Ernaud de Maugenson, ennemi de Girard de Viane (p. 109), Ernaud de Senlis, un des fidèles du roi dans le Mainel allemand. Deins Hernaul d'Agenois de Gmî t/e iVan^eui/, dans Hernaut de Monder de Maugis, je lis Hernaud ou Bernard, deux rebelles d'Aquitaine dans l'histoire comme dans la légende, et je n'attache aucune importance à ce fait qu'Ogier appelle Ernaud un de ses généraux lombards, ou que les Lorrains (p. 164 et suiv.) appellent Ernand le fils imaginaire de Begou, prince méridional àleurs yeux. (2)

(1) Version ancienne, laisses 29 et 32; version remaniée, v. 1273.

(2) Outre les allusions à Ernaud de Beaulande de Doon de Maience, V. 8746, etc., Doon de Nmiteuil, v. 72, Esclarntonde, v. 5378, voir Anséis, v. 4514, Ernaud rAvalois, Otinel, v. 1451, E. l'Aleman, Aimeri, V. 1546 et 2780, E. de Mez, les Saisnes, laisses 22 A et 112, Gaidon, V. 1091 et 5078, Auberi éd. Tobler p. 153, Galicn p. 125. Gaufrei donne par distraction, \. 114, le nom dErnaud de Gironde à un fils de Doon qui en réalité, comme on le voit par la suite, s'appelle Renier. Enfin Partenopem, v. 7350, appelle un de ses personnages Ernaus ou Gernars de Crête. Dans l'Ernaud de Pontif du roi Louis, on peut supposer une mauvaise lecture pour Erluin de Pontieu, mort en 045, mais on peut croire aussi que le véritable héros est l'Ernaud épique, auquel le nom de Pontieu est venu se joindre par suite de la ressemblance des noms d'Ernaud et d'Erluin. Adde E. de Yermandois, Auberi, f» 68, E. de Valence, Dovon d'Aigremont (ms. de Péterhouse).

Ernoul n'est généralement quime mauvaise graphie pour Ernaud. Il y a cependant dans Pcirtcnopcun, v. 1742, un Ernol, dans Doon de Maience \\n Ernoulin,v. 480. Ernoul est le frère de Baudoin de Beau vais dans les Chétifs, le père de Baudoin de Scbourc : il y a lu

Le Gariû historique s'est signalé à l'attention des poètes en amenant avec Tibaud en 840 au roi Charles le Chauve les contingents de 'la vallée du Rhône. Il en est resté beaucoup dans Garin le lorrain, qui est royaliste et lotharingien, très peu dans Garin de Moutglane et Garin d'Anséune, qui portent le nom de seigneuries situées dans la vallée du Rhône, l'une, Montglane, étant l'antique Glanum, aujourd'hui S. Rémi (dépt des Bouches-du-Rhône), l'autre devant être identifiée avec la terre d'Ancezune dont la famille provençale des ducs de Caderousse portait le nom (1). C'est là que

sans doute un souvenir des Baudoin et des Ernoul de Flandre (Ernoul 1, père de Baudoin III ; Ernoul II, père de Baudoin IV; Ernoul et Baudoin, fils de Baudoin VI). La saga de Charles cite (I, 37) Baudoin et Ernoul, neveux du roi, Ernoul fils Girard de Defa, Ernoul et Lohier, fils du comte de Los. Huon Capet mentionne, v. 52i,rabbaye de S. Ernoul. Ajoutez encore Huon Capet, v. 3922 (lernoul).

(1) Il ne faut pas oublier que les scribes écrivent souvent Garin pour Garnier, et Gérin pour Gérard, et réciproquement. Aux Garin cités dans le texte, il faut ajouter : Garin, roi d'Aragon et père de Florent, Esclarmonde, v. 3749 ; Garinet l'écuyer, Anséis, v. 4498, Fierabras, v. 208 ; Garin, pseudonyme d'Olivier, Fierabras, v. 438; le médecin Garin, Guidon, v. 1825, le prévôt Garin Bonefoi, Aie, v. 2440, 2445, le charbonnier Garin Brun, Girard de lioussillon, par. 536 ; le valet Garin, Aioul, v. 21:14, Giiérin de Blois, Anséis v. 4514, Garin de Narbonne, Moniale Guillaume f". 274, Garin de S. Orner, Otiiiel V. 1611, Huon de Bordeaux, v. 2565 ; -liarin de Montsaor, Montessor, Montensor et Moienflour, Roncevaux, laisse 341 ; Garin

Turpin, le Pèlerinage, Roland, Oiinel, le Couronnement de Louis, ont été prendre leur Gelin ou Gérin, l'un des douze pairs, là que le chroniqueur Mousket, la Prise de Rome et Fierabras ont été prendre leur défenseur de Rome, châtelain du château Croissant ou château S. Ange, né tantôt en France, tantôt à Pavie, et transformé en seigneur de Plaisance et d'Ivrée ; le Garin historique qui après aroir combattu en 830 pour Pépin I d'Aquitaine comballit en 842 contre son fils Pépin II est le Garin transfuge de la cause de Pépin dont parle Girard de Viane (p. 22). 11 est devenu le père de deux barons du Rhône, de Girard en tant que Garin de Montglane, de Vivien en tant que Garin d'Anséune. Quand on a fait de Begon son frère, on a tout naturellement donné à l'un des fils de celui-ci le nom de

de la Gastinc, Aliscam, v. 2747 ; Garin d'Aubefort, Fierabras, t. 5795 ; Gérin d'Auçois, Raoul, v. 785 ; Garin d'Auvergne, Roncevaux, laisse 338, Garin d'Anis, d'Angau ou de Langres, Anséis. v. 2554, 5254 ; Garin ou Gérin, Aiol, v. 4747, Raoul, v. 753, Girbert, v. 476, Auberi f". 77, le chambellan Gérin, Huon Capet, p. 62 ; le bâtard Gérin, id. v. 6073.

Sur Garin de iMontglane, outre le poème qui porte ce nom et Girard de Viane, cf. Doon de Maience, v. 6 etc., Gaufrei, v. 143, etc., Richard le beau, v. 3881, Huon Capet, v. 2873.

Sur Garin d'Anséune, Enfances Vivien, v. 6 etc. ; Elie, v. 2496, etc. ; Aie, v. 1803 ; Couronnement de Louis, v. 823 a et b ; Siège de Barbastre, f°. 113, etc. ; Bovon de Comarcis, v. 684, etc. ; Mort Aimeri, v. 542, etc. ; Prise de Cordres, v. 174, etc. : Huon Capet, p. 42.

Le Guarin de Rome du Couronnement de Louis (\. 1619, encore un italien), est interpolé.

Notre Garin historique fut le père d'Isenbard, mai? le chroniqueur Mousket a seul gardé le souvenir de ce fait. Le roi Louis, qui a d'ailleurs transformé Isenbard en allié des pirates, le dit fila de Bernard.

Gérm, E lie {v. 41) l'a fait gendre de Julien el seigneur de PiCreplate, lisez Pierelate sur le Rhône. Ogier (p. 141) en a fait un lombard, comme la Prise de Rome, seigneur de Plaisance, el père do Benoit, l'écuyer d'Obier ; Huon de Bordeaux, qui l'appelle Garin de S. Otuer, le fait de même garde du port de Brindes. Du Rhône ou le transporta sur la Garonne : Garin de Pierrelate (ou de Pierrelée, comme dise:it Foucon P 16 et Gaidon v. 2972) devint dans EUe Garin de Blaie et par suite d'une confusion fréquente entre Blaie et Blois Garin de Blois.

Son association à Girard fit oublier que c'était essentiellement un royaliste ; on le plaça donc parmi les ennemis du jeune Charles Mainet dans les Reali^ on alla même jusqu'à le substituer à Rainfroi comme chef des conspirateurs {Elie, V. 1980; Godefroi^v. 151)1 ; /?e/iai^'i). i/ow/ s'en est sans doute inspiré pour son prétendu rebelle Garin de Monloon (dont Aimeriw. 1541, etc., a recueilli le nom), frère du rebelle Oedon (v. 8395, 8'tlO|. Dans Gaidon nous trouvons dans le camp reb',"lle Garin de Pierrelé î (v. 2972), dans le camp royaliste Garin de Chartres (v. 5914) et Garin le fil? Gondrée (v. 6918). Gaufrei de Monmoulh a recueilli ce nom et fait de Gcrin de Chartres le chef des douze pairs de France qui participent aux victoires d'Artus. De même Gérin du Mans assiste Ille (v. 5393) contre Hoël de Nantes. Aie{y. 184^) met très exactement Garin de Maçon et son flls Renier dans le même camp que Tibaud : ce qui est inexact, c'est de les avoir associés au rebelle Garnier. Dans Girard de Roussillon, Garin d"Escarabele (par. 230, 437, 452, 453) et le Garin qui tue Guintran (par. 146) sont des royalistes, et le rebelle Garin d'Aix (par. 343) paraît interpolé. Les Saisnes font mourir Garin d'Anséune (laisse 187), Garin de Pierrebrune ; ils mentionnent Garin le lorrain (laisse 238), puis un (iarin de Coartois ou ïoarlois qui est représenté comme le frère de Gondebuef ou Sorbuef (laisses 33, 78 et 182). Ce

dernier est d'ailleurs appelé une fois Garin le pouhier, et ce personnage reparait (laisses 4 et 97) avec les noms de Bavière, Lancele et Sansaele dans la prétendue histoire des rois mérovingiens. Il est, après Jofroi de Paris, roi élu de France qu'il défend contre Tenvahisseur saxon, et Anséis, père de Pépin, est son fils bâtard. On les a transportés de quelques siècles en arrière, comme dans Charles le Chauve on oppose au roi étranger Guillaume de Montfort, Amauri de Bretagne et Goubaud de Lausanne, tous personnages du cycle carlingien.

Je reviens maintenant aux trois principaux Garin de notre épopée. Garin d'Anséune n'a guère d'autre fonction que d'être le père do Vivien : il ne parait dans l'épopée que pour être pris ou tué. Des versions différentes de sa captivité se rencontrent dans les Enfances Vivien, le Covenant Yivie7i, Aie, le Siège de Barbastre,loè Nerbonesi, les romances espagnols, et sa mort n'est pas plus racontée d'une manière identique dans les Saisnes, la Mort Aimeri, Huon Capel, les Nerbonesi. On le marie lantôt en Bavière, tantôt en Lombardie, et ni les Enfances Guillaume ni les Narbonnois ne le comprennent parmi les quatre frères qui se rendent à la cour. On voit par là combien il est étranger à ce que font les membres de sa prétendue famille.

A part l'allusion dont j'ai parlé à son rôle vis-à-vis des deux Pépins d'Aquitaine, le personnage de Garin de Montglane n'est pas plus historique, et le roman qui porte son nom est une œuvre de pure imagination. Le trouvère ne sait même pas que Montglane est en Provence et il la place en Aquitaine. Le principal adversaire de Garin est un Gaufroj, calqué sur le père d'Ogier, c'est-à-dire sur Godfrid de Danenxark (mort en 810) : le neveu de Gaufroi, Gaumadras, pDrle un nom forgé sur celui du sarrasin Maudras. Les noms qu'il donne aux amis de son héros, Bérard de Valcomblée (fMS), Bernard de Mauregard (f" 5J), Guillaume (f 59],

Pierre d'Ayimard (f" 42), Giroard (peut-êlre Giboard, f» 78), Peidigon (f" 64), Robastre (i° 42) et son père Malabroii sont pris dans l'onomastique courante ou inventés par lui, comme ses héroïnes Flandrine ou Fiorinde, Mabile, Plaisance ; il ne s'ost pas mis en peine de n'associera Garin que de véritables royalistes, pis plus qu'il n'a composé de vrais rebelles le camp de ses adveisaiies où Rohart (P 56), Sorbaré (frère de Gaufroi et père de Gaumadras, f* 83), Harré (lis. Barré, i" 14), Turvicant (lis. Gornicant, f 87), Hurard (lisez Evrard, f* 11), Rigaud (f 25) nous sont déjà connus, où Huon d'Auvergne (lefiancédo MabilOif'^SS), Anc!aume(f"'75), Gautier de Pierre aigùe (f 46), Girard de Beaufort (f 50), Ernaud (f» 25), Hugues d'Agen (f 46) et le bourreau Richier (f 78) n'ont la plupart aucune signification, où Caupelé (f* 109) a sans doute été inventé par lui. Il n'a pas fait de plus grands frais d'imagination lorsq l'il a dénommé Aimori le père de son héros.

Le trouvère qui nous a laissé un remaniem-^nt de cette œuvre, quoiqu'il ait plus logiquement fait combattre Milon d'Aiglent et Jofroi l'angevin (f" 98) contre Huon d'Auvergne et Guion de Limoges, rebelles par leurs noms et méridionaux parleurs domaines, ce qui est doublement logique dans sa pensée où le royaliste Garia conquiert l'Aquitaine, ne s'est pas non plus mis très en frais pour dénommer ses personnages. Le père do Gtaiin est ici Savari (f 1), un de ses frères porte le même nom que lui, légèrement transformé en celui de Gérin, l'autre s'appelle Anliaume [ï* I) et est censé le père du roi Yon (f" 63] ; or Antoine ou Anteaume est l'ancêtre et le protecteur classique des gens du midi. Le beau-père de Savari est le lorrain Tiéri reculé plus à l'est encore que dans Garin le lorrain et transformé en roi de Lorabardie (f" 1) ; le bon chevalier Alexandre (1° 5), le bon précepteur Aleaumo (f" 23), le traître 'sénéchal Gandin (f" 12), le chevalier Galeran, désarçonnai par Garin dans un

tournoi, le ménestrel Rogier (f» 1 10) sont des noms à la portée de tous les trouvères ; le sarrasin Narquillus (f" 46) et le traître Archillus (f* 75), comme l'Archillant du Guillaume en prose, ont été forgés sur Aquin et Aquilant, le traître Driamadant (f" 72) sur le Triamodes à'Aspremont, le comte Jonas de Monserant (f* 206) est un nom biblique qui s'applique aussi bien aux chrétiens mal famés qu'aux sarrasins ; et le bourreau Grignart (f" 199), comme le traître Manion (/° 206) sont de pure invention.

Si je dis que Garin le lorrrain est un poème historique, là encore il ne faut pas exagérer. Non seulement eu effet ce caractère ne saurait être étendu aux autres poèmes de la geste, Hervi, Girhert, ins^i^, Ton, mais dans Garm lui-même (je suis la division de P. Paris) l'introduction n'est que le développement d'un récit anualistique sur l'invasion des Vandres ou Vandales en 406, où figurent des saints de cette époque, les évêques Loup, de Troyes, Nicaise, de Reims, Mémie, de Ghâloas (appelé à tort de Reims), ou d'un âge antérieur, comme S. Maurice, martyri-5é à la fin du IIP siècle, terminé par un essai d'explication des causes qui enlevèrent Metz à la couronne do France, le roi de ce pays ayant refusé de défendre son vassal contre une invasion de l'ennemi. Le livre VIE qui raconte la mort de Garin est une invention de jongleur, comme le livre II, poème géographique où l'intérêt consiste dans la lutte des barons de la France propre, alliés aux Aquitains, contre les Gascons, les Neustriens, les Bourguignons et les Lorrains (ontendus au sens d'habitants du royaume lotharingien), autour de Cambrai et de S. Quentin. Les autres parties ont été singulièrement allongées et déformées par cette conception, et il faut en tenir grand compte, si l'on veut reconstituer le poème primitif.

Celui-ci racontait la mort de Begon, tué en 843 sur les rives de la Loire par les gens du comte Lambert. On lui

donna pour père Hervi, tué l'année suivante dans les mêmes conditions; pour beau-père Milon, corate-évêqiie de Nantes, transféré à Blaie parce que le théâtre des événements passait de la Loire à la Garonne, et la résidence de Begon de Bouguenais à Belin ; pour frère Garin qui en 840 et 841 soutenait la même cause dans l'est de la France, ei qui fut par conséquent considéré comme le gendre de Tiéri, le grand seigneur épique de la Lotharingie, généralement ardenois, ici roi d'Arles ou de Bourgogne ; pour alliés ïibaud (d'Aspremont), compagnon de Garin dans ses campagnes de 840-841, Achard, le vaincu de 844, Anberi, l'ennemi légendaire de Lambert, Ernéis, le père poétique du royaliste Sanson. Si on a donné à Garin pour fils Gilbert de Lorraine (mort en 939), sous le nom de Girberl de Metz, c'est que l'on confondait la grande Lorraine de Lolhaire 1 avec la Lorraine déjà plus petite de Lolhaire TI, et c'est pure fantaisie d'avoir appelé Ernaud et Gérin les fils de Begon.

Dans l'autie camp furent placés : Hardré, qui n'avait rien à voir en cette affaire, mais qui était mal famé pour avoir tramé en 785 une conspiration contre le roi Charles, conspiration qui avait lait l'objet de récits épiques dont le chroniqueur Aubri nous a conservé l'écho et qui déjà dans Amis et Amile était l'ennemi du royaliste Milon ; Aimon de Bordeaux, sou frère dans le poème, son fils dans la chronique, personnage mythologique ; Guillaume de Monclin, son fils ûû son beau-fils, subdivisé par le poème en trois frères. Guillaume de Monclin, de Blancafort et de Poitiers, qui représente Guillaume, fils de Bernard de Septimanie, lequel a pris lui-même le nom de Bernard de Naisil, frère do Hardré ; Fromond enfin, son fils, subdivisé dans la chronique et dans le poème en Fromon i de Boulogne et Fromond de Lens ou de Bordeaux, père de Froraondin,, oncle par son frère Guillaume d'un autre Fromond. Quelle est la réalité historique de ce dernier personnage ?

Jl doit évidemment Tiin de ses titres féodaux à quelque Fromond, comte de Sens (le dernier mourut en 1002), la confusion entre Leus et Sens étant assez facile, mais il est douteux que ce personnage ait été le prototype du nôtre. On pourrait le croire, comme Frohard, Flohicr, Flohot, calqué sur Florent. Le nom a été porté par un puissant seigneur breton, qui bâiit et appela de fon nom un fort château en la paroisse de S. Herblon près Anconis, datant au plus tard du XI® siècle. Est-ce lui qui, pour les raisons qui ont fait de Garsire de Retz le Marsile adversaire de RolauJ, a pénétré dans l'épopée, est ce un de ses prédécesseurs ? Je penche sccrclenient vers celle hypoihèsc, mais j'avoue que je n'ai rien pour l'appuyer.

Ce qui est ci rUiin, c'est que l'auteur des Lorrains n'a pas emprunta son Fromond à d'aulre.s récils. Le traître Fiomond de Jourdain de Blaie, celui des Sept Sages (p. 52), de Bovon deHanstonne (ms. fr. 22516 f 2, et ms fr. 12.548 f 125), le traître Fromond du Gaulfeuillu de Oaidon (v. 6853), le vague allié de Raoul (v, 2495), le vague bordelais associé à Gaifer dans Ogier (laisses 3 et 9) orit été pris dans notre geste. Le Fromond de Tjoics cVOlinel (v. 1612, 1867) nous intéresse davantage, son surnom de Droies ou Troies étant fréquemmei.t appliqué à dos héros de la marche franco bretonne (1). Tibaud du Plessis, que je lis Soibaul du Plessis, car celuici est un hérupé, tandis que l'autre est un royalisle, Arduin, fils de Hardré, Bouchard fière d'Aimon (p. 36, 37, 4i. 229), sont sans doute des personnages historiques du IX* siècle. Lancelin de Verdun est le rebelle breton Lambert, et Henri de Grandpré le rebelle Ilerric. Le remanieur, croyant devoir mettre, pa- combinaison géographique, tous les -Neu.siriens

(1) Est-ce sur Fromond, est-ce sur Guimer qu'ont été forgés le bon marinier Fromer de Gaufrei (vv. 6297 et suiv.), et le traître flis du duc Fromer de Gaidon (v. 7037).

dans le •camp royaliste, y a mis Garnier qu'il appelle de Dreux ou de Paris, Huon qu'il appelle de Troies ou du Mans, et le roi breton Salomon mort en 874 ; en même temps leur mauvaise réputation ou leur situation géographique lui faisait placer dans le camp des rebelles, qui pour lui sont des traîtres, avec les légendaires et peut-èlre fabuleux Isoré et Macaire, les royalistes Alori, Amauri (d'Amiens), Hervi (de Lyon).

La grande préoccupation du poète qui transforma la gueire des personnes en une lutte de provinces, fut d'y introduire des seigneurs territoriaux qui eussent réellement existé. Il plaça ainsi en Neustrie Hoël de Nantes (960-981), Jofroi d'Anjou (958-987), Richard de Normandie (943-996), et rattacha Ernéis à la famille seigneuriale de Pithiviers eu le faisant frère de l'évêque Odolricus d'Orléans et fils de la dame Héloïs qui vivait à la fin du X* siècle ; en France Baudoin de Flandre (879-917), Herbert de Roie (f 943),Drogon d'Amiens (f 1035), Odon de S. Quentin (f 1045), Glarenbaud de Vendeuil et Aleaume (lisez Anseaume) de Ribemont, croisés en 1096, Huon de Rethel (f 1097), Thomas de Marie (f 1130), Robert de Boves(f I108),EngeraQ de Gouci(f 1116), Huon de Gournai (f 1 180) ; en Aquitaine Aimeri de Thouars et Savari de Mauléon ; en Bourgogne Guichard de Beaujeu f 1139; en Lorraine Henri de Bar f 1191. Disons toutefois que pour Savari et surtout pour Guichard le rebelle et le royaliste épiques préexistaient peut-être et qu'il y a eu un Guichard dans le poème avant qu'on eût l'idée de l'identifier à Guichard de Beaujeu, comme il y eu un Guillaume avant qu'on le dénommât Guillaume de Poitiers. D'autres paraissent des noms de fantaisie; l'auteurvoulait qu'il y eut parmi ses Français des seigneurs d'Artois, deMontdidier, do Nesle, de Beauvais, de Cleimont, parmi ses Lorrains des sires de Cambrai, de Liège, de Hainau ; il leur a donné, sans beaucoup se préoccuper de l'exactitude historique, ou du moins

sans que l'on retrouve trace des personnages qui ont pu lui servir de modèles, les noms de Pierre, Garnier, Anseaume ou Bérengier,Tiéri, Huon, Rogier, Huon. Girard, Gautier(l).

Il reste une dernière catégorie de noms propres : ceux donnés aux demi-roLuriors qui forment la famille bâtarde des héros. Les uns sont de pure imagination, plutôt mal famés, d'allurc's mythologiques, comme Mauvoisin et son père Doon, Guirré et son père Fouchier. Le plus important, Rigaud,fils du royaliste Hervi, auquel on a eu tort cependant de donner pour frères les bretons Garnier et Moran, fut sans doute un royaliste, car Gaidon (v. 5119, 5260, 5613, 5644, 5798, 59 i8, 6034, 6855, 7577) eu fait également un ennemi des rebelles, et on no peut dire que c'est parce qu'il avait mauvaise posture dasis notre épopéô, le messager Rigaud de Girard de Rmssillon (par. 138), le traître Je Garin de Montglane (f''25), le Kigal d'Anséis (v. 10.431) et le Rigal de Galeran, de Bretagne étant abscilument dépourvus de signification.

Qielquos lignes me suffiront pour achever la très courte biographie épique de Begon. La saga de Charlemagne remplace par ce nom le Bovon tué dans Roland (v. 1891), et au rebours le poète français appelle Begon (v. 1818) le chef cuisinier que la saga appelle Bovon, et qui n'a pas plus do valeur épique que le fils prétendu du marchand Fiacre dans le Charroi de Nimes (v. 1112), ou le bourgeois Begon Bigal de Girard de Roussillon (par. 556). Si le Begon, fils de Bazin et père de Bertran, du même poème (par. 352

(1) C'est l'Auberi épique qui a entraîné Basin et Ouri d'Alemagne, quant à Joceran ou Jocelin, sa physionomie est douteuse, mais c'est incontestablement un héros épique.

Ogier est le seul qui ait emprunté aux Lorrains certains personnages : Henri de Grandpré, Herbert de Roie, Odon de St-Quentin, Lancelin de Verdun, Pierre d'Artois.

et suiv. et 551 et suiv.) n'est pas imaginaine, c'est peut-être une variante de Bovon, peut-être aussi vient-il là parce qu'on range les Lorrains du côté de Girard. [1 ne reste donc que le Begon dont j'ai parlé, adversaire tout naturel du roi Yon, qui devient, par la fusion de la légende du roi d'Aquitaine avec celle du royaliste Renaud, un roi sarrasin de Toulouse, se mesurant contre la vérité historique avec son prédécesseur au comté de Nantes. Ajoutons que Turpin le fait mourir avec Auberi, Garin, Lambert et tant d'autres sur le champ de bataille de Roncevaui^

Le plus connu des petits-fils d'Aimeri est Vivien. Il est fils du duc Garin, et d'une fille du du3 Naimou. Or celui-ci a tué jadis le père et l'oncle du roi sarrasin Marados, nommés Canard et Gador, Garin étant tombé au.\ mains de Marados, celui-ci, qui veut venger la mort des siens sur la postérité de Naimon, ne relâche son prisonnier qu'à condition de lui livrer en échange son fils Vivien ; mais, au moment où il s'apprête à le tuer, il est attaqué par son voisin Gormon, dont un soldat fait main basse sur le petit baron chrétien et le vend à la femme du marchand Godefroi. Vainement ces bonnes gens essaient-ils de faire un commerçant de leur enfant adoptif ; le sang chevaleresque se révolte, Vivien préfère les coups aux profits, et la caravane dont il faisait partie ayant eu querelle avec Marados, il le tue, s'empare de sa ville de Luiserne, s'y défend contre Gormon, fait appel au roi Louis, et, après la fin tragique du mauvais conseiller Elias, tué par Bertran, finit par obtenir le secours de l'armée française qui fait lever aux ennemis le siège de la place. Plus tard, ayant voulu tenir tête à l'armée de l'émir Desramé aux Arcans, c'est-à-dire dans la Grau, il est repoussé jusqu'aux Aliscans, aux portes d'Arles, et tué par Aucebier.

Telle est la biographie de Vivien d'Anséune, et je suis convaincu que c'est à quelque récit analogue à la défense de Luiserne ou du château des Arcans que fait allusion le V. i^996 da Roland, sur le secours que réclame du roi Charles le roi Vivien assiégé dans Imphe, Vivien portant ici, comme Guibert, le titre royal, par allusion à ses conquêtes en Espagne. Sur son histoire les trouvères du cycle de Doon 01. l calqué l'histoire de Vivien d'Aigiemont, fils de Bovon et petit-fils de Doon, enlevé tout jeune à ses parents par les Sarrasins, d'abord musulman et combattant contre les siens, puis converti, assiégé par les infidèles dans la ville de Monbian qu'il a rangée à la loi du Christ, et, malgré la mauvaise volonté du roi, enfin délivré par les siens.

Ajoutons que la premièie rédaction de ce poème, telle qu'on peut l'établir en les comparant toutes entre elles, ne connaît d'autres personnages que Guillaume, Bernard et Bertran, et fait résider le premier à Paris et non à Orange. Quand elle lut composée, le travail cyclique était donc relativement peu avancé.

Vivien qui est au moins antérieur de trois cents ans au VIII* siècle où on le fait vivre, e. l un personnage étranger au monde épique ; les personnages qui suivent, Bertran, Guichard, Estormi, Savari, Sohier, sont iucounusà l'histoire; ils ont dû cependant exister ; mais leur physionomie reste toujours quelque peu imprécise, car nous savons déjà par expérience que les confusions ont été nombreuses dans le domaine que nous étudions. (1)

Bertran a été introduit dans l'épopée, peut-être même créé de toutes pièces par l'auteur à'0gic7\ qui en fait le fils de Naimon, et il a passé de là dans Guidon, dans Doon de

[i] On trouve un Vivien fils Isengrin {\dn-> Girbcrt, v.l32; Gdufrei, V. 94, connaît Vivien d'Aigrement. Les allusions à Vivien d'Aliscans sont nombreuses ; v. g. Godefroi v. 1695.

Nanteuil, el sous la forme erronée fils de Rambaud dans VAspreinont italien où il joue un rôle défavorable (1). Il est devenu neveu de Guillaume, et il est bien rare qu'il ne figure pas aux côtés du héros. On le trouve à Nîmes, à Orange, à Barbastre, à Gordres, dans Elie, dans le Pèlerinage, etc. Parfois même, il est le seul des nom.breux neveux qui soil présent. Le Montage Guillaume, le Montage Renoart et l'une des versions du guet-apeus do Lyons dans le Couronnement sont seules à l'avoir omis (2).

Une fois le nom de Bertran introduit dans l'épopée, on s'en sert pour créer divers personnages de minime importance (Aie, V .65, Anséis, v. 45 1 i A et G, Girard de Roussillon, par. 551 et suiv., Renaud, laisse 17, les Lorrains, p. 23, Richard le Beau, v. 3276). (3)

Guichard, ou, comme on l'appelle parfois, Guielin, car je crois que ce dernier nom est le diminutif de l'autre, est tantôt le frère de Vivien, tantôt le frère de Bertran, tantôt celui.'de Girard. Il est, presque autant que Bertran, l'inséparable de Guillaume, toujours cependant en seconde ligne, parfois absent {Bataille I.oquifer, Moniage Guillaume, Moniage Renoart, Mort Aimeri, Enfances Vivien, f* rédaction du guet apens de Lyons dan? le Couronne ment), ^viisqne toujours inutile et faisant double emploi, h ce point que l'on ne sait trop si tel acte doit lui ôî.re imputé ou à l'un de ses frères.

(1) Son rôle dans Ogier est rappelé dans Euon de Bordeaux, v. 102 ; son rôle dans Doon de Nanteidl est rappelé dans Gaufrei, V. 4708.

(2) Voir en dehors du cycle, une allusion dans Godcfroi, v. 1708.

(3) Le chevalier innommé qui fut de St-Florent {Doon de Maience, \ . 022;j), s'appelle Bertran dans le résume de Jean des Preis. Il joue le rôle de Bertran de Léun iVAie. Bertran le puillois est dans Renaud rennemi des rebelles. La saga de Charlemagne (ï, 37) cite Bertran et Aimon de Bordeaux (cf. Bertran fils Naimon d^Ogier).

Lorsqu'il joue un rôle, c'est dans des poèmes de pure imagination, le Siège de Barhaslre^ le Covenant Vivien, Foucon. Sans doute il n'est pas restreint au cycle narbonnois, on le trouve dans Aie avec Alori parmi les neveux de Garnier, c'est un compagnon de Huon de Bordeaux dans le poème de ce nom, un compagnon d'un autre Hugon dans un vers interpolé ù'Elie, V. 1477 ; c'est un royaliste dans Ogier et dans Gaidon (v. 1279, 5146), dans les Lorrains {^. 72) et Girbert (v. 467) qui l'appellent Guichard de Beaujeu, le confondant avec un personnage historique du XIf« siècle ; c'est au besoin un croisé, un étranger, un nom pris au hasard pour la rime (i).

Gautier figure près de Roland, qui lui donne mission de défendre les sommets des Pyrénées, neveu de Drogon, un incontestable héros aquitain, se mesurant avec le païen Amauri et rappelant avec fierté ses exploits contre Maêlgu. Dans tous les poèmes où il conserve une certaine figure (sauf Doon de Maience, v. 3555, qui a pris ce nom comme il en aurait pris un autre), il a l'allure d'un méridional, figure avec DrooD, Fouqueré, Huon, Robert, el conserve ce surnom d'Aquitain jusque dans l'épopée germauiijue où il pénètre, ou tout au moins impose ce surnom à un héros préexistant du V* siècle. Il est, dit Gaiifrei, fils de Bérard et de la belle Fleurdépine, fille du païen Machabré. Il est, dit Doon de lYanteuil, fils de Bert- an, gendre de Charles, père de Nevelon, petit-fils du duc Naimon par son père et du roi Pépin par sa mère. Sous le nom de Gautier de Termes, il est cité dans Turpin. Esclarmonde en fait un chevalier bordelais (v. 263, etc.). Sous les noms de Gautier de Toulouse, de Gautier de Termes, de Gautier de Tudelle. de Gautier de

(Ij Anséh, V. :Jo82, 65.37, 0747 ; Galien, p. 279 ; Aubcri, f» 09. C'est un frère de Renaud (cf. Gaufrei, v. 92). Dans Charles le Chauve, f° 34, il faut lire, je crois, Richard et non Guichard le normand.

Troies, parfois sous son diminutif Gaudin (1), il est de presque tous les récits du cycle narbonnois, en fidèle neveu de Guillaume , dans le Charroi de Mmes , Aliscans , Foncon, le Moniar/c Guillaume (2), Guibert , le Siège de Barhastre, la Prise de Cordres. Parfois môme {Moniage Renoart, version picarde du guet-apens de Lyons dans le Couronnement, Mari Aimeri], il est le seul neveu de Guillaume. Il n'est absent que de la Prise d'Orange, de la bataille Loquifer et du passage du Couronnement relatif à Ernéis. Mais la plupart du temps son rôle est nul : comme Guichard, c'est dans les œuvres créées de toutes pièces [Foncon, Mort Aimeri, Siège de Barbastre, Bovon de Comarcis, Charroi de Nîmes) qu'il paraît un peu sur le devant de la scène. Dans Auberi, un Gautier sau\e la vie du béros et parait à diverses reprises sous le nom de Gautier de Vimer ou de Viesmés, Girard de Roussillon connaît dans le camp royaliste un important Gautier de Monlrabei ou de Montcenis, par. 235 et seq., et l'on trouve dans le môme camp un Gautier et son frère Huon, transformes en seigneurs de Hainau et de Cambrésis, dans les Lorrains, p. 19 et seq. (1).

Il y a eu en 778 un comte de Bourges du nom de Sturbius, et cela suffit pour expliquer Estourmi de Bourges, mais non pour indiquer si ce personriage est bien celui qui est devenu plus tard petit-fils d'Aimeri ; sa légende est fort maigre ; tout ce qu'on en sait, c'est que dans la deuxième rédaction des Enfances Vivien, v. 3595 et seq, il est rossé et dépouillé de ses armes par Beriran, que le môme poème, v. 3805, fait allusion à lacouardise qu'ilmontra aux Aliscans, et que le souvenir s'en retrouve sans doute dans le passage de Foucon([''^]) sur la pollronneriede Cil de Berri. Aucun autre

(1) Gaudin est parfois un nom sarrasin. Siège de Barbastre, f" 144, Elias, V. 4817, Mort Aimeri, v. 2078, Partenopeus^ v. 7809.

(2) Là il est probablement interpolé, f". 274.

poème du cycle ne le connaît. Turpin le mentionne, mais sans nous apprendre antre chose que son nom. Les Lorrains le connaissent, c'es-t un rebelle, associé par eux à Guimar (p 1571, représenté comme le frère du traître Tibaud du Plessis (p. 166, 173,242); c'est donc pour eux un personnage antipathique. Gaidon lui conserve son caractère, et pour cela le fait passer dans le camp royaliste, v, 2122 ; enfin certains manuscrits de Rola?id ci Faucon lui-même en font un sarrasin.

Savari [,araît un peu plus, pas beaucoup. La généalogie des descendant.? d'Aimeri que donne le poème de ce nom, l'a omis ; mais peut-être faut-il lire son nom au lieu de celui deSohicr du Plessis. LcCharroi deNîmescl la Prise d'Orange, Guibert, la Prise de Cordres, AUscans et la Mort Aimer i rifi:noi cnl compkicment. On ne le liouve que dans le Siège de /iarbastre, Baron de Comarcis, et dans certains manuscrits de l'épisode d'Accliu du Couronne ment. Il est l'objet d'une raenlion dans Faucon {y° 17). D'autres poèmes le rattachent à la famille d'Aimeri, mais tantôt comme son bisaïeul (•2* rédaction de Garin de Moniglané], tantôt comme son cousin-germain, fils de Milon de Fouille [Galien, p. 253), ou de Girard de Viane {p. AZ, Galien, p. 19J). Dans le cycle naibonnois il porte le surnom de Toulouse, et figure comme tel dans Bovon d'Aig^emont. Gaidon en fait un royaliste de naissance (v. 4291), qui abandonne le parti soutenu par son

(1) Le Gautier, neveu de Raoul, emprunte probablement son nom au Gautier épique, son titre à Gautier, châtelain de Cambrai de 995 à 1045, car la partie du récit qui le mentionne ne me paraît pas primitive. La saga de Charlemagne (1. 37) cite Huon et Gautier son frère, tous deux fils de Gautier de Termes, puis Gautier, (Vazcr) fils de Jofroi de Corlin ou Torlin. Gautier de Mans figure dans le roi Louis (v. 10). Hervé est le beau-frère de Gaudin {Les Lormins, p, 19).

père pour sauver le neveu du héros, dans des circonstances qui rappellent l'aide prêtée à Auberi par Gautier, et à Aioul par Anteaume ; mais il y a dans le même poème d'autres Savari royalistes (v. 4291, 4393) et comme tels antipathiques. Les Saisnes eu pailent, l'envoient en ambassade avec Lambert, le fout tuer par Caloré le saxon. Les Lorrains qui connaissent des Savari dans les deux camps (p. 61, 109, 126, 207, 315), comme Airneri de Narbonne qui eu fait tantôt un Allemand rival du héros pour la main d'Ermenjart (v. 1619 et seq.) (1), tantôt un baron chrétien (v. 1031, 1517, 4202), ne sauraient nous éclairer : ce dernier roman, en lui donnant sous ses deux aspects différents Moran pour frère, atteste à la fois l'identité originelle des deux personnages contradictoires et l'identité probable de Savari et dj Sohier du Plessis, frère de Morau d'après les v. 4655, 4656 ; l'autre, parlant.de Savari de Mauléon, nous fournit un nouvel exemple d'un héros ancien auquel on fait endosser l'habit d'un personnage récent. Sa nationalité méridionale en fait tout naturellement un chevalier de Béton, un portier de Montglane (fiaufrei, v. 1356), un neveu de Dernier rattaché aux gestes du midi [Raoul, v. 6586, etc.), un compagnon de Droon (id. V.787), un fils du gascon Engelier dans Gui de Bourgogne, compagnon du jeune roi Gui. C'est dans le cycle du midi que l'auteur de la Prise de Rome a été le chercher pour en faire un de ses héros, un lombard, comme Ogier avait pris

(1) C'est là que huon Capet a été chercher, v. 502, etc., son méchant comte de Champagne qui dispute au héros la main de Marie, fille du roi Louis. Cf. encore dans. ce poème, v. 1872, Savari, comte de la Roche, dans Auberi, éd. Tobler, p. 140, un Savari d'Alemagne, dans Doon de Maience, v. 1780, un Savari, frère de Doon et de Girard.

Bovon de Comarcis l'appelle Navari de Toulouse, v. 160, 369, et lui donne un frère, Renier.

dans la famille d'Aimeri ses lombards Aimer el Ernaud, pour le poser en présence de Garin, un autre nom des Narbonnois, comme le lype delà bravoure irréfléchie opposée au courage calme (v. 538 el seq.), gardien de la tour de Néron, c'esl-à-dirc des quartiers de la rive gauche du Tibre dont Garin, du haut du château S. Ange, surveille l'autre bord, demi-italien, demi-germain, et cousin-germain, comme il le serait dans la généalogie du chroniqueur Aubri, du duc Richard de Normandie.

Voici enfin Sohier ou Soef du Plcssis ou Plantis, parfois appelé Floire, par une faute évideute du copiste : dans Aimeri, dans les manuscrils du Couronnement qui le mentiounent, dans Guibcrl cVAndrenas. ce n'est qu'un nom ; Gaidon (v. 2315), se borne à lui donner les traits d'u'i royaliste ; et même en y ajoutant deci dcL'i quelques Lohier (I), on n'arrivei-aii jnmais à prt'sentor l'image d'une individualité assez importanle pour mériter de lougues recherches (2).

Je laisse de côté Bovon, Drogon, Foucon, Gilbert, Girard, Huon, Moran, Richier, Guib?rt, Malard, Engclier et Sanson. que je retrouverai plus loin à leur véritable place, et j'ai rive aux adversaires, Sarrasins anihonliques ou prétendus, de la famille narbonnoise.

De même qu'il y a divers Guillaume dans le héros épique qui porte ce nom, il y a dans les poèmes différents groupes

(1) Ce sont, outre Lohier fils de Louis I [Mort Ameri, v. 12 ; Aioul^ V. 9462, 10.040; le roi Louis allemand) et Lohier fds de Loui^; IV {Raoul, V. Gr>l.3), trois personnages insignifiants de Raoul (v. 752), d'Aimeri (v. 1509) et delà saga de Charlemagne (I, 37, Ernoul et son frère" Lohier, fils du comte de Los ou Clos).

(2) Peut-être faut-il l'assimiler à Soibaud ou Tibaud du Plessis.

de musulmans. Il y a TibaaJ, l'ennemi do Foucon ; il y a les personn:iges delà légende de Girard, amenés là parce qu'ils ont été localisés sur le Kliôue, Clargis ou Clariel, Arpin, GuitraU; Otran, Sinngou, Agramar ; il y a Borel, qui ayant été comte de Darcelone, est considéré comme le prédécesseur de Guillaume et a dû, aux yeux des trouvères, être dépouillé par lui, ou qui était considéré comme ayant eu des démêlés avec Ernaud ; il y a les sarra-ins authentiques, Aucebier et Desramé, envahisseurs de la Gaule au Vin* siècle, autours prétendus du martyre de Vivien. Mahomet lé prophète sous la forme méridionale Baufumé ; il y a lo vali sarrasin de Saragosse et do Huesca (778-790), Butor, dont il est tout naturel de faire l'ennemi de personnages qui ont guerroyé en Calalogne ou en Aragon ; il y a des pirates Scandinaves, dont les Bretons ou les Aquitains ont gardé le souvenir, ou des divinités du panthéon celto-germaniqu3,Aérofle,Aenré, Bau'luset son pore Aqiiin,Martamar. Danebus, et qui viennent, à litre de communs ennemis de nos ancêlre?, se ranger fralernellemenl sous l'eti-ndard de Mahomet. Ainsi se forme le conlingent lo plus bariolé qu'on puis33 voir. Il s'agit maintenant de les reprendre un à un. Desramé joue tout nalurelleme.it le principal lôle dans les poèmes sur Vivien, le Covenant, AUscans, Foucon, la Balaille Loquifer, qui racon'e cominent il fut tué par Guillaume. De là il a passé dans des poèmes de pure iniîgination, comme Aimeri, les Narboiuiois, les Enfances Guillaume, où l'on a supposé qu'il avait jadis possédé Narbonne et qu'avant d'aller débar(juer à l'embouchure du Rhône, il essaya de reprendre son ancienne possession. C'est encore lui qu'a en vue le Siôijc do Barbaslre, dans l'émir anonyme

(1 Parmi les ullusions, v. Anscis, le tré.sor Desramé, v. 6171. I.e Dcsréé lYAIiscam (v.i340; n'est en réalité qu'une variante de Dcsrumé, élevée au rang de personnage distinct.

d'Espagii'i ou de Gordoue qui, après avoir battu le roi Yon (allusion à la victoire d'Abdérame sur Oion d'Aquitaiue à Bordeaux eu 732), vient mettre le siège devant Narbonne, et c'est tout à fait à tort que la version en prose lui a donné le nom de Longis, qu'elle a emprunté aux légendes chrétiennes sur la Passion. Malatrie,qui deviendra dans ce dernier poème la femme de Girard, est sa fille.

Aucebier, qui prit Narbonne en 719 ou lÀO et fut battu el tué à Toulouse par le roi Yon en 7"21, n'est pas moins naturellement représenté dans le Siège de Barbastre comme le roi païen auquel Charles enleva Narbonne poar la donner à Aimeri, et dans ^//5ca?î5 comme le meurtrier de Yivien, vaincu cl lue par le vengeur Renoard. Notre épopée a recueilli ce nom, et s'en est servi pour en décorer deci delà des Sarrasins vou'^s à la mort par l'épée de tel ou tel baron chrétien (I).

Le personnage d'Aérofle ou Aroflc est spécial à Aliscans, où il est tué par Guillaume, qui lui enlève son cheval Volatile, car c'ett là que les Enfances Guillaume, poème de pure imagination, ont pris ce personnage. Plutôt qu'un sarrasin, j'y verrais un Scandinave, peut-être un Ethelwulf, comme celui que le chroniqueur Odon de Marmoutiers fait tuer SOUS Paris par Jofroi d'Anjou (2). Aenré est encore spécial à Aliscans, où il commande une

(1) Raoul, y. 6193 et seq., Prise cVOrange, v. 99.1, Prise de Cordres, v. 200, Gui de Bourgogne, v.1977 ; allusions dans Godefroi, v. 4812, Anséis, v. 1370, Doon de Maience (écrit à tort Ansehier), v. 4299, 5860. V. encore le mont Aucebier, Esclarmonde, v. 3049.

(2) Chose curieuse, le Covenant Vivien Tignore. Deux manuscrits seulement des Enfances \ivien le mentionnent dans un vers interpolé. Faucon connaît un Ronflant (f". 79) et un Aroflan (f°. 99) ; Maugis, v. 2534, un Ronflant de Luiserne ou de Valterne ; les Enfances Guillaume (ms. 24. 369. f° 146) un Rolvan.

des écliellcs païennes (v. 4225). C'est encore un nom germanique, un Hagenrad ou Hagenran, car à côté d'Aenré on trouve parfois pour la lime Aenran, comme on renconlr.i ailleurs Fouqueré et Fouqueran (1).

Baudus et son jièrc Aquin, qui commandent deux échelles sous Desramé, sont encore des Germains, introduits avec Aérofle et Aenrc dans la tradition primitive qui ne connaissait sans doute qu'Aucebier et Desramé, mais ils sont beaucoup plus répandus dans l'épopée îomanc. La caraciérislique de Baudus, dans Aliscans comme dans Gulbcrl et la Prise de Cordres, est de se convertir au christianisme, après avoir été vaincu et pris par un héros chrétien. Les Enfances Guillaume ont emprunté Baudus fils d'Aquin (2). à Aliscans, comme elles lui ont emprunté Aérofle, et Aie (v. 3221 et seq.) a pris Baudus au cycle naibonnois, comme Ernaud et Garin, pour en faire un roi sarrasin de Majorque, vassal et ennemi de Gaiior, qui ravage les terres d'Aie après la mort de sou mari Garuier, fart pri fonnicrs Alori et Guichard, ses neveux, et finit par être vaincu et tué par son suzorain, grâce h l'appui que prête à Ganor le jeune Gui de Nanteuil.

Quant à Aquin (3), dans lequel on a vu avec raison, je crois, le Scandinave Ligco qui en 931 fii pour quelques années la conquête de la Bretague tout entière, un poème spécial, qui porto son nom, a été consacré à sou expulsion, et cela par un trouvère qui, s'il u'élait pas Bre'on, était du

(1) V. 975 et 977 à\Ali:>cans il est certainement interpolé. Cf. Ahenri, Aioul, v. 3.303, Aorreis, Prise de Cordres, v. 976.

(2) Foucon connaît également ce persoiuiage comme fils d'Aquin. V. Covenant Vivien, v. 823 ; Galien, p. 240. On l'appelle parfois Baudas ou Baudaire pour la rime. Le Buudas du Siège de Darhastre, f° 144, est-il Baudus ou Broadas ?

(3) Var. Aiquin, Anquin, Auquiii, Aupin, Alkin.

moins fixé en Bretagne et écrivait pour des Bretons sur des Iradilions brelonnes. De plus Aquin n'est que la forme hypocoiistique d'Aquilaut, et ce personnage de fantaisie joue un grand rôle dans Gui de Bjurgogne, où il est roi de la ville de Luiserne vaiiieai3nt assiégée par le roi Charles tant que l'armée dus jeunes barons ne l'a pas rejoint, dans les Enfances Guillaume, où il est roi de Luiserne et conduit à Tibaud de la part d'O.able le fameux cheval Bejucenl, dans la version en prose des Enfances Vivien, où il a remplacé Marados conmie roi de Luiserne, dans Maugis, où il est roi de Majorque, époux d'une sœur de la duch?ssc d'Aigrcmont, Isave, qu'il a enlevée, père de Brandoine, ennemi du roi Galafre de Tolède, et, grâce au concours que Maugis prête à ce dernier, vaincu et tué par lui, dans le -Vawr/w italien, où sous le nom d'Abilant, il clèvc le frère de Maugis, Vivien. Enfin, Aqnilant n'est pas pour moi distinct d'Agoland, père de cet Eaumond sur le.[U3l Roland dans Aspremont conquiert son épée Durendal, et sur la légende duquel Turpin a brodé de si curieuses variations (1).

Je lirais volontiers Manamar el je rapprocherais du nom

(1) Ajoutons : pour Aquin, AnséiSj v. 2378 ; Maugis, v. 7137; Siège de Barbastre, f". 113, f°. 154 ; Doon de Maicncc, v. 9667, et des allusions dans Elias, v. 4232 ; Godefroi, v. IriSO ; pour Abilant, Enfances Ogier, v. 4827 ; Aspremont ; pour Agouland, Aimeri, V. 303, etc. ; Moniage Renoart ; Anséis, v. 9i0, 1248 ; Elias, v. 2.594; Gaiifrei, v. 1803, et des allusions dans Godefroi, v. 1095, 1709, Gui de Nanteuil, v. 2210; pour Aquilanl, Aquilon ou Archillant, Covenant Vivien, v. 257, Anséis, v. 1060, etc., Gaufrei, v. 4636 (c'est une erreur pour Muuquidant), Galion, p. 123 et 240, Prise d'Orange, v. 1682 (Aguisan), Siège de Barbastre, f". 111, f°. 147, Guillaume de Palerne, v. 6613. Ciperis parle de la lutte du roi Aquilant de Cypre contre le roi Philippe de Hongrie.

germanique Morlimer un autre personnage d'Aliscans dont le nom est écrit, Malamars, Mauslemars, Matliemars, Marlamas, Martamaus, Mothoas (v. 974, 3550), et que l'on ne retrouve que daus le Covenant Vivien (v. 854) et dans les Enfances Guillaume qui l'ont évidemment emprunté à Aliscans (1). Il rentrerait alors dans la catégorie d'Aérofle et d'Aenré.

Un autre, Danebrun ou Danebus, est encore un Germain (v. 1069), il se retrouve dans le Clovis italien où il est battu par le héros sous les murs de Rome et dans Roland où il est frère de Baligaud, blesse Naimon et est tué par le roi Charles (2).

Aérofle, Aenré, Martamar, Danebrun sont peut-être des personnages réels, peut être des noms qu'un trouvère a pris dans la série des noms propres courants d'origine germanique pour leur donner un corps. Pour d'autres, on n'a pas à hésiter. Baufunié, le bou geôlier de la Prise de Cordres, le roi païen ù.' Aliscans (v. 462 et seq.), du Covenant Vivien (v. 1061, 1751), d'i/meri (v. 302 et seq.), de Guiberl(i° 167) n'est comme le lutin Maufumé de Charles le Chauve, qu'une forme différente du nom de Mahomet. Codroéest devenu Sarrasin à cause du rôle joué au VIP siècle par le roi de Perse Gosroès, le conqué-

(1) Les Enfances Guillaume, f° 46, hésitent entre Parramas et Pantanas, peut-être à cause du Baudamas des Saisnes. Le Barsamin d'Otinel (v. 761, 840), a peut-être subi l'influence de Martamars. Le Bartamé de la Prise d'Orange, v. 8.31, est une erreur pour Bertran. Dans les Atanas ou Athamas du Siège de Barbastre,î°. 117, û^Aimeri, V. 360.5, de Fierabras, v. lo4b (Acenas), 1709, A'AHscans, v. 3552, d'Anséis, v. 4196, il y a du Satanas et du Martamas.

(2) Roland, v. 3429 et seq., l'appelle Canabeus, mais Galien donne au même personnage, p. 336, 342, 343, les noms de Danebru, Danebus, Danebour. Anséis distingue Canebel, v,. 4657, et Danebus, V. 3304, etc. V. encore Btanchandin,\. i090, les Enfances Guillaume, f° 46, Gaufrei, v. 83.

rant de Jérusalem et de la vraie croix, le persécuteurdesfidèles. Plsmeré, Tenébré, Gateblé, Tempesté, Garbouclé, Mauiriblé, A.:eré et probablement Buheré, ue sont que des adjectifs de la langue romane transformés en noms d'hommes, et si le Mauduis qui joue un si grand rôle ù i\ns Foucon n'est pas i:no déformation de Baudus. c'est un vocable du même genre.

On trouvera de même dans la Prise d'Orange (v. 1C85), et dans le Charroi de Nîmes (v. 520, 596), le roi Quinzcpaumes ; dans le Charroi de Nîmes ^v. 1233), dans la Mort Aimeri (v. 569), dans Gaufrei (v. 7728), dans le Covenant Vivien (v. 181), le sénéchal Barré, l'espion Barré, le châtelain Barré, le roi Barré (1). Vent-cn leur trouver des père?, on ira chercher dans la Bible Josué ou Malusalc (Malhusalcm), comme on y a pris Judas, qui joue comme père d'Agaielc et beau-père de Guibert un si grand rôle dans Guibcrl et la Prise da Cordres, Machabré ou Machabriii ou Machabrun (Machabée), tour à tour beau-père d'Elio dans le poème de ce nom ou do Bérard de Mont-Didier dans Gaufrei, comme on y prend pour jouer les comparses dans la Prise d'Orange et le Siège de Barbaslre, le roi Faraon ou Feraon (Pharaon).

Je ne sais d'où peut venir Fabur (2). Morgan, qui est dans

(1) On trouve encore Baré dans Aliscans, v. 6367 d. Carré ou Quaré dans Covenant Vivicn,\. 1731, la Prise cVOrange, v. 835, Aioul, v.4390, dans des énumérations ou pour finir un vers. Barbé dans la Mort Aimeri (v. 83) est un adjectif et non pas un nom propre.

Ebron, Embron, Embrun AWliscans, v. 1035, de la Prise d'Orange, V. 1684, de la Prise de Rome, v. 1240, de Guillaume de Palernc, v. 23, de Partenopeus, v. 8144, d Ogier, p. 542 (version A), de Foucon, p. 119 et 122, du Moniage Renoart, laisse 69, des Enfances Guillaume, f" 46, de Vivien de Monbran, v. 819, est, soit un adjectif, soit une déformation du nom germanique Maubrun , parfois écrit Mambrin .

(2) Fabur, ou Faubur est écrit Sabur , Gaubru, Saumur,

Foucon, le geôlier des prisonniers chrétiens, est un nom celtique. On le retrouve, ayant changé de sexe, dans la fée Morgue du cycle d'Artus (1).

Malaquin, qui dans la saga de Charlemagne et dans Gode- [roi (p. 276) est le nom d'un forgeron juif (il faut se souvenir à ce propos que le forgeron Galan de notre épopée était à l'origine un dieu du panthéon germanique) et dont le Siège de Barbastre a fait un de ces chambellans, confidents des princesses sarrasines, qui pour l'amour de leurs maîtresses risquent leur vie dans d'incessants va-et vient d'un camp à l'autre (2) ; Malatré ou Malatras, qui sous la forme Salatré,

Samul dans Aliscam (v. 1777, 1778 d., 4392 Mm, 5447 Mmd), Fabur dans Aie, v. 1929, dans Anséis, y. 4042, etc., dans Ogier, p. 513, dans Partenopeus, v. 5561, dans Floovant, v. 560, dans Maugis, V. 7162, Gauber dans Covenant Vivien, v. 261, Gaubu dans la Prise de Rome, v. 162, Gambu dans Foucon, p. 76, et dans Aliscans, v. 5844 M., Gaimbor dans Aliscans,\. 5844 m., Jambu dans Aie, v. 3284, 3318, 3432, peut-être Tabor dans Aioul (v. 4974, 4996) et Tabour dans la Prise de Rome, v. 1203. Il ne joue de rôle que dans le Siège de Barbastre (f° 149 etc.), où il se convertit au christianisme et devient roi de Pampelune. F/oouan/t, peut-être par confusion avec Phébus, en fait un dieu sarrasin. Il y a également un Faburin dans Anséis, v. 10. 379, etc., Partenopeus, v. 2405, Elioxe, v. 1141.

(1) Partout ailleurs c'est un simple nom: Aliscans, v. 374, 4394 m.; Aie, V. 3285 ; Ogier, p. 82 ; Anséis, v. 3480, etc. ; Aiiberi, éd. Tobler, p. 147. La fée Morgue du cycle d'Artus parait dans Maugis P., dans Doo7i de Nanteuil, v. 96, dans Huon de Bordeaux et dans Esclarmonde, v. 3209. On peut se demander si Mordant (Prise de Rome, V. 161, 1223 ; Aliscans, v. 4395 L. ; Enfances Guillaume J et Mordrant (Elie, V. 655) n'ont pas été forgés sur Morgan, d'autant que la saga à'Elie donne Margan pour variante à Mordnint. Parfois le nom est écrit Mollas, Malant, Morand, Mallart, Mornan, Maugan {Aliscans, V. 6366, 6367) : ce sont des erreurs de scribe qui a remplacé le nom par un vocable qui lui paraissait voisin.

(2) Ce rôle est joué dans la Prise de Cordres par Baufumé, dans

forgée sur Malatré comme Marados sur Garados et Marsilesur Garsile, joue le même rôle dans Foiicon, reparaît au premier plan dans des poèmes de pure imagination, comme E lie et Clovis, et doune son nom, Malatrie ou Salatrie,.à la femme de Girard dans le Siège de Barbaslre ; Malaquin et Malalras, dis-je, sont deux variantes du nom celtique Maelwas, ce dieu de la mort qui, sous les formes Méléagant et Méliadus, joue un si grand rôle dans le cycle d'Arlus (l).

Foucon par Salaire et Saligot, dans Gaiifrei par Lion, dans Fierabras par Marmucet. Le nom de Malaquin se retrouve dans Doon de Maience, v. 9654, Anséis, v. 6351, etc., RoncevauxP. (var. de Mercule, V. 3156), Elias, v. 6002, Aliscans, v. 4179 m., Moniage Renoart, laisse 157, Enfances Guillaume. Il y a un Malegus, Malargus, Maelgut, Marlagus dans Roland, v. 2047, Foucon, f" 19, Moniage Renoart, f" 31, Enfances Guillaume. La Bataille Loqnifer, laisse 29, remploie à tort comme nom de femme dans une variante.

(1) Notre épopée ne le connait que dans Ogier (Mcliaton, p. 505 et 513), et dans Huon Capet (Melidus, v. 3744 ; Melinus, v. 1087, père du roi de Tarse Bovon) ; mais la Violette connait Meliaduc, v. 3704, et Méliatir, v. 3959, 3996, etc. ; et Guillaume de Paterne, v. 6707 et seq. cite un Méliadus, Meliadon, Melidus ou Melidon. Méliacin est le héros d'un roman d'aventures dû à la plume de Girard d'Amiens.

La forme Malatras se trouve dans Aliscans, v. 4394 m. ; Malacras dans le Covenant Vivien, v. 260 ; Maletrois dans Galien, p. 338 ; Maulatris dans Godefroi, v. 1550 ; Maladré dans le Siège de Barbastre, f° 117 ; Malatré dans Galien, f° 214, et Gaufrci, v. 3974 ; Maulatré dans Ftoorant, v. 2334 ; Malarars dans Elias, v. 4974. La var. Maraton ouMaratran pour Malatré dansGrt/fcu prouve qu'on lisaitaussiMalatou. L'endroit où fut jeté la tète de Desramé s'appelle, dit la Bataille Loqnifer (laisse 68), le sait ou niait Malatois,et c'est un lieu fécond en naufrages. Or, d'après une tradition locale que m'a communiquée M. le comte de Laigue, il existe sur les bords derOust,en la commune de Bains près Redon, un rocher dit le rocher Malatan. Un général du même nom y aurait demeuré et sa fille se serait noyée au pied de ce

Margo?, Margou et Maugon sont encore des variantes de ce même Maelwas (1)

Le comte Borel, auquel ou confiait en 798, dit le chroniqueur du roi Louis appelé l'Astronome, la cité d'Ausone et les châteaux de Gardonne et de Castreserre et qui en 809 protégeait le siège de Tortose avec Aimer, Isenbard et Béra, no peut, je crois, être le prototype da guerrier sarrasin de ce nom. Le Borel épique est probablement un adversaire du rebelle Guillaume et des siens, transformé en ennemi de toute la famille narbonnoisc et en sarrasin, comme Tibaud, et représenté plus tard comme étant tout particulièrement l'ennemi d'Ernaud, dans le poème aujourd'hui perdu qui racontait, sur des données de pure invention, la conquête de Girone. En dehors de ce récit que nous connaissons par une

roc en traversant l'Out pour aller à un rendez-vous d'amour. Ce personnage appartient donc bien au monde mythologique des contes populaires. Ajoutons que le Malarars d'Elias est un marchand né en Bretagne. Quant à Salaire, le nom se retrouve dans Raoul, v. 7962, Vivien de Monbran, v. 817, Mort Aimeri, v, 2678 et 3032, Anséis, V. 2866, etc., le Siège de Barbastre, f" 119, Gui de Bourgogne, v. 1416, Aliscans, v. 1345, la Prise d'Orange, v. 746, 890, Godefroi, p. 206, Auberi, f°* 65 et 76, Bataille Loquifer, laisse 57, Renaud, laisse 102. Un des Salaire d'Elie, ceux d' Auberi, celui de Renaud sont des chrétiens.

(1) On trouve Margos ou Margot dans Aliscans, v. 4243 et seq., le Covenant Vivien, v. 183, 253, 1063, 1580, 1750, les Enfances Vivien, v. 4220 et 4261 (rédaction B), v. 4741 (rédaction A), Otinel, v. 1173, probablement dans le Siège de Barbastre,ï°. i^O,sous la forme Margon, et peut-être dans Foucon (f"^ 19 et 79 et p. 92) sous la forme Fargoi. Dans Gui de Nanteuil, v. 19, dans Gaufrei, v. 8698, dans Aie, v. 1589, 1623, 2452, 3844, dans les Enfances Vivien, v. 35 (rédaction A), c'est un dieu sarrasin. Dans Aie, v. 2460 et 3245, Margos ou Margot est une personne, mais associée à un personnage divin, Baratron ou Délias (lis. Helias).

allusion à'Aimerl (v. 4571) et du Siège de Barbastre (î" l'34), il ne figure que dans Aliscaiis elle fragment latin connu sous le nom de fragment de la Haie. Partout ailleurs c'est un simple nom (1)

Si l'émir sarrasin Butor (2) est tué en champ clos par Guibert dans la Prise de Cordres, c'est tout simplement parce qu'on savait qu'il y avait eu un Butor, émir de Saragosse et de Huesca de 778 à 790, comme il y avait eu un Desramé et un Aucebier ; ils figuraient déjà côte à côte dans Aliscans (v. 3553 et seq). Partout ailleurs ce n'est qu'un nom de sarrasin ou de personnage antipathique, remplaçant par exemple Malaquin comme chambellan de Malalrie dans la version en prose du Siège de Barbastre (3).

A cet i4/25can5 relativement primitif, la fantaisie romanesque a ajouté d'autres personnages ; les uns, comme Agrapard, Isenbard ou Isabras, empruntés à d'autres cycles épiques, voire, comme Ghapalu, le chat Paluc des conteurs gallois, au cycle d'Artus ; d'autres, comme la géante "lobot formés sur ce vieux thème des noms ds la dynastie mérovingienne en Glod qui avait déjà servi pour FJohier , Flohard, Floriant ; d'autres, comme Grucados, très peu répandus et de source incertaine (4) ; d'autres enfin comme Loquifer, Maillefer, Gadifer, vieux vocables celtiques ou germaniques presque purs, que l'on ne comprend plus, car

(1) Anséis, v. 4771, Maitgis, v. 4020, 7787, Covenant Vivien, v. 182, 498, 1060, Enfances Vivien, v. 4739 et 4741 (rédaction A), Prise (VOrange, v. 1684.

(2) Parfois appelé Ector, par suite d'une erreur des scribes, qui le confondent avec le héros troyen.

(3) V. les Saisnes ; Gaidon, v. 4297 et 4392 ; les Lorrains, p. 16 ; Auberi, éd. Tobler, p. 147 ; Gui de Bourgogne, v. 3295 ; Anséis, v. 2159, etc. ; Aie, v. 3227 ; Ogier, p. 125 et 500 ; Blanchandin, v. 2202 ; Faucon, p. 66 ; les Narbonnois, f" 73 ; Vivien de Monbran, v. 946.

(4) Cf. Bovon dé Comarcis, v. 25.

les trouvères en donnent des élymologies certainement inexactes. Loquifer ne veut point dire le porte-loque, c'est un composé des radicaux Lugos et Veros sous une forme voisitie de Lugiferos. De même Gadiferos était, assez inexactement d'ailleurs, devenu depnis assez longtemps déjà dans notre langue Gaifler. A ces noms s'accrochent les vieilles histoires incessamment redites du géant sarrasin tué en champ clos, de l'entant volé à ses parents, élevé par les infidèles et se mesurant dans un duel terrible avec un père qu'il ne connaît pas. Le plus intéressant de ces personnages de ÏAlisca)is remanié n'est pas un héros épique; c'est un héros de contes populaires, Renoard, dont l'enfance hébétée, qui s'écoule com^ne celle de Gendrillon près d'un foyer de cuisine, rapp3lle la torpeur hivernale dont sort brusquemmt le dieu solaire dans cette mythologie lapetissée qu'on nomme le folklore. Ce porte-massue glouton a la voracité du dieu au marteau des Scandinaves, Thor. Tous deux luttent contre un chat étrange, Renoard chez Morgue, Thor chez Utgard-Loki ; la grosse affaire est de leur dérober leur arme ; quand on sait qu'ils l'ont laissée au logis, Isenbard est aussi rassuré que Géirrod. C'est le règne de l'élément héroï-comique qui a fini par tenir une si grande plac3 dans le cycle méridional, avec les ambassadeurs magnifiques à' A imeri, avec le faux sénéchal des Narbonnois^ avec le moine brutal et glouton du Moniage Guillaume.

Sur les quatre païens des Enfances Vivien deux, Gador et Garados, dont notre trouvère a fait Marados, appartiennent au cycle d'Artus, dont Garadoc, roi breton du I" s. p. G. était réellement le compatriote. Gormon était un pirate Scandinave du ix^ siècle, baptisé en 878, campé à Girencester en Angleterre en 879, puis à Fulham près Londres, qui, après avoir passe l'hiver de 880 en Estanglie, et celui de 88! à Gand sur le continent, se fit battre' à Saucourt en Vimeu par le loi Louis III en 881 et revint mourir en An-

gleterre en 890. Un poème français du xi* siècle dont il ne reste qu'un fragment et une version amplifiée en prose allemande célébraient cette victoire(l), pendant que des légendes se formaient d'autre part en Angleterre autour du siège de Gireucester, et se trouvaient, sous la plume de Gaufrei de Monraouth, reculées de deux siècles, au temps de Gerdic, roi breton d'Elmete, mort en 616. Ganard ou Ghanard est plus difficile à identifier : il se retrouve dans ^;i5m. v. 10.379, Galien, p. 181, Foucon, p. 23 sous la forme Quanard ou Ganard. Le Genard de Fierabras, v. 1549, étant donnée la variante Senart des Enfances Vivien, doit être le même nom. mais ce n'est qu'un nom. Une autre variante des Enfances Vivien, Eschamard, porte à croire que l'Esquanor de la Prise d'Orange (v. 1517, 1519), l'Escanor qui est le héros d'un roman d'aventures du cycle d'Artus composé par Girard d'Amiens, l'Esquanart de Foucon, p. 97,

(1) Cador se retrouve dans Aliscans, v. 29, le Covenant Vivien, V. 920, Aspremont, f». 22, Anseis, v. 10. 380, Maugis, v. 7636, et Gaufrei, v. 2768, sous la forme Cadot. Il y a dans Gaufrei, v. 4361, un Cadel : c'est encore un nom celtique, porté par des princes gallois du V« et du IX" siècle, à moins que ce ne soit une déformation en vue de la rime du nom de Cador. De même le Catel d'Aspremont, f». 18. Marados se retrouve dans Esclarmonde, v. 3826, Gaufrei, v. 2890, Enfances Ogier, v. 1735, le Siège de Barbastre, f". loO, et sous les formes Marades, Aliscans, v. 4179, Maradon,le Siège deBarbastre, f°. 149, Maradant, Anséis, v. 8745, etc.,Maradans, Godefroi, v. 16. 97, Maretant, la Prise d'Orange, v. 996, Meradus, Aliscans, 4395 m.

Parfois, on trouve, au lieu de Marados, Moradas (Aliscans,\. 5004 c). Ce personnage, sous les formes Moradas, Moadras, Moadas, joue un grand rôle dans Aspremont, î°\ 18, 39, 50 du ms. 25.529, et 47 du ms. 1.598, et dans Fierabras, v. 1548, 1663, etc. V. encore Enfances Guillaume laisse dernière, le Siège de Barbastre, {° 112, Aiiséis, v.

l'Estaiiart du même poème, p. G<S, l'Esclamait du Siège de Rarbastre, f" 120, du Guillaume en prose, i° 60, l'Ascanard d'Oliîiel, V. 7Gi et 814, l'Esclamarl ou KsclabaiiU de Galien, p. 336, rEsclamorou Eicamov ùe Blanc/ta ndi/r, v. 2351, etc. ei l'Esclamor de la ViolcUe, v. 1770, ne sont pas distincts de Canard, mais leur rôle, même important, leste conventionnel (par exemple dans Olinel, dans Girard d'Amiens). Il est vrai qu'Escanor me poric à croire que Canard et Ganor n'étaient pas distincts à l'origine, et celui-ci est bien connu comme le second mari d'Aie, le prolecteur de Guide Nanteuiï, deux poèmes relatifs aux guerres civiles de la marche franco-bretonne (I). Corsolt ne soulève pas de pareils problèmes, c'est incontestablement le nom de la ville armoricaine do Corseul. Le héros éponyme de celte cité a été l'objet de légendes conservées dans le Chronicon Briocensc ; il y est représenté comme l'époux de la déesse éponyme de la cité d'Alet, comme un pirate ennemi des chrétiens, tout à fait dans le goût du Corsolt épique ; seulement le récit -^e passe, non plus au temps du roi Charles et des Sarrasins, mais du temps de Clotaire, lorsque les Frisons et les Golhs ravageaient les côtes de la Gaule. Les Franco-Bretons en ont fait tout naturellement un géant sarrasin ennemi de Guillaume, comme ils firent du dieu éponyme de Garhaix l'adversaire d'Ogier, et c'est dans le Couronnement que la Mort Aimeri alla chercher Corsolt pour en faire le fils de l'ancien possesseur de

(1) CLSiège de Barbastre, f'^ 112, Floovant, v.liOG {iianonr), Guidon, V. 5612 et 5799 (Canor et Gaiion. La forme Esclamart, si elle n"e.st pas une pure bévue de scribe, a pu être influencée par des mots tels qu'Esclavon, Esclabaric. Il faut ajouter que parfois au lieu de Quanard, il faut lire Quinard, peut-être (iuinan. Outre Escaiior et différents Astanior (MaIor\ , XVIII, 3 ; XIX, 11), Hectyniere (Malory, XIX, H) Ascanere {Merlin and Arthour) le cycle^ d'Artus a encore Accanor, fils Orient, surnomme le laid hardi, qui paraît être un personnage important.

Narbonne, celui qui apprenant la mort d'Aimer, l'absence de Guibert et la maladie d'Aim^ri, juge le moment favorable pour essayer de rentrer dans ses domaines (I).

Lorsque je vois Sinagon ou Sinagos tour à tour ennemi de Garin de Moniglanc dans Girard de Viane (p. 3) et de Girard de Fretle dans le poème dont le chroniqueur liégeois Jean des Preis nous a conservé le résumé dans son Mijreur des Histoires (tome III, p. 88 et seq.), j'tni conclus tout naturellement que ce personnage, réel ou fabuleux, appartenait aux légendes de la vallée du Rhône, d'où il s'est insinué dans Aliscans, avec un rôle d'ailleurs à peu près nul, et de là dans le Moniage Guillaume remanié, avec un rôle de pure fanlaisie ; il enlève Guillaume dans son ermitage, l'emprisonne dans sa ville de Palerne, et est vaincu et tué par l'armée du roi Louis. Une allusion do la Prise d'Orange (v. 484) nous montre que l'on avait songea en faire, toujours

(1) A ce propos, je ferai remarquer combien le nom du véritable conquérant sarrasin de Narbonne a vite disparu de l'épopée. Seule une allusion du Sicrje de Barbastre lui donne son véritable nom d'Aucebier. La Mort Aiineri l'appelle Sorbastre, Sorberin ou Sorbrin, nom formé sur celui des Sorabes ou Serbes ou sur celui de Fémir palestinien du XI" siècle Corbaran (dans l'histoire Kerboga). Aimeri fuit régner sur Narbonne quatre rois, Agoland, Baufumé, etc., dont les noms sont pris i\ l'onomastique courante de l'épopée.

Quant à Corsolt, la liste serait longue des poèmes oii l'on retrouve son nom, parfois allonge, quand on a besijin pour le vers d'un mot de trois syllabes, en Corsuble, Gorsabré, Corsabrin, Corsabrun ; on le trouve parfois remplacé par Corbel, Corbaut, Corbon (ainsi dans la version en prose du Couronnement de Louis). Il y a peut-être h\ un personnage distinct, le même qu'on appelle aussi Escorfaut ; ou bien Corbel, plus connu en certains pays que Corsolt, l'a remplacé, comme sous la plume de certains scribes, Engeran remplace Engelier.

dans cette même région du bas Rhône, l'adversaire du conquérant épique de Nîmes.

Il en est du possesseur de cette ville comme de l'adversaire ou du vengeur de Roland. Tandis que dans un cas les trouvères hésitent entre Baligaud et Garsile, entre Baudoin, Gondebeuf, Oton elTiéii, et se décident raremcnl en faveur d'un seul prétendant, ici l'italien donne Arpirol, c'est-à-dire Arpin, le roman en prose Guiiran, tandis que le poème du Charroi de Nîmes fâiliouev tantôt à Arpin tantôt à Otran un rôle qui en réalité ne peut appartenir qu'à l'un dis deux à l'exclusion del'autie. Or Guitran ou Guintran appartient manifestement à la légende de Girard : c'est lui qui rapporle dans Girard de Roussillon les reliques de Madeleine (par. G05 et seq.), il parait encore par. 146, 304, 319 ; c'est un ami de Girard, un personnage de la vallée du Rhône. Peut-être a-t-il servi de modèle au sarrasin Guitant, roi de Grellemont dans Gaufrei (v.2167), et adversaire du roi sarrasin Quinart. Arpin ou Herpin est encore un fidèle de Girard (par, 146), il joue dans le Comte de Poitiers (v. 622 et sca.) le rôle assez important, à demi-défavorable, d'un seiga.ur méridional, neveu du comte, qui, après avoir recueilli la comtesse, cherche à s'en faire épouser, mais c est plus généralement un obscur Sarrasin, un larron, un ingénieur quelque peu sorcier (2), Otran

(1) V. Otinel, v. 1797 ; Covenant Vivien, v. 2.^3 ; Bataille Loquifer, laisse 23 ; Gui de Bourgogne, v. 2221 ; Foucon, p. 123 ; .4 «sets, v. 987, etc., qui l'appelle fils du roi Otover. Le Sinados de Simon n'est probablement qu'une déformation de Sinagos.

(2) AUscans, v. 49;), Aioul, v. 5807, Auheri, éd. Tobler, p. 220, les Saisnes. On trouve parfois la variante Elpin ou Helpin, peut-être en souvenir du duc saxon Helpin tué au X'^ siècle dans une incursion en France par le comte Renard de Sens : Aliscans, v. 495, Godefroi, V. 4230, Ogier, p. 500, Aimeti, v. 1851. Harpin de Bourges, le héros des Chétifs, auquel fait allusion Doon de Maience, v. 7359, qui le nomme Herpin, se croisa réellement en 1102 et est un personnage

— Time paraiUe titulaire le plus probable; dans Girardde Roussillon (par. 133, 14G, 2i9, 252, 296, 337, 348, 340), dans Maugis [v. 8596), il figuie comme un fidèle du roi contre les rebelles, et cela sufTisaii pooi* en faire comme de Tiband. d'Isenbard et de Borel, un ennemi de Guillaume (1).

Négligeant Aragon (2) et remettant à parler de Clargis ou Claris à propos de Girard, il ne me reste plus qu'à parler de Tibaud.

Ce fut dans l'bistoire un des comtes dont le dévouement assura à Cbailes le Chauve la couronne de France, et tel nous apparait le Tibaud d'Aspremont des Lorrains (p. 104, 107) et de Gaidon, le Tibert de Vaubeton de Girardde Roiissillon, le Tiband de Maurin, le Tiband ou Tibert d'Orion de Oui de Nanlcuil (v.261 et 657), le TiébelinouTiecelind'^w^m (éd. Tobler, p. 135). C'est celui-là dont on a fait un sarrasin

historique comme Godefroi de Bouillon et Tancrède. Gaiifrei v. 400 parle du traître Harpin.

(1) On trouve Otran, Otrain, Outran, Otré, Outré. Maugis, v. 8668, le dit père de Fagon, Gaufrei, v. 1766, parle du duc Otré comme cousin-germain de Doon de Maience. Les Enfances Vivien, v. 4739 (rédaction A), le Covenant Vivien, v. 1751, Aliscans, v. 6365, la Bataille hoquifcr, laisse 39, Elias, v. 3948, en font un simple sarrasin. Il est peu probable que le v. 91 de Doon de Nanteiiil, qui parle du vieil Antiochus, de Porus et d'Otré, soit exact. Faucon parle, p. 92, d ctriers fabriqué'^ par Ofran à Paris. Les Saisnes, laisse 38, parlent du mansel Otran ou Doitran. Il y a un Doitran, Doltran ou Deitran dans Girard de Roussillon, par. 133, 146, 252, 296, 337, 340, mais il paraît plutôt du côté de Girard. La saga de Charlemayne, I, 37, cite Bernard, fils Otran de Pursals.

(2) Aragon ou Dragonet (dans l'italien) a peut-être quelques rapports a\ec Drogon. On trouve d'ailleurs un Adragant dansO^^«e/, V. 1779, un Arrogant ou Arrotant dans le Charroi de Nîmes, v. 519, un Maragon dans Asprcmont,î'> 22 et 39, une Maragonde dans la Prise de Rome, v. 370, une Sarragonde dans Ficrabras, v. 2175 c.

ennemi ,de Guillaume, dépoiiillé par le héros de sa femme Orable et de sa cilé d'Orange, s'acharnaul contre les* fils d'Aimeri dans les Narbonnois, les Enfances Guillaume, Foucon, le Montage Rcnoarl, mais no jouant dans Aliscans qu'un rôle très eiiacé (1). C'est celui-là qui, mal vu des poèmes féoJaux, est devenu une sorte de ti'aitre classique, le Tibert persécuteur de firfrfif, v. 187, le Tibcrt oncle de G«/ie/i, p. 33, le Tibaud de Gaufrci, v. 4001. de Gui de Bourgogne, V. 1087, 1150, de Gaidon, v. 7013, ù'Aio, v. 2099, ù'Auberi, éd. Tarbé, p. 134, généralemeul associé au traître Alori, le Tibaud d'Oridon de Charles le Chauve, i" 35, le Tib.uit d'Aspremoaî, de Parise, v. 17, de Doon de Maience, v. 7735, de Gaufrei,vAQ03. Il faut lire dans les io?rai;i5 (p. 160 et 308), Soibaud et non Tibaud du Plessis ; si le père de Lambert porte dans Auberi (éd.Tobler, p. 255, éd. Tarbé, p. 02) le nom de Tibert ou Tibaud, c'est que Tibaud et Lambert sont tous deux dans la lég^^ndedes seigneurs d'Oridon ; certains manuscrits à.^ Auberi l'appellent d'ailleurs plus exactement Drogon. On s'explique en tout cas fort bien que Garnie: ait pour allié dans Aie, v. 898 et 955, un Tibaud d'Aspremont ou de Chàlons, soit parce que ce baron rhodanien prête nalurelleraent main forte au propr-étaire d'Avignon, soit parce que, dans la première partie du poème, Garnier est représenté à tort comme un bon royaliste. Et c'est par suite de ce

(I) On trouvera des allusions à Tibaud l'arabe dans la Mort Aimeri, v. 2013, dans Gui de Naiiteuil, v. 305, dans Godefroi, v. 169o. Ce n'est qu'un nom, parfois décoré des épithètes historiques de Tibaud de Champagne, Tibaud de Blois, Tibaud de Provins dans Roland, v. 173, etc., dans Roncevaitx, laisse 3al, dans Ogier, p. 201, dans Aspremonf, t"" 37 et 47, dans les Eiifaitces Vivien, v. 3813 (2" rédaction), dans Auberi, éd. Tarbé p. 136, dans Doon de Maience, v. 73r»8, dans Elie, v. 168, dans Raoul, v. 48. V. encore le Tibaud, sénéchal du roi Flore dans le Floorant italien. La saga de Charlemagnc (I, 17), cite Tibaud fils Seguin d'Aspremont.

passage queTibaud d'Aspremont est représenté à tort comme un ami de Gui de Nanleuil, v. 4i, car, les allusions du poète allemand le Stricker dans sa traduction amplifiée du Roland confirmcLl encore notre dire, Tibaud fut le protecteur et l'infatigable champion du roi Charles.

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