LA LÉGENDE DE ROLAND
La différence lio roligioa n'a pas été, môme à ces époques reculées que l'on croit souvent uniquement dominées par le fanatisme, un obstacle insurmontable à des lentalivos d'alliance entre chrétiens et musulmans. l*our s'élever du rôle de représentants amovibles du calife de Cordoue à celui de gouverneurs souverains des villes dont ils avaient reçu la garde, les valis sarrasins du nord de l'Espagne n'éprouvaient aucuue rcpuguance à solliciter le protectorat français, à condition bien entendu que cette tutelle restât nominale et ne se transformât pas eu une autre dépendance aussi étroite, auquel cas ils se retournaient avec une très grande désinvolture contre l'allié qu'ils sîntaient d'lium:ur à devenir leur maître. Telle fut l'bisloire de la campagne enirepi-ise en 778 en Espagne par le roi Charles. L'année précédente, Soleiman, fils de Jectan al Arabi (l'Ebilarbi ou Ibinalarbi des Annales franques), gouverneur de B.ircolone et de Girone dès 759 ou 700, et Abitaur on Abutaur, gouverneur de Huesca et de Sarngosse jusqu'en 790, (I) s'étaient donnés au roi à l'assemblée de Paderborn. Dès que Charles voulut en 778 prendre cfTectivemoal possession de ses nouveaux domaines, il se heurta aux difTicul'és queje viens desigiialer.
(i) Vétaiilt, Clun'leinaijiie, p. 223 et seq. ; Gautier, /t'.s Epopées fn.inçaises, t. III, p. 4^)0-402. 1-e successeur de Soleimuu fut sans doute le Mohaïaïued que l'on trouve en 78">, puis le Zatun que l'on trouve en 797 et 801, eelui dAbulaur Azan, mentionné en 799, puis Amoros, mentionné en 809 dans les Annales,
Saragosse lui forma ses portes, PampeluiiQ, dont il s'était rendu maître, moiitrail des sentiments si peu favorables que le loi jugea prudent d'en faire détruire les murailles ; et comme il rentrait en France, emmenant prisonnier Solciman qu'il accusait do Irahisou, son arrière-garde fut détruite, le 15 août 778, au p issagc des Pyrénées, dans le défilé de Koncevaux. I\irmi les guerriers fameux qui trouvèrent la mort dans cette désastreuse affaire se trouvait Roland, marquis de Bretagne, dont le commandement, probablement analogue à celui des premiers Capétiens, devait s'étendre sur tout ce qui fut plus tard le duché de France. ' Aux yeux des survivants de celte néfaste campagne, le double jeu des musulmans devait nécessairement passer pour une trahison. Ce sont là les événements qui ont donné naissance à la légende de Uoland. Ce sont eux que je veux étudier dans le poème qui porte le nom du héros, dans ceux (VOlinel, de Fernaçju. i\c Gui de Boargogne^ qwi Qv\ forment le prélude, (l'Anséls qui en est la conclusion, de Fierabras et de la Prise de Rome, œuvres de pure imagination calquées sur les vieilles œuvres légendaires. Partout ailleurs Roland n'est qu'un personnage adventice, placé près d'un Charles qui est en réalité Charles le Chauve, et jusque dans des récits comme Asprenwnt et Guilequin, où il semble devoir être le pivot de l'action, puisqu'il s'agit de la conquête de son épéo et de son olifant, les événements postérieurs sont si intimement mêlés aux autres qu'il n'est pas toujours aisé de les séparer.
Charles campe sous Pampekine, dont il vient défaire raser les forlitlcatians ; pour savoir quel parti il doit prendre à l'égard de Saragosse et de sou roi Marsile qui semble vouloir se défendre, il convoque son conseil, ses douze pairs, j'allais dire ses douze apôtres, Roland, Olivier, Naimon, Ogier,
Gérin, Bérengier, Turpin, Olon, Gautier, Ganelou, Sanson, Eogelier. Roland se prononce pour les moyens violents, Ganelon pour les voies pacifi(]iies, et, comme c'est l'avis de Ganelon qui prévaut, Roland opine à le chai-ger de sommer Marsile de se soumettre. La mission est périlleuse, et Ganelon reste convaincu que Roland la lui a fait attribuer pour le faire périr. Il s'acquitte cependant de son message avec une dignité telle que Marsile exaspéré veut le tuer ; mais cédant aux conseils de sa femme Bramimonde ou Brandimonde, il se décide à essayer de la corruption. Moitié par ses cadeaux, moitié en surexcitant les rancunes de Ganeloii, il l'amène à vendre ses compatriotes. Le traître revient au ca np, et annonce la soumission de Marsile. On se met en route pour rentrer en France : Ogier fait l'avant-garde. Naimon reste au corps de bataille auprès du roi, Ganelon faitconfier à Roland, entouré de huit des douze pairs, le commandement des vingt mille Français de l'arrière-garde, et Roland charge Gautier d'occuper les hauteurs afin d'assurer le paisible passage de ses troupes par les défilés.
Les Sarrasins de leur côté se préparent. Marsile réunit ses douze pairs, Valebrun, Glimboïn, Grandoine, Aelrot son neveu, Malsarun son frère, Gorsablin, Turgis, Estorgant, Escremi, Estramari, Timozel et Margari, et lance les neuf derniers sur les pairs de Roland. Tous sont tués, sauf Margari, qui, grâce à l'absence de Gautier, n'a pas trouvé d'adversaire, et qui court annoncer à Marsile la défaite des siens.
Le roi païen fait alors avancer un second corps de Ircupes avec Grandoine, Valebrun et Glimboïn. Ceux-ci sont encore tués par Roland, Olivier et Turpin, mais après avoir couché dans la poussière quatre ou cinq des pairs français. Avec ses dernières troupes, Marsile en personne tente un dernier effort. Successivement Olivier, Gautier, qui a vu les siens tués jusqu'au dernier en défendant la crête des monts et qui est venu rejoindre son chef, puis Turpin périssent. Il
reste à Roland assez de force pour blesser mortellement Marsile et pour tuer son fils Jurfaleu avant d'expirer laimême le dernier.
Un Français, qui a réussi à Ochapper au massacre, vient en porter la nouvelle au roi, que Gaiielon a empêché de prêter l'oreille aux accents désespérés du cor de Roland. Charles fait rebrousser chemin à son armée et arrive avec elle sur le champ de bataille. La nuit approche. A la prière du roi, Dieu arrête le cours du soleil. Charles poursuit ce qui restait des Sarrasins, les atteint au bord de l'Ebre et les extermine. Ganelon est condamné à mort et exécuté. Roland est enterré à Saint-Romain de Blaie, son épée suspendue au-dessus de sa tombe, cl son cor déposé dans le trésor de l'église Saint Sévrin de Bordeaux.
Tel est le résumé de ce que l'on peut con.sidérer comme la première rédaction du /îo/anc^. Elle ne nous est point parvenue, mais on peut la leconstituer au moyen de la chronique latine faussement attribuée à Turpin (ch. 2tà30) et composée au XIP siècle, du poème lalin de la même date sur la. Proditio Guenonis, et du poème français en assonances composé vers 1080 et contenu dans le manuscrit d'Oxford (I).
(1) M. Gaston Paris a tracé dans la Romania, t. xi,t^. 40b et seq., le cadre général de cette reconstitution, où j'ai essayé de m'ongager après lui. Les deux récits que représentent, d'une part la chronique latine, de l'autre les poèmes latin et français, ne peuvent pas d'ailleurs être ramenés sur tous les points à l'unité. Dans. l'un, les Français sont surpris dans l'ivresse et la débauche, il y a donc plutôt massacre que bataille ; dans l'autre, on assiste à une série de véritables combats ; dans l'un, Roland va mourir,percé de quatre lances et grièvement blessé à coups de pierres, sous un arbre, à l'entrée du col de Gize, en cherchant à rejoindre les siens ; dans l'autre, il va dans la direction opposée, en terre d'Espagne, pour y mourir en conquérant ; dans l'un, il brise son olifant par la force de son souffle, dans l'autre, sur le crâne du païen qui voulait lui
Deux de ces textes, qui représentent cependant les deux versions les plus divergentes, la chronique latine et le poème français, ajoutent à ce récit une péripétie importante. L'innocence de Ganelon est débattue en champ clos, Pinabel la soutient, Tiéri la conteste. C'est celui-ci qui triomphe, et l'épreuve parait assez concluante pour ordonner le supplice du traître.
Or, ce récit manque dans le poème latin, il manque dans Galien, il manque également dans la saga norvégienne et la chronique danoise qui reproduisent cependant en général avec une grande fidélité le texte du manuscrit d'Oxford ; il ne faisait donc probablement pas partie du poème primitif.
Il en est de même de l'épisode de Baligand. On admet généralement aujourd'hui que le récit qui s'étend du v. 2609 au v. 3624 du Roland est une interpolation. Mais alors pourquoi Turpin nienlionne-t-il Baligand, dont il fait le frère de Marsile et le co-seigneur de Saragosse, tandis que le poème français le considère comme son suzerain et le fait
enlever Durandal ; dans l'un, tous les chrétiens ont péri, et le roi rebrousse chemin de lui-même ; dans l'autre, un Français a réussi, au moment de la surprise, à échapper aux Sarrasins, et c'est lui qui décide le roi au retour ; dans l'un Turpin ne prend pas part à l'action ; dans l'autre il y est tué avec ses compagnons ; Marsile relève dans l'un du calife abbasside de Bagdad, l'émir de Babylone de Perse ; dans l'autre, du calife fatimite du Caire, l'émir de Babylone d'Egypte, qui s'embarque à Alexandrie ; dans l'un, Saragosse reste au pouvoir des musulmans ; dans l'autre elle est prise par les chrétiens.
II faut ajouter que dans la chronique, à côté d'un résume de la vieille chanson, il existe des chapitres qui ont été ajoutés de toutes pièces par le compilateur latin ; tels dans l'épisode d'AgoIand les chap. relatifs à Agen et à Saintes, celui où paraît Ibraliim, roi de SévUle de 1110 à 1123 (ch. 18), le ch. 11) (relatif à Composlclle), le ch. 20 (portrait de Charles), les ch. 24, 28, 30.
régnera Babylone ? La raison, c'est, je crois, qu'à côté des récits qui donnaient au chef dos meurtriers de Roland le uom de Marsile, il y en avait d'autres qui l'appelaient Baligaiul. Nos poètes ont voulu les fondre ensemble chacun à leur manière ; mais la chronique latine, suivant de préférence ce que j'appellerai la version M:irsil\ n'a pu donuf^r aucun rôle à Baligand, tandis que le poème français, pour ne pas tomber dans ce défaut, a ajouté l'épisode que je viens de dire. Le poème latin, la saga^ la chronique danoise, ignorent aussi complètement Baligand que le duel judiciaire entre Pinabcl et Tiéri.
Un phénomène du même genre explique, je crois, que le rôle qui devait être exclusivement celui de Tiéri soit joué en partie, dans la chronique latine par Baudoin, dans les remaniements rimes du poème français, par Gondebeuf et par Olon. Il est probable qu'à côté de la version qui appelait Tiéri le vengeur de Roland, il en était d'autres qii attribuaient ce rôle à Baudoin (1), à Gondebeuf, à Oton. Seul le poème en assonances a su choisir ; les autres récils sont, là encore, de maladroites tentatives de conciliation.
D'autres interpolations peuvent être relevées dans le Roland d'Oxford. Le personnage d'Aude, la fiancée de Roland, n'existait pas à l'origine, et les beaux vers qui racontent sa mort (3705-3733) sont l'œuvre d'un remanieur. De même dans la version primitive, c'était Charles qui prenait l'initiative des propositions pacifiques ; dans le Roland^ c'est Marsile, et de ce chef les v. 10 - 95 et 120 - 167, ainsi que les différents passages qui mettent en scène Blanchaudin sont à supprimer du récit.
De plus, aux yeux des trouvères, le roi Charles s'est emparé de toute l'Espagne, Saragosse seule a résisté à ses armes.
(1) D'après le chroniqueur italien Jacques d'Acqui (XIII"= s.), c'e-st Baudoin qui fut l'adversaire de Pinabel.
Quelles villes contient au juste la terre d'Ibérie, ils ne le savent pas, mais ils ne peuvent croire que la campagne ait simplement consisté clans la prise de Pampelune, et voilà pourquoi, soit dans Roland, soit dans les autres poèmes, ils feront de nombreuses allusions, soit aux grandes villes arabes du midi, Cordoue, Séville. soit aux villes catalanes autour desquelles s'est créée la légende de Guillaume, comte de Toulouse et marquis de Golhie (790-806), Balaguer, Barbastro, Barcelone (sous la forme Tortelose, confusion de Barcelone et de Tortose), soit à celles qui se trouvent sur le chemin que suivaient les pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle, Aslorga et Léon, soit enfin aux localités voisines de l'Ebre, Logrono ou Najera. Au moment où s'ouvre l'action du Roland, ce ne sont plus, sauf dans la chronique latine, les murs de la cite navarraise que Charles est en train de renverser, mais dans le poème latin ceux de la capitale imaginaire du pays more, Morinde, et dans le poème français ceux de la capitale historique du califat, Cordoue ; même si Ton compare la fin du Gui de Bourgogne avec le vers 661 du Roland (où je corrige Oalerne non en Vallerne, comme Gautier, mais en Luiserne, ce qui me semble plus en rapport avec l'allusion aux cent ans pendant lesquels cette cité resta déserte), une troisième ville, Luiserne, semble avoir qualité pour revendiquer l'honneur d'avoir été la principale étape de la courte campagne offensive des Français (1).
(1) Certaines villes espagnoles, a dit M. Longnon, {Atlas historique de Schrader, n" 19), comme Astorga et Tuy, jestèrent un siècle environ, de 750 à 830 sans être repeuplées, dans une sorte de marche frontière entre chrétiens et sarrasins, mais Luiserne, Lucerna, me paraît être plutôt un sobriquet roman appliqué à une localité que le nom d'iuie ville réelle. Le faux Turpin en parle, dans la première partie de sa compilation en des termes qui semblent inspirés de l'histoire des cinq villes de la mer Morte ; et dans cette même partie, rédigée, d'après M. Dozy, à Gompostelle
Quels personnages rencontrons-nous au cours du rt^cil ?
Ce sont d'abord les douze pairs, dont j'ai déjà donné la liste, mais où l'auteur du Roland, qui voulait les faire tous mourir à Roncevaux, a substitué à Naimon, à Ogier et à Ganelon (1), Anséis, le lointain ancêtre des Carlingiens, le fils de Pépin d'Héristal, et deux personnages mythologiques, Ivon et Ivoire (-2).
par un clerc français à la fin du XP ou au commencement du XIP siècle, les murs de Pampelune s'écroulent miraculeusement comme les murs de Luiserne dans Gui de Bourgogne.
(1) Je dis que Ganelon devait à l'origine faire partie du collège des douze pairs. Celui-ci ayant évidemment été calqué sur celui des douze apôtreS; le nouveau Judas a dû y être compris. Il ne subsiste toutefois en cette qualité que dans un texte récent, la version en prose du Pèlerinage contenue dans le manuscrit français 1470, texte de basse époque, mais remontant sans doute à un original plus ancien.
(2) Ivon et Ivoire ne sont pas des êtres réels ; ce sont des êtres divins, communs à la mythologie celtique et à la mythologie germanique, où ils ont la spécialité de conduire les migrations.
1°. Guillaume le breton attribue dans sa Philippide la fondation de Paris au troyen Ivor, venu de Sicambrie.
2" Gaufrei de Monmouth fait ramener dans leur paysles ancêtres des Gallois ée son temps par Ini (lis. Ivi) et Ivor, qu'il rattache à la famille du duc Alain de Bretagne, mort en 952, et reculé par lui jusqu'au VII« siècle.
3° L'historien des Lombards, Paul, les fait partir de leur pays d'origine sous la conduite d'Ivor et d'Aio, dont l'historien danois Saxo, appliquant ce récit aux Scandinaves, transforme les noms en Ebbo et Aggo.-
40 Un des chefs de la migration des Gaëls en Irlande, d'après la
Le rédacteur, ou peut-être un copiste, du texte d'Oxlord, a remplacé Gautier par Gérard de Roussillon, qui avait la même initiale, et, cédant à une manie d'allitération dont il a donné d'autres exemples (I), il a ajouté Gérier à Gérin et s'est trouvé dans la nécessité de faire sortir Turpin de la liste des douze, tout eu lui laissant son rôle actif dans le combat. Il y a là une erreur certaine. La saga rétablit Turpin et Gautier ; il est vrai que , voulant maintenir Gérier , elle s'est trouvée obligée d'expulser Anséis, de même que les remaniements rimes, dédoublant Oton en Estoul et Oton, ont dû supprimer Sanson. Portant ainsi de neuf à douze le nombre des pairs de Charles qui combattirent à Roncevaux, il a fallu augmenter celui des pairs de Marsile dans la môme proportion. On a donc exclu du collège des pairs musulmans Grandoine, Valebrun et Glimboïn comme on excluait Naimon, Ogier et Ganelon, et l'on a ajouté Ghernuble, ramoraive(rAlmoravide) et l'aumacour. On voit que pour ces deux derniers on ne s'est guère mis en frais d'imagination. On ne s'est même pas donné la peine d'aller chercher des noms piopres. Cela sent la hâte, l'inexpérience, la maladresse, et cela a choqué le chroniqueur
légende nationale, porte le nom d'Eber et donne au pays et notamment à la partie sud orientale le nom d'Iverio, Hibernia.
Ces deux personnages ne jouent aucun rôle dansfîoZrtnrf, pas plus que dans les autres poèmes qui les mentionnent, le Couronnement de Loim,Gui de Bourgogne, Gaufrci, v. 98. Dans sa liste des morts de Roncevaux, Turpin ne cite qulvorius, et omet Ivo.
Le caractère mythologique d'Ivor se retrouve encore dans le fait de sa transformation en prince sarrasin, ce qui est la destinée assez ordinaire des anciens dieux du paganisme (voir Bovon de Hanstonne, V. 993, etc., Ivori, Huon de Bordeaux, v. 7251, etc., Ivorin, le Siège de Barbastre, f° 1"jI, Ivoire/
(1) Basan et Basilie, Ivon et Ivorie, Clarien et Glarifan.
dauois dont la liste ne renferme que neuf noms conformes à celle du Roland d'Oxford.
Cette même gaucherie se traduit dans le récit du combat. Gérard, Tvon, Ivoire ne jouent aucun rcMe, ne se mesurent avec aucun païen et n'apparaissent (jue pour mourir, dans des vers que l'on peut suppT'im<^r sans inconvénient, Roland tue deux païens, Aelrot et Ghernuble, ce qui prouve que ce dernier personnage est interpolé, puisqu'aucun autre des douze pairs n'a deux adversaires. Gomme on a donné à Anséis un adversaire sérieux, il faut faire lutter Sanson contre ce fantoche qu'on appelle l'aumaçour.
Plus loin, erreur identique. Il ne doit rester à Marsile que trois pairs, et c'est suffisant, Climboïn tue Engelier, Valebrun Sanson, Grandoine Gérin (et peut-être aussi Bérengier et Oton, à moins qu'à l'origine Béreugier ne fut tué par Marsile et qu'Oton ne réussit à s'échapper, car il est remarquable qu'il n'est nulle part fait mention de sa mort). Chacun de ces Sarrasins sera puni par un des trois chefs de premier plan, Olivier, Roland et Turpin. Mais, comme on a ajouté Anséis, il faut, pour le tuer, créer un seizième pair sarrasin, Malquidant, et de nouveau attribuer à Roland deux adversaires, ce qui détruit toute la symétrie, tout le parallélisme que l'auteur primitif semble bien s'être proposé d'établir.
Citons encore, parmi les personnages secondaires, Austoire, très probablement interpolé, Guion qui figure à côté de Bérengier, Bovon qui périt sous les coups de Marsile, jouant peut-être ainsi le lôle que tenait à l'origine Bérengier, du côté des chrétiens ; parmi les Sarrasins, Justin, Esperveri qui n'était peut-être pas au début distinct d'Esiramari, Siglorel, Alfaïen, Escababi, Faldrun, Abîme, Timozel qui devrait peut-être remplacer Malprimis dans la liste des douze pairs de Marsile, enfin les conseillers païens de la laisse 5, interpolés comme tout ce passage, et dont les
noms, presque tous (sauf Estorgaat) différents de ceux des douze pair?, sont empruntés de ci de là à l'onomastique épique. ■ ■
L'épisode de Baligand lui-môme a dû être composé en deux fois. Au premier récit appartientsans doute le squelette suivant : Gapamor et Torleu qui conduisent les deux premiers corps païen? sont tués par Rabel et Guineman qui jouent le morne rôle dans l'armée chrétienne ; Malprimc, le fils de l'émir, est tué par Kaimon, qui remplit les fonctions de maréchal de bataille, tandis qu'Ogier est gonfalonier ; Canebous, frère de l'émir, allnque Naimon et le presse ; mais il est tué par Charles c^-ui venge sur l'émir la mort de ses deux capitaines appelés ici Guineman et Giboïn, et non plus Guineman et Rtib'd (Lorantcst une erreur de scribe, le personnage n'existe pas, et Richard une interpolalion).
L'armée française se compose alors de deux échelles, la' première sous Guineman et Rabel ; la seconde sous Giboïu et l'imaginaire Lorant ; la troisième, que commandent avec le roi Ogier et Naimon.
La seconde version a eu pour ^ut de mettre en lumière ce que j'ai appelé les héros territoriaux, Jofroi d'Anjou -}- 987, qui tend à remplacer Ogier comme gonfalonier, et déborde en cette qualité en dehors de l'épisode de Baligand, Richard de Normandie, f99G (interpolé v. 171 et 3470) (t), puis les chefs des contingents qui morcèlenl la troisième échelle en huit divisions distinctes, Bavarois, AlemansouSouabes, Normands,
(1) Tlbaud de Reims, qui n'est autre que le défenseur de Charles le Chauve en 840, est partout interpolé (v. 173, 1433, 3058), ainsi que son compagnon^ appelé suivant les cas et pour la rime Milon ou Oton. Le compagnon de Richard, Henri (v. 171), vient également pour la rime comme on ajoute à Naimon Acelin (v. 2882), Joseran (V. 3023). Antelme (v. 3007), ou à Giboin Oton' (v. 2432), Tibaud (v. 2970), Lorant (v. 3469).
Bretons, Aquitains, Frisons, Lolharingiens du royaume de Lothaire (royaume d'Arles et Lorraine haute et basse). Français enfin, avec six cliefs cont plusieurs sont des héros territoriaux, Ilerman de Trace, lisez de Souabe (926-948) (I), Richard de Normandie f 996, Odon de Blois (975-995), représenté par son délégué Nevelon, Joscran, Raimbaud, lisez Radbod de Frise, vivant en 716, et l'Argonnois ou Ardennois Tiéri (2).
Ces dernières identifications ne sont pas les seules que l'on puisse faire des héros de notre épopée, et je vais re-
(1) C'est son intervention en France en 946 avec son frère Gui en faveur du roi Louis contre les barons rebelles qui l'a fait introduire dans notre épopée. C'est très logiquement un royaliste dans Gaidon, v. 7986, et comme il était l'ennemi de ce héros, il est devenu celui de Doon de Maience, v. 4210, celui de Partenopeus, y. 7662, et celui de Galeran sous son nom correct de Herman de Souabe. Il figure dans les deux camps dans Girard de Roussillon, car il est historiquement l'allié du roi, et comme allemand il doit être l'allié du rebelle (par. 57, 146, 223, 259, 275, etc.). Girbert en fait tout naturellement un fils d'Orri l'allemand (v. 433 etc.). Comme Fourré, Isoré, Renier, etc., c'est souvent un nom de prêtre ; Gaidon,v. 4541 ; Fierabras, v. 5089 ; Gaiien, p. 174 ; Faucon, p. 96 ; Bovon d'Aigremont, p. 23 ; un simple nom {Huon Capet, v. 3923 ; Elias, v. 2172 ; Auberi, f° 79). Dans Doon de Maience, v. 2907, et dans Gaufrei, v. 5467, je crois qu'il faut lire la porte Guimer et la terre Guinan au lieu de Hermer et herman, de même dans Auberi, éd. Tobler, p. 47, je lis Guinan et non Herman. Girard de Roussillon et Partenopeus donnent la forme Armand.
(2) Rien ne montre mieux la précipitation avec laquelle a été rédigé l'épisode de Baligand que la multiplicité des personnages qui jouent près de lui le rôle de sénéchal, de gonfalonier, de conseiller, de compagnon intime, Gemalfin, Marcule, Amboire, Jangleu. N'oublions pas enfin son messager Clarien fils de Maltraïen qu'il a eu lidée de dédoubler en Clarien et Clarifan, comme il avait fait d'Ivon et d'Ivoire, de Gérin et de Gérier, etc.
prendre à ce point de vue la longae liste de personnages qne je viens de dresser.
En ce qui concerne les douz3 piirs, j'ai déjà signalé dans l'introduction Ogier, le fidèle serviteur de Pépin et de Garloman son fils, réfugié après la mort de celui-ci chez le roi Didier de Lombardie en 771 el devenu par suite en 773-774 l'adversaire de Charles ; Turpin, évoque do Reims au VIII* siècle, qui a pénétré dans Roland par la légende d'Ogicr comme Guinemer et Baudoin, (jui. en leur qualité de meurtriers dei'évêque de Reims Foucon (900), ont été placés dans la légende du comte rebelle comme son b3au-père et son fils et dans la légende de Roland comme oncle et comme fils du traître Ganelon ., Béreugior de Toulouse et Gérin d'Auvergne qui s'illustrèrent en combattant en 819 les Gascons du duc Lupus ; Sanson, dont le nom, plus ordinairement traduit Sanche, est très fréquent chez les princes gascons, basques et navarrais, et qui nous est représenté par le poète Ermold (IX^ siècle) comme ayant, à tort ou à raison, participé à côté de Guillaume de Toulouse à la prise de Barcelone en 801 ou 803. Le très historique marquis de Bretagne Roland, comte du Mans, dii la chronique de Turpin, ce qui est très vraisemblable, a pour inséparable Olivier ; celui-ci était sans doute un personnage de condition médiocre, subalterne, lié à Roland par le lien étroit du compagnonnage germanique ; peut-être trouva-t-il la mort dans le môme combat que le héros. Oton, sur lequel je reviendrai à propos d'Otinel, et Gautier étaient peut-être das personnages analogues. Naimon est sans doute le roi de Bretagne Nominoë-|- 851, Ganelon, ou mieux Guenes, est un personnage mythologique, le Dieu de la mort (I). Engclier est peut-être un héros
(1) C'est, je crois, à l'origine un personnage de la mythologie celtique, le roi des morts Gwyn ou Gwynwas, dont on a assimilé le nom avec le nom dhomme français Guenes, Ganelon. Roland
méridional, mais il est inconnu des historiens (1).
succombe ainsi sous ses coups comme Sigfrid dans l'épopée germanique périt frappé par la personnification germanique de la Mort, le dieu Hogni ou Hagen, roi du monde souterrain, de l'autre monde. Hagen, comme Guencs, a fini par devenir, grâce à l'anthropomorphisme,un homme comme les autres. Ce caractère de Guenes me paraît résulter, 1° du rôle qu'il joue dans un poème français de la seconde moitié du X« siècle sur Tévcque d'Autun S. Léger f 678, où il est dit que le geôlier du saint, nommé Guenes, l'enferma dans nn cachot souterrain ; 2° du rôle joué dans la version bretonne du martyre de sainte Ursule par les rois païens Guanius et Melga, où M. Rhys a reconnu les dieux celtiques Gwynwas et Maelwas, dieux du meurtre et rois des enfers.
De même qu'ils lui attribuaient une famille selon leurs idées, les Champenois localisèrent Ganelon non loin d'eux. Il est comte de Corbeil en Brie, dit la saga de Charkmagne, qui lui attribue également Château-Landon en Câlinais. 11 est né à Ramerupt au diocèse de Troies, dit le chroniqueur Aubri de Trois-Fontaines.
(1) Au point de vue épique, sauf l'Anjorran de Couci des lorrains, p. 61, le personnage épique désigné sous les noms d'Anjorran, Engueran, etc. n'est autre qu'Engelier dont un scribe malavisé a remplacé le nom par un autre qui présentait avec le sien certaines analogies et lui était plus familier. Dans Roland, il tue Escremi, puis Esperveri et est tué par Climboïn. Il porte les surnoms d'Engelier de Gascogne et d'Engelier de Bordeaux. Le poème latin le connaît. Turpin , dans son catalogue des héros épiques soidisant morts à Roncevaux, en fait un duc de Guyenne, de race basque, enterré à Bordeaux. Le Couronnement, Gaufrei, v. 5086, le chroniqueur Jean des Preis, Otinel et Gui de Bourgogne\\ii conservent sa place parmi les douze pairs, mais sans lui faire jouer aucun rôle ; il a disparu du Pèlerinage, i>our faire place aux héros du cycle de Guillaume, et de Fierahras, où il s'est effacé devant les héros territoriaux. C'est le seul des douze pairs de Charlemagne dont Floovant, par un anachronisme un peu hardi, fasse un des douze pairs de Clovis, et ce poème l'appelle Engelier de Laon, surnom
Un seul des personnages que Turpin fait mourir à Roncevaux ne se retrouve pas dans les chansons de geste parmi les barons chrétiens : c'est Arastagnus, roi de Bretagne. Il y a bien un Arcslan dans Aliscans (v. 4G91), un Alaistant dans Gaufrei (v. 3i5, 350), un Alestan dans Améi^ (v. 2157, 2579, 5298, 769G) ; mais dans ces (rois poèmes ce nom est porté par un sarrasin. Faut-il lire Arestanus et non Aresdonné, je ne sais trop pourquoi, à divers he'ros du midi, à Guillaume dans Elic, à Dertran dans Aie. Gui de Bourgogne en fait le père d'un autre héros méridional, Savari ; Aimeri de Narbonne le rattache à trois héros du pays au sud de la Loire, en lui donnant pour père Droon, pour frère Sanson, pour grand-père maternel Aimeri; Maugis l'appelle Engeran, mais lui conserve sa nationalité bordelaise, v. 6125 ; Girard de Roussillon fait d"Engeran d'Abbeville (par. 110 et seq.) un royaliste, soldat du roi contre les rebelles ; Gui de Nanteuil^v. iQ29, fait d'Engelier un Aquitain rebelle au roi, comme Renaud, laisse 126 ; la saga de Charles fait d'Engeran de Rodenborg (liv. 1, ch 2) un amideReinfroi, analogue à l'Engeran de Beaufort de Charlemagne (f" 28) ; Foucon fait d'Engelier de Valtor(p. 73) un compagnon des fils d'Aimeri ; Huon de Bordeaux (v. 288), Aioul (v. 10.770), Ogicr, (p. 134 et 323) associent Engelier ou Engerran à des méridionnaux, Gautier, Gérard, Girart, Acart ; Raoul de Cambrai (v. 8114) fait baptiser sous le nom d'Aingelier le père adoptif d'un autre méridional, .Julien de Saint-Gilles ; Aimeri (v. 1495), oubliant qu'il en a fait, V. 4731, le petit-fils de son héros, fait d'Engelier son contemporain ; Girbert de Metz (v. 450) fait d'Enjorren le fils du méridional Guirré ; Bovon d'Aigremont ajoute au royaliste Engueran de Spolète (p. 4) un autre royaliste (p. 32) et un rebelle (p. 36).
Je ne parle pas bien entendu des endroits où Anjorran vient pour la rime, comme dans les Saisnes (Naimon et Anjorren) ; cf. dans iîo/rtHf/, v. 2882, Naimon et Asselin. L'Angelierde Gui de Nanteuil est là pour là rime, comme FEnguerran de Monclcr de Bcrte, V. 105, et des Enfances Ogier, v. 867, l'Enguerran d'Elias, v. 2169. Ce dernier poème, v. 5682, mentionne Sanson et Engelier. Engelier paraît dans Bovon de Comarcis, v. 368.
tarcus le général qui soumit les Francs révoltés (Liber liisrias Francorum, éd. des Monumenta, p. 24)? Faut-il y voir le Drostan collique que nous appelons Tristan, le Rostagnus qui en 801 ou 803 combattait dans les rangs chrétiens sous les murs de Barcelone, l'Alstagnus qui se trouve dans certains documents être le nom que porte le pirate plus généralement appelé Hasling. Le. rôle qu'il joue dans notre épopée est trop minime pour qu'on en puisse rien conclure de plausible (1).
Le personnage de Guenes n'est pas la seule individualité mythologique que renferme notre poème : de même qu'il était à l'origine le dieu de la mort, et que Roland, terrassé par la Mort, a paru succomber sous les coups d'un homme qui portait ce nom ; de mé.nc la déesse de la Mort, dans les bras de laquelle on a pu dire qu'il s'endormait, et qui allait être pour rcternité sa compagne, la germanique Hilde, en langue romane Aude, est devenue sa fiancée, une femme de chair et d os. Même aventure était arrivée au héros germanique Sigfrid ; son meurtrier n'est aulre que le dieu de la mort, Hagen ; .^es femmes, sous les difl^rents noms qu'elles portent dans les diverses versions de la légende, Biunhilde, Grimhilde, ctc, sont toujours des Ililde, des croalui'cs surnaturelles, Valkyrics casquées qui viennent frapper les hommes sur les champs de bataille pour eu faire dans l'autre monde leurs maris immortels.
Les trois chefs chrétiens qui figurent dans l'épisode de Baligdud, Giboïu, Guiuemau et Rabel, moriteat ici d'attirer notre attention. Ils présentent en commun cette particularité d'être généralameut destinés dans notre épopée aux rôles antipathiques. Dans Raoul, Giboïn, surnommé le manceau
(!) On trouve encore dans Aliscans, v. 1034, Alisté ou Aristé. Mais c'est là un pur adjectif, comme le prouve le v. 1317 de Gaufrei.
(surnom qui n'a probablement pas plus de valeur que la plupart des autres du même genre), e^t investi du Cambrésis par le roi au détriment du fils de l'ancien possesseur. Dans la seconde rédaction (A, G et D), des Enfances Vivien^ Giboïn est représente comme le chef du contingent lombard, généralement peu estimé des trouvères. Dans Godin{Haon de Bordeaux, p. xlviii), le roi Giboïn est l'adversaire du héros. Gaidon (v.7983) range Giboïn parmi les traîtres, et Gibouard, dont le nom est calqué sur celui de Giboïn, est dans Huon de Bordeaux un Italien, c'est-à-dire un étranger mal famé, un méchant homme, et le beau-père du fière ingrat de Huon.
Parfois le nom est employé pour designer un sarrasin ; il prend alors la forme Giboé dont les scribes ont fait parfois Griboé ou Guibjué (I).
Quant à Guineman et à Rabel, il faut y voir les deux rois de Bretagne Guiomar f 825 et Ripes (Erispoé) f 8o7, dont le nom a été modifi}, le premier par une confusion avec le Guinemer dont j'ai parlé, le second par une confusion avec Radbod de P>ise.
Les guerriers païens du Roland n'ont absolument rien d'historique. J'entends par là qu'aucu-i d'eux ne porte le nom d'un de ces émirs sarrasins qui guerroyèrent contre lo3 Français au VIII' siècle. Trois personiinges seulement, le calife, l'aumaçour, l'almoravide, portent des noms arabes, encore sont-ce des noms communs, récemment introduits, semble-t-il, dans le poème.
L'autour a donc dû faire appel à son imagination pour
(1) Aliscans, v. 4909, Aimeri, v. 3610, Prise (f Orange, v. 1682, Bataille Loquifer, laisses 39 et 57, Foucon, p. 38, Elias, v. 2695, Enfances Ogier, v. 116, Mainet, p. 326.
nommer les cinquante Sarrasins ou environ qui, soit directement, soit par voie d'allusion, apparaissent dans ses vers. 11 pouvait chercher parmi les ennemis du peuple do Dieu ou les persécuteurs des chrétiens, les démons de la Bible ou les dieux du paganisme, parmi les être? mythologiques du panthéon cclto-germanique, parmi les pirates Scandinaves ou les chrétiens sur lesquels telle ou telle circonstance de .leur vie avait jeté la défaveur, il pouvait leur appliquer des noms hébreux ou latins, des sobrquets forgés par lui, ou simplement, comme les romanciers modernes, choisis parmi les noms de baptême que l'on 'lonuait autour de lui. Il a fait un peu de tout cela (1).
(1) Miirsilc se retrouve dans Otinel, Mainet, Maugis, Gaufrei, v. 2202, A)iscis, V. 70, etc., lluoii Capet. v. 374o, la Prise lIc Rome, V. 8o, Aimcri, v. 119, etc., Aie {\. 1610, etc.). Ficrabrm (v. 2738) l'appelle GarsiUon. Un Garsile est dans Charles le Chauve un des allies païens de Philippe. Garsile est dans Elioxe, v. 3103, et dans F/o/'e»C(?, l'adversaire de répoux do l'héroïne, appelé tantôt Milon, tantôt Esmeré. Le Couronnement (v. 301, etc.) appelle Garsile la chef des païens, que d'autres manuscrits appellent Galafre. Il y a un Garsile dans le Moniagc Renoart, laisse 144.
On trouve dans Anséis deux Garsion, l'un païen, v. 3888, l'autre chrétien (v. 10.094, etc.), neveu de Guion et petit-fils de Sanson. Doon de Nanteuil (v. 38) met Garsiel parmi les traîtres. Elias v. 5207, cite un Marsion, le Siège de Barbastre (p. 153) un Marsion ou Marsacon. Ille (v. 5300) fait de Garsion un fils du héros. Il y a eu en Bret^igne parmi les sires de Retz deux Garsire, l'un fils de Geslin, l'autre de Harscouët. Ce nom était donc répandu dans la marche franco-bretonne oïi commandait justement Roland.
Peut-être faut-il voir Marsile dans le Marcus du chroniqueur italien Jacques d'Acqui. Mais les autres Marcus, Marcon ou Margon de Jordain (v. 1356, etc.), de Ciperis, d'Elias (v. 142), de Guillaume de Palcrne (v. 5753), des Sept Sages, de Marques de Rome, du Siège de Barbastre (t^. 153), proviennent bien plutôt soit du latin Marcus,
Il est bien évident par exemple que Margari, Abîme, Blanchandin, sont des mots de la langue courante employés en guise de sobriquets. Escremi, Eslramarin, Esperveri, E?paneli, Falsarun, rentrent peut-êire dans la même catégorie,
soit du fabuleux roi Marc du cycle d'Artus, soit du Malgo de Gaufrei de Monmouth (le celtique Maelwas).
Le Marcule de Roland, le Marsoufle des Lorrains, p. 15, sont sans doute forgés sur Marsile.
Peut-être faut-il rapprocher également le Mancion de Guion de Bourgogne (version b)^ le Galcion du Siège de Barbastrc (f*^ 149), le Mancion fils de Guillaume d'Esturgon, tué par Dagobert, dans Charles le Chauve, le Malcion (var. Maltoulon) d'Anseis (v. 1399), le Mancien ou Mencion de la Reine Sibile (f"^ 333 et 362), écrit Marsion par Jean des Preis, et peut-être, en supposant une erreur de scribe, le Manion de Galien (p. 12.j) et de Garin de Montglane (version b). Il a existé d'ailleurs un Mancion, chef gascon, battu et tué en 765, en Narbonnois, par les généraux de Pépin Galeman et Australd.
Quant à Baligand, sur lequel on a forgé Aligan (Anséis, v. 7516), Maîigan {Aie, v. 1314), Saligot {Foucon, p. 38, etc., Anscis, v. 2548), et le nom de peuple Baligot dans Aie (v. 1494), on le retrouve sous sa vraie forme dans Elle (v. 100), Anséis (v. 1030 et v. 1392), Maugis, le Montage Renoart (laisse 180), Huon Capct (v. 3745), et sous la forme Babilan dans la Prise de Rome (v. 85). Le Baldigan de Clcomadès est sans doute forgé sur Baligand. Il faut remarquer enfin qu'il y a entre Baligand et Balan le même rapport qu'entre Salot et Saligot.
Beaucoup de ces noms sont spéciaux au Roland. Il faut dire toutefois que si on ne les retrouve pas ailleurs, c'est peut-être qu'ici ils ont été mal orthographiés par le scribe. Ainsi je crois qu'il faut lire d'après les variante?, Amboïn et non Amboire, Fernagu et non Gemalfin. Escababi est peut-être Esclarabin ou Esclabarin. Estramarin, Espancli et Esperveri (Aspremerein), Escremi et Eudropin, Capuel (Capoe et Cadouin) et Machiner (Batiel ou Batuer) n'étaient peut-être pas distincts à l'origine. De même si Clinborin (Cliboïn, Cliniorin) doit être lu Libanus, il est identique
Eudropin, Justin, Priamun, Maheu, si du moins ces formes sont correctes, viennent de l'hébreu et du latin. Le plus gros contingent est fourni par les noms propres à physionomie germanique, pour certains je serais tenté
au Libanor ou Limbanor, prétendant malheureux à la main de Malatrie, vaincu par Girard et converti dans le Siège de Barbastre et Bovon de Comarcis.
Marcule ou Merguile pourrait bien n'être que Marsile un peu déformé. De 23 le nombre se trouverait réduit à 15 : Abîme (ou Ambori), Aelrot, " Brandimonde, Chernuble (Cornuble, Corsuble, Gesmemble, Gernuble, Germible), Dapamor, (Clapamor, Capanor), Esperveri (Aspremerein), Eudropin, Jangleu (Jangles, Juglant), Joïner (Loenel), Jurfaleu, Maheu ou Mattheu, Maltraien, Malpalin, Priamun, Timozel.
On retrouvera ailleurs Borel, Glarin, Gorsabhn, Malagu, Malbrun, Malduit.
Grandoine figure dans Gaufrei, v. 10.542 et dans Gui de Nanteuil, V. 1903, Grandoine ou Brandoine dans Maiigis, v. 3269, Brandonne dans Elie, v. 562, Huon Capet, v. 6277.
Garlan ligure dans Elie, v. 2237 et dans les Enfances Guillaume. Canabel (forgé sur Canard) se retrouve dans Godefroi (ms. fr. Bibl. nat. 12.558, f° 172) et dans Anséis, v. 4637. Il faut en rapprocher Danebus.
Alfaïen (forgé sur Aufar) se retrouve sous la forme Alfamion dans Aie, V. 1526, etc. et comme nom de femme sous les formes Alfamie {Otinel, V. 1113, etc.) et Alfanie (le Siège de Barbastre, f» 149).
Blanchandin est le héros d'un roman d'aventures : il a de plus donné le nom de femme Blanchandine dans le Siège de Barbastre, f" 149.
EstoTgant figure dans Aioul, v. 9691, etc., Anséis, v. 3483, etc. comme Esturgon dansIeSièg'e de Barbastre, f° 117, comme Estorgis dans Floocant, v. 1817^ la Prise de Rome, v. 298, comme Estorgus dans Aie, v. 3285, comme Estrogent dans le Moniale iîenoarf, laisse
Falsarun figure dans Auberi, éd. Tobler, p. 147, dans la Prise
d'ajouter ou celtique. Turgis, par exemple, est le uom d'un célèbre pirate Scandinave qui, après avoir cruellenient ravagé l'Irlande, périt en 845 sous les coups des indigènes révoltés. Est-ce le souvenir de ce fait historique qui lui a donné place
de Cordres, v. 2211, dans Galien (p. 119 et 338), dans Godefroi (v. 4424), dans Ogicr (laisse 19), dans Anséis (v. 3613, etc.), dans Vivien de Monbran, v. 818. On trouve Fasseré dans Fierabras v. 3711, AUscans v. 374, et Gaufrei, v. 1316, où il est substitué par erreur à Machabré.
Estormarin se retrouve dans AUscans, v. 1372, Estormarent dans le Montage Renoart, laisse 167.
Malprime forgé sur Malbrun, se retrouve dans Anséis, v. 10.468, etc..
Malquidant figure dans Elioxc, v. 1728, dans Gaufrei, v. 3729, 9353, dans Bovon de Comarcis, v. 1144, etc., dans Galien, p. 240, dans AUscans, var. p. 73, dans Charles le Chauve, f° 1, dans les Sept Sages, p. 16. Margari figure dans Fierabras, v. 1664, 1710, le Covenant Vivien, v. 322, etc., Foucon, p 139, Guibert, f° 167 (Magari et Magaron).
Justin reparaît dans Aspremont. On trouve ailleurs Justabel et Justamond, Rustan (p. e. Rustaud), Aioul, v. 1496, etc., Rustin, Bovon de Comarcis, v. 3710, etc.
Turgis figure dans Anséis, v. 3698, Gaufrei, v. 480, la Violette. On trouve ïorleu ou Turles sous la forme Turleu dans Anséis, v. 10.383, et dans Gaufrei sous la forme Turlé, v. 2084. Il faut en rapprocher Turfier (A »6e?'i, éd. Tobler, p. 148, Prise d'Orange, v. 997, Elie. v. l'/89, 2236, Anséis, v. 3678, la Mort Aimeri, v. 949 c, Gaufrei, v. 3088 et 6614, Galien (qui écrit Tursier) p. 342), Turquant (le Siège de Barbastre, f" 119, Bovonde Hanstonne, ms. 12.548, fo 37) ; Torgins {Ille, v. 2633), Torcus {Foucon, p. 64) ; Borgis, Bargis Bergis {AUscans, var. p. 110, Foucon, p. 8) ; Targent {Moniage Renoart, laisse 167).
Valebrun ou Valdabrun se retrouve dans Anséis qui distingue Valebron, v. 3389 et Vadebron, v. 10.493, Galien les confond, p. 338. V. encore Doon de Maience, v. 8204. Pour Malabron, voir Garin de
parmi les ennemis des chrétiens ? Toujours est-il qu'il faut ranger dans la même classe Aelrot (qui est le nom germanique Aethelred), Baligand, Jurfaleu, Malbrun (écrit tantôt Faldrun tantôt Malbien), Valabrun. Canabel a sans doute été formé sur Canard, Estorgant s'inspire peut-être à la fois de Turgis et du nom de lieu espagnol Astorga. D'autres fois, dans un but que j'ignore, l'auteur déforme légèrement le nom des personnages, et, de même qu'on peut hésiter s'il faut lire dans Roland Falsarun ou Malsarun, il est bien évident que Grandoine, Marsile, Malduit ou Malduc (écrit à tort Malcud), Valabrun, ne sont pas distincts du Brandoine, du Garsile, du Baldus, du Malabron d'autres poèmes.
Le nom du champion de Ganelon, Pinabel, me semble au même degré que la plupart des noms sarrasins, un nom réel et un personnage de tous points imaginaire, c'est-à-dire qu'on ne sait s'il a existé un Pinab3l historique, ou, à son défaut un Pinard ou un Pinel (sur lesquels aurait été formé Pinabel, comme Canabel l'a été sur Canari), qui aurait mérité, par quelque circonstance de sa vie, d'être considéré comme un traître, ou si c'est une pure fantaisie de trouvère qui a été chercher ce nom très répandu en France, parmi les noms courants que l'on donnait autour de lui. Ce qui est certain, c'est que Pinard, Pinel, Pinabel, une fois entrés dans notre épopée, y sont restés ?ous un jour désavantageux. S'agit-il de dénommer uu espion, un brigand, un ennemi
Montglane et Gaufrci (v. 5326, etc.) qui s'accordent à en faire le père de Robastre, dans Euon de Bordeaux, v. 534o, etc., Esclarmonde, V. 1143, etc., Mainet, p. 329.
Ainsi d'un trouvère ou d'un jongleur à l'autre un nom qui a déjà fait figure se transmet pour les besoins du vers, allongé, raccourci, modifiant pour la rime sa voyelle finale, estropié par des copistes maladroits, souvent en somme peu important et 1res rarement épique.
du héros, un sarrasin, il se place toul nalurellemeni sur les lèvres des jongleurs. Aliscans (v. 29) fait de Pinel un fils de Cador, un sarrasin lue par Guillaume do Toulouse, le Caveliant Vivien (version c et d, v. 2845) un fonctionnaire royal qui a payé de sa vie une querelle avecla famille de Guillaume. Dans Foucoii, on voit apparaître Pinel et Pinabel(p. 8 et 111 ; f°' 18, 31, et 104) dans les rangs sarrasins ; de même dans F/oorani Pinard et Pinel (v. 7-21, 1406,1486, 1489, 1676), dans Aiiséis Pinard et Pinabel (v. 4734, 10.447), dans Vivien de Monbran, Pinabel de Soraille, v. 693 ; Parise(v. 18, 19) et Aioul (v. 8177) citent Pinard ou Pinel et Pinabel parmi les traîtres. Renaud Qiixssù 122) fait de Pinel un espion, Aioul [v. 5807) un bi'igand (!) D'autres poèmes parlent en mauvais termes des fils de Pinabel, comme Aie (v. 3911, 3979), qui a emprunté tant de personnages au Roland,soil d'une manière vague, soit en lui rattachant par un lien de filiation directe (v. 152) deux des principau.'ï traîtres du récit, Auboïn et Milon. Il est donc impossible de se tromper sur le caractère du personnage ; mais cela n'éclaire pas la question de ses origines.
Un tableau épique, le Pèlerinage, composé, d'après nos meilleurs romanistes, vers l'an 1060, racontait comment le roi Charles, piqué des éloges que sa femme donnait à l'empereur grec, s'était décidé, après avoir fait un pèlerinage à
(1) Galien,T^. 119 et seq., fait de Pinard le principal adversaire sarrasin de son héros. Gaufrei, v. 4001, cite parmi les traîtres Pinabel de Sorenche. Doon de Nanteuil cite Pinel (v. b9) et fait de Pinabel (v. 55) le fds du traître Rogon. Les Lorrains parlent du traître Pinel d'Aix et mentionnent le val Pinel (p. 77, 173). Enfin le Binard des Narbonnois, f° 73, et le Ginart d' A imd doivent être lus Pinard.
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Jérusalem, à s'arrêter à Gonstantinople, comment les douze pairs avaient après boire fait assaut de vanteries, et comment Dieu, toujours indulgent aux Français, les avait tirés d'affaire en les aidant à accomplir leurs tours de force, la plupart irréalisables sans son intervention Pour relier ce poème au Roland, on imagina vers le XIII* siècle que la princesse grecque dont Olivier avait parié d'obtenir les bonnes grâces, avait donné le jour à un fils, et que celui-ci, s"élant mis à la recherche de son père, arriva juste à temps sur le champ de bataille de Honcevaux pour venger sa mort.
Ce fils reçut le nom de Galicn. Est-ce un nom calqué sur Galeran, comme Florien sur Flovenc, Madien sur Maderan, Mibrien sur Maubrun ? Est- ce une imitation du héros breton Galaved, le Galaad des romans artusiens ? A-t-il son origiuB dans le nom du divin forgeron Galan, de la mythologie germanique, et faut-il trouver un rapport entre Galien et l'émir Galafredu Mainetl Je l'ignore. Elias (v. 4246, etc.) en fait un fils du duc Milon, parent de l'empereur Oton, tué par les Saxons tandis qu'il accompagne le héros du poème pour le mettre en possession des domaines de sa femme. Gela tend à dofiner à ce nom une origine mythologique, et Galien y contribue en parlant (p. 13) de la fée Galienne. C'est la fille de Galafre, la lemme du roi Charles {Mainel^Doon de Maience, V, 11. 171,1a Violette, v. 876). Généralement c'est un nom mal famé : Galien dans Floovant est le père de Fernagu tué par le héros, et de Maugalie qui devient son épouse : il tient un moment en prison le fils de Cloviset finit par être tué par lui. Olinelen fait un émir sarrasin père du héros et, à ce qu'il semble, frère de Fernagu (v. 235, 141Cj. Galien est un des cinq rois païens de Guibert (f" 167), Aioul (v. 6667) en fait un voleur ; les Enfances Guillaume parlent de la beauté du roi Galéans d'Averse, et Elias (v. 1036), en un passage que le Bovon de Hanstonne italien élite par M. Rajna a reproduit parle de l'épée de Galache (Galaço).
Le poème de Galien se compose donc de deux parties : d'abord un Roland assez différent du nôtre. Marsile y est, comme dans Tiirpin, frère et non vassal de Baligand : il a pour conseiller Blanchandin, mais il n'est pas question de ses douze pairs. L'augalie (le calife) et Fausseron y figurent seuls. Des douze pairs français primitifs j'en retrouve sept, Koland, Olivier, Turpin, Sanson, Bé;'engier,Ganelon,Estoul ; Ivon et Ivoire remplacent Ogier et Naimon comme dans Roland ; Bérard (et non Bertran) et Gilemer se retrouvent dains Fierabras ; Gondebeuf est spécial à ^a/«e/i. Je n'ai pas retrouvé le nom du douzième. Bichard qui figure parfois dans le récit de la première bataille, est d'ailleurs certainement interpolé, car après l'avoir vu mourir, on le retrouve vivant à la seconde bataille. Le combat contre Baligand donne naissance à un récit plus développé : on y retrouve Ganebel sous la forme Danebus, Mauprime et le duel de l'émir et du roi, mais Dapamor et Torleu sont remplacés par quatre personnages, qui, autant que le récit un peu décousu permet d'affirmer quoi que ce soit, paraissent bien être Amaton, Esclamard, Orcanas et Sorbrin. Gondebeuf a réussi seul à s'échapper du champ de bataille, et c'est lui qui accuse Ganelon ; mais il n'y a pas de duel judiciaire, et le rôle de Tiéri consiste simplement à découvrir la retraite de Ganelon qui, comme dans Roncevaux, a pris la fuite pour se soustraire au jugement.
Tout le reste est pure imagination : duel de Galien avec Pinard, personnage dont j'ai déjà parlé, et ses neveux Corsuble et Martineau ou Malatré, mariage de Galien et de Guinande (c'est la forme féminine du nom du dieu celtique Gwynwas), nièce de Pinard et dame de Mon fusain ou Monsurain, lutte de Galien contre ses oncles Tibert et Tiéri, dont les noms sont empruntés à d'autres romans, sans que l'auteur ait cherché à se conformer à la vérité légendaire des personnages, duel avec Burgaland pour sauver la vie de sa
mère. D'autres embellissements ont été encore ajoutés, dont nous trouvons la trace dans les romans en prose, principalement au siègî de Monfusain, où l'on voit figurer le bon Mauprin, le portier Durgault, les grands oncles et les parents de Galien, Ernaud, Girard, Milon, Bovon, Foucon, Savari, etc.
Le roman italien sur Galerant a-t-il conservé les traces d'un original plus ancien ? On serait tenlé de le croire, quand ou voit qu'il a reproduit différenls traits du thème classique qui met en présence dans des camps opposés un père et un fils né en pays étranger, au cours d'une e.xpédidilion lointaine, d'une union passagère du héros avec une femme qu'il n'a pas revue depuis : Gal!en n'est pas un grec, c'est un sarrasin, et, en quittant sa compagne d'une heure, Olivier lui a remis des objets matériels qui doivent servir à l'enfant dont il prévoit la naissance à se faire reconnaitre ; une épée, si c'est un garçon, un anneau, si c'est une fille. Mais il a complètement altéré le point de départ du récit en plaçant la scène des vanteries (des gabs) des barons français, eu Portugal et non à Gonstantinople. Au fond il était impossible de souder exactement deux récits qui renfermaient des éléments contradictoires : l'un des auteurs a modifié le premier, l'autre a orienté le second dans une direction nouvelle. Il n'y a rien à en conclure sur l'antériorité de l'un par rapport à l'autre (1).
Galien eut un fils du même nom que lui, et ce second Galien fut père d'un certain Malard, cité sous les formes Mulars et Vilars dans /li/neri comm3 un dos petits-fils du héros narbcnnois (v. 4654). Ce Malard est le héros d'un poème dont il ne reste qu'une traduclion en prose allemande, on
(1) D'après Galien, Charles aurait conquis en Espagne Pampelune, Estorges (écrit Burs et Burges), i. e. Astorga, et Carion (Gautier, t. III, p. 322).
en fait le compagnon de Lohier, fils de Charles et frère du roi empereur Louis, personnage qui représente à la fois l'empereur Lothaire et son fils le roi de Lorraine Lolhaire II J'ignore d'ailleurs quel peut être le prototype historique de Malard.
La chi'onique latine faussement attribuée càTurpin raconte en deux de ses chapitres (ch. 16 et 17) deux exploits de Roland, auxquels de fréquentes allusions sont faites dans les poèmes français, quoique les récits en langue romane qui les contenaient ne soient pas parvenus jusqu'à nous : la guerre contre Fourré et le duel avec Fernagu.
Dans le passage de la chronique latine, Fourré est un prince de Navarre qui règne à Montjardiu : dans Gui de Bourgogne (v. 1854), Fourré règne à Ais en Gascogne, i. e. à Dax, et dans la compilation en prose de David Aubert, c'est un autre personnage, David, frère de Fourré, qui règne à Montjardiu. Dans l's Saisnes (laisse 199), dans Gui de Bourgogne (v. 8, 9, en contradiction formelle avec les V. 1854 et 1870), dans Jean de Lanson, dans Aimeri (v. 28-3), la mort de Fourré est rapprochée de la prise de Nobles, événement auquel il est fait allusion d'une manière indépendante de Fourré, dans Roland (v. 198, 1775), dans Gaidon (v. 28, 35), dans Gui de Nanteuil, v. 2236, (qui imprime Naples), dans Turpin et dans la saga (branche 5,) qui tous deux rattachent cette histoire à la guerre de Saxe (1). Parfois Fourré est simplement vaincu par le roi (les Saisnes,
(1) Dans Turpin Bérard est qualifié de Nublis. La cité d'Angiers, Nobles et Besançon sont réunies dans Aioid (v. 8087) et représentées comme des villes de Bourgogne. Turpui l'identifie avec Grenoble,
V. g.), tantôt l'histoire de sa mort est liée à celle du soufflet doDné par le roi à Roland ; il aurait mis à mort ou fait luer Fourré par Olivier (Jean de Lanson, David Auberl), malgré l'ordre de son oncle, et, pour effacer les traces de sa désobéissance, il aurait fait laver le pré où avait été commis le meurtre afin d'effacer la trace du sang (1).
Quant à Fernagu, qui est représenté dans Otinel (v. 243) comme l'oncle du héros, son duel avec le marquis de Bretagne a été très populaire, si l'on en juge par les allusions d'Ogier, de Huo)i Capet (v. 3745), des Deux Troveors, de la Violette (éd. Michel, p. 99), à'Erec (éd. Forster, v. 5779), du Couronnemenl de Renan, etc. Le faux Turpin l'a raconté, mais s'il avait sous les yeux un poème en langue romane, ce qui est douteux, puisqu'il est question du roi de Rome Constantin
(1) Ailleurs le soufflet est encore lié à la prise de Nobles, mais il n'est plus question de Fourré, et c'est parce que Roland s'entête à ce siège que son oncle se fâche contre lui (saga, branche 5).
Venger la mort de Fourré (ou Forré) devint une expression proverbiale. On la trouve dans Gaidon, v. 1877, dans Aioul (v. 958, 2517, 2606, où Fourré, nouvelle variante, est tué sous les murs de Paris), dans Aiiberi (f° 65). L'histoire de Fourré figure parmi celles que chantent les jongleurs dans Doon de Nanteuil (v. 96). Dans Aimeri (v. 3606), Aioul (v. 9973), les Enfances Vivien (v. 4741), les Enfances Guillaume (ms. 24.369, f" 46), c'est un sarrasin; dans Gaufrei (v. 4001), Gui de Bourgogne (p. i3&), Gaidon (v. 4065, 4075), Guide Nanteuil (v. 1207), c'est un traître ; il figure dans Charlemagne (f° 30) avec un personnage mal famé. C'est un chapelain dans Fierabras, V. 41. Le comte Foras de Girard de Roussillon est sans doute Fourré, mais on attendrait un autre nom dans ce passage (par. 327) ; il est vrai qu'il n'est là que pour la rime.
Il y a un Fourré, fils de Géreaume et cousin germain de Charlemagne, qui fut abbé de St-Quentin, et un Fourré qui s'insurgea en 845 en Provence contre l'empereur Lothaire. Mais je ne vois pas de rapport entre ces personnages et le Fourré de notre épopée.
parmi' les compagnons de Gharlemagne, idée sptciale à ce compilalcur latin , ce poème qui mentionne Renaud de Poitiers, mort en 8i3, et Hoël de Nantes, mort en 981, ne pouvait être très ancien. Fernaga repaïaît dans différents poèmes (v. g. dans Godcfroi, v. 4749, dans Anséis, v. 10.177, comme Fernagant ou Fernagon), il joue dans Floovant un des rôles principaux, il veut enlever Florette, la fille du roi Flore, il est tué par Floovant, et c'est dans la prison de son père Galien que le fils de Glovis l'ait la connaissance de la princesse Maugalie, la sœur de Fernagu, qui va devenir sa libératrice et son épouse. C'est le nom de l'adversaire de Florent dans rOc/ai'icn en ale.\ai:drins, le nom de l'adversaire de Theseus de Cologne.
Le roman iïOtinel est, de toute la série énuméfée plu? haut, celui qui par si simplicité et l'ancienneté de la conception qu'il représente, doit être étudié aussitôt aprè^^ le Roland. Ce n'est pas un chef d'oeuvre, loin de là. Il y a dans les événements qu'on y rencontre une physionomie de banalité assez prononcée. C'est de l'histoire bataille, sans péripéties mouvementées, sans amour, pourrait-on dire, car le mariage du héros n'y tient pas beaucoup de place. Mais la narration es-t en somme assez brève, et c'est déjà un grand mérite. Olinel ne pouvait viser qu'à être une préface, il ne me! lait pas en œuvre une légende indépendante du Rjland.
Le sujet à!Olinel est pour ainsi dire double : c'est d'abord un épisode de la guerre des Français contre Garsile ou Marsile. Les deux formes du nom existent ici, suivant la famille de manuscrits à laquelle on se rapporte ; mais il s'agit bien du même personnage, quoiqu'il meure en captivité, à la fin du poème, et non, comme dans Roland, doses blessures dans
SOQ lit, à Saragosse ; le Marsile à'Anséis. qui est bien évidemment le même que celui du Roland, survit au désastre de Roncevaux, et tombe vivant à la fin du poème entre les mains des chrétiens (1). De plus, la ville d'Atilie, dont le siège forme le nœud de l'action, figure déjà dans le Roland sous les formes Haltoïe et Haltilie, comme ayant vu s'accomplir un des épisodes de la guerre d'Espagne, le meurtre légendaire des ambassadeurs chrétiens. On m'objectera peutêtre que dans OtiJiel Alilie est en Italie ; mais les trouvères ont souvent confondu les guerres dirigées par Gharlemagne contre les habitants des deux péninsules : Gui de Bourgogne est représenté dans Fierabras comme le lieutenant de Charles en Italie, dans Anséls, comme son lieutenant en Espagne ; la chronique de Tarpin place en Espagne la guerre contre Agoland (im' Aspremont localise en Italie, et les ducs d'Aquitaine, comme Odon et Gaifler, passent facilement de la frontière sud-occidentale à la frontière sud-orientale de l'empire en prenant simplement le titre de ducs de Spolèle (voir Aimeri de ISarbonne, et le Couronnement Louis] (2),
Qu'est-ce d'ailleurs qu'Atilie ? Je n'en sais rien. On s'y rend par Ivrée, Verceil, où l'on traverse en bateau une rivière, et le Montferrat. Mais cela peut être emprunté au récit d'une marche des Français sur Pavie, où l'on aura remplacé
(1) Un chroniqueur italien du XIII« s., Jacques d'Acqui, appelle Marsile, suzerain d'Ottonel, Marcus. Il distingue, à tort semble-t-il, Ottonel et Ospinel. Le Gharlemagne allemand ne connaît qu'Ospinel, prétendant à la main de la fille de Marsile. Le chroniqueur Auberi place Hospinel d'Agabibe parmi les rois vassaux d'Agoland (le passage est imité de Turpin).
(2) Garsile est d'ailleurs représenté comme roi d'Espagne, et le début du poème où Von dit expressément que ce fut lui qui provoqua la trahison de Ganelon contredit la fin qui nous le montre mourant captif des Français, avant l'expédition d'Espagne.
ce dernier nom par la réelle ou fabuleuse Atilie. La ville est située' au confluent de deux rivières, la Sogneet la Haslie : ces noms me sont également inconnus, ils peuvent être imaginaires, d'autant qu'entre le camp chrétien, établi à Monpoûn ou Munpoune, et la ville païenne, semble couler la rivière du Ton, qui est peut-être le Pô. Les deux autres appartiendraient cilors à ce domaine de la géographie traditionnelle qui a fourni par exemple l'île du Rhône sous Vienne, où a lieu le duel de Roland et d'Olivier. Ces combats en champ clos dans des îles appartiennent à Te^opée maritime de ceux des Celtes ou des Germains qui pratiquaient la navigation : ils étaient devenus un lieu commun épique, et les trouvères terriens l'ont conservé, la plupart "'du temps sans le comprendre. De même avait-on gardé le souvenir de ces camps retranchés dans une position quasi péninsulaire, au confluent de deux rivières, qu'on ne pout'ait aborder que d'un côté, et où les Goths, les Huns, les Avares, les Hongrois accumulaient le fruit de leurs rapines, et de même l'a-t-on, sans beaucoup de réflexion, appliqué à des villes d'Espagne ou d'Ralie dont la fortification était cependant notablement différente.
En tête de ce récit, un trouvère a jugé bon de placer un cliché très ancien qui figurait déjà, quelques vingt siècles avant notre ère, dans l'épopée chaldéenne. Le héros principal, toujours un peu divinisé ou sur le point de l'être, a près de lui une sorte d'inséparable de condition inférieure, incapable de parvenir à l'immortalité, souvent encore engagé dans les liens de l'animalité, appartenant à un autre monde , celui des ténèbres, des puissances mauvaises, et qu'il a généralement dû plier par la force à son service. Tel paraît Eabani près du héros chaldéen Gilgamès. Dans notre épopée les êtres malfaisants sont devenus des hommes, des païens ou des rebelles : voilà pourquoi les deux plus fidèles compagnons de Roland ont commencé par être ses adver-
saires, par se mesuicr avec lui dans un terrible combat singulier, Olivier dans Girart de Viane, Olon ou Olinel dans le poème dont je parle en ce moment.
Un autie détail, d'origine également mythologique, n'a pas manqué lui non plus d'être utilisé par nos trouvères. On sait que les dieux du paganisme sont généralement pourvus d'une compagne qui est à la fois leur épouse et leur sœur. J.e liero.^. qui succombo sous les coups du dieu de la Mort, qui s'endort dans les bras de la déesse de la Mort, périt donc nécessaiiement sous les coups de son beau-frère ; tel Sigurd dans l'épopée Scandinave. Or Roland se trouve épouser la sœur d'Olivie?, son compagnon, donc son ancien ennemi, donc une sorte de p;}rsonn;ige ténébreux, qui, à Boncevaux, sur le champ do b itaille le blesse (sans le reconnaître, il est vrai, car il fallait bien modifier ici la donnée Uiythologique). Or il en est de même pour Oiton ouOtlonel ; dans un chroniqueur italien du XIIl^ siècle, Jac'^ues d'Acqui, Olton devient le bcau-fière de Roland et Roland le i je par mégardè. La vieille légendj a été ici dcmaïquée, Ollon prenant, au détrimcul de Roland, la place prépondérante. Mais on voit combien vivace, malg-é cei'tains adoucissements, le thème myihologiijue avait, poi'ïisté.
Le pocincd' Olinel nous permet donc d'affirmer que le pei sonuaye d'Olon était étroitement lié dans certains récils à celui de [îoland.
Il devait même échapper au désastre de Roncevaux, et, jouant le rôle de Tiéri, conlribuor d'une manière décisive à la condamnation do Ganelon. Il est le seul des douze pairs dont la mort ne soit pas racontée dans Roland, quoiqu'ou joigne son nom dans les énuméralions à celui des autres guerriers tués, et l'oii voit le roi confier (v. 2432) à Giboïn et à un Olon qui ne peut guère en difïérer le soin de veiller sur les cadavres. D.ms les remaniements rimôi, il se jette à la poursuite de Ganelon, qui a réussi à s'échapper, et
c'est lui qui, après mainte supercherie de son adversaire, réussit à remettre la main sur lui.
Quelle peut donc être son origine historique ? Est-ce, comme Olivier, un personnage réel, mais que sa modeste condition a hiissé ignorer de l'histoire, est-ce un nom de fantaisie ?
Ce qui est certain, c'est qu'il existe dans l'épopée romane un Odon, Oton, Eudon, Yon ou Yvon (sous ces fo j i ; linctes en apparence, c'est toujours le même), parfaitement historiaue, et dans lequel il faut reconnaître le roi ou duc d'Aquitaine Odon, mort en 735, l'allié des Neustriens contre (Iharles Martel, l'adversaire des Musulmans, le vainqueur d'Alsamah et le vaincu d'Abdérame. lia conservédans Renaud sa physionomie réelle, il accueille les ennemis du roi de France, il devient même le heau-frère du principal d'entre -eux, et, comme il a livré à Charles Martel dans l'histoire le roi Ghilpéric qui s'était réfugié prés de lui, de même il abandonne Renaud à Charlemagne. Dans ce même poème il lutte péniblement contre les Sarrasins, et n'en triomphe qu'avec l'aide des guerriers du nord, de même qu'à Poitiers il ne vint à bout d'Abdérame qu'avec l'aide de Charles Martel. 11 est fait allusion, à la fm de Girart de Viane comme au début du Sièfje de Barbastre, à cette même impossibilité où il se trouve de lejîir tête aux Musulmans. Dan- Giù de Nanteuil, c'est, le beau - père du héros qui héiite de lui la Gascogne, et dans les Lorrains, p. 2G , c'est après sa mort que Begon reçoit en fief la Gascogne. Dans Aioul le héros, qui arrive de Gascogne , se dit originaire du pays du roi Yon (V. 2080).
De môme que la guerre d'Espagne se transforma parfois en une guerre d'Italie, de même le titulaire du duché frontière de la France du sud-ouest, Bordeaux, s'est trouvé transformé en possesseur du duché frontière du sud-est, Spolète,
et de là vient Oton d'Apolice (1) De plus, les rebelles Gascons et les rebelles Lombards se trouvant confondus, Oton a encore changé de réfidcnce et est devenu Cton de Pavie (2). Puis je ne sais trop pourquoi, on en a fait Odon de Langres, peut-cire pour la rime; et parfois, pour la même raison, Oton de Berri, Oton de Poitiers (Aioul, v.8014), mais, partout où l'on peut saisir un trait de sa physionomie, il reste toujours identique au vieil OJon d'Aquitaine que je viens de décrire. Dû même qu'Odou est beau-frère de Renaud et donne son Dom à l'un de ses neveux, Oton est dans Girart de Viane, p. 43, beau-frère du rebelle Girard, dont un des fils s'appelle Oton ; il est, dîuis Charles Martel^ beau-père de Girard de Roussillon, cet autre nom épique du rebelle Girard, et notre Girart de Roussillon a conservé des allusions à un Oton de Dijon (par 470) qui jouait sans d'.ute dans une ancienne version le rôle attribué dans l'ensemble du récit à l'empereur de Gonslantinople ; 0 on est le grand-père de Jourdain de Blaie (v. l?;, un autre r;be!le dont les aventures sont en partie calquées sur celles de Bovon, de Renaud, d'Ogier ; Aie, pailant d''un Girard de Rivier qui est encore une forme du rebelle Girard, le rattache au duc Oton par un lien de parenté, et le représente une fois comme son fils (3). Le comte Oton de Pavie, allié de Heudii dans Charles Martel, c'est OJon d'Aquitaine, l'allié du roi Ghilpéric. Lorsque, comme dans Girart de Viane (p. 165), on as.-ocie Désier,GaifieretOton, l'assimilation est évidente. Dans Gaidon (v. 9525), dans Renaud (laisse 90), on parle du roi Oton comme d'un ancien roi fort riche, comme oa parle do Désier, de Gaifier, de Radbcd. Mauiis fait du roi Otes de Police le chef des reb?llcs du sud-ouest, i/mL'r/ (v. 1547, 419S) un compagnon
(1) Kll'Oton (VVsrlnnnondc, v. 6o61, etc.
(2) Faucon, p. 133 ; Anscis, v. 10.081, etc. ; Gaidon, v. u332, etc.
(3) Yvon est le beau-père de Godefroi de Bouillon. {Godefroi, \.33&).
— indu héros méridional, à la famille duquel la Mort Aimeri (v. 20^4) le ratlaclie tout naturellement. Renaud le cite (laisse 60) avec Naimoii de Bavière. Ce qu'il y a de bon, c'est que certains trouvères modernes veulent distinguer ces personnages, ainsi Anséis parle du chevalier basque Yves, du roi de Gascogne Yon et du roi de Pavie Oton, comme Gaidoa d'Yves do Bascle (v. 996), d'Oton de Pavie (v. 533?) et d'0.1on de Langres (v. 3488). Ce dernier est un personnage complètement dépourvu d'impoilance. Il ne figure que dans des ônumérations (Ogicr, laisses 3 et 9, Enfances Ogiei\ v. 508, 5143, 56(36), ou comme père du héros Estoul {Turpin, Anséis, Gaufrei, v. 611 i, 6683, Guion de Bourgogne, Raoul, V. 789). Hoedou est dans Auberi (éû.l-àvhè, p. 2 et seq.) l'ennemi du héros, son oncle maternel, soit parce qu'on croit Auberi bourguignon, soit parce qu'Odon est un rebelle ; p. 153 et 227, éd.Tobler, il faut lire Huon et non Huedon de Troie ; Haedon de Langres a un fils qui s'appelle comme lui Huedon (éd. Tobler, p 196). Enfin, lo roi Oton était tout désigné pour entrer dans la famille des rebelles, oi^i Gau/rei, v. 97, l'a placé, le faisant lils de Doon, frère de Bovon et de Girard, oncle de Pienaud et de Huon (I).
(1) Je ne parle pas bien entendu de personnages plus récents, comme Odon de Blois (fO^o), suzerain de la Bretagne dans Roland, Odon de Roie, (Us d'Herbert de Vermundois dans Raoxd, personnage du X" .siècle, Odon de Suint-Quentin et Odon de Ham, qui vivaient au XF siècle (/es Lorrain!^, p. 54 et sq., Girbert, v. 552), Odon de Champagne, de Chartres et de Blois (-{- 1037) dans le roi Loids, v. 85, Foucon, p. 60, et Girart de Rou!<sdlon (par. 424 et seq.), Odon de Bourgogne (1078-1 10.3) qui n'a pas été sans donner son surnom à des héros carlingiens dans llaoïd (v. 789), Aimeri (v. 424), et a peut-être fourni fOton de Dijon de Girart de Romsillon (par. 470), l'empereur Olon II, !\ J'invasiiin duquel en 078 on trouve des allusions dans le Charroi de Nîrxcii et dont certains Oton épiques ont pris leur surnom d'Alcman : ainsi celui ûWie qui, connne Oton I, aide le roi contre
Il y a donc un Oton épique, mais c'est toujours un roi ou un duc, et le compagnon de Roland n'est certes point un seigneur de cette importance. Ne serait-cn pas que celui-ci avait un autre nom, Hastoulou Estoul, dont Haston est la forme hypocoristique, et qu'on a remplacé ce vocable assez spécial par celui beaucoup plus répandu d'Otou qui offrait avec lui certaines analogies ? Estoul est en effet un héros légendaire, un inséparable de Roland, connu du faux Turpin, du chroniqueur Gervais de Tilbury, du biographe de S. Honorât, ainsi que de diverses chansons de geste {Aspremont, Gui de Bourgogne^ Otinel, Gaidon, le Couronnement de Louis, Bovon d'Aigremont, Renaud, Doon de Maience, Gaufrei, v. 6114, Anséis, Raoul, v. 788). Le Roland l'ignore, mais le remaniement rimé lui fait une place parmi les douze pairs. Toutefois, comme ce dernier texte n'a pas compris qu'il faisait double emploi avec Oton, il fait jouer à Estoul le rôle de Sanson. De même encore dans Otinel, où pour
les rebelles, celui d'Elias, v. 3012 et 4324, et de Godefroi, v. 8, où le roi ou empereur Oton est plutôt le roi de Germanie que le roi d'Aquitaine : c'est là-dessus que doit être calqué le roi ou empereur Oton, volé par Tibaud et Lambert [Aiiberi, éd. Tarbé, p. 62 et 98). L'évêque Oton d'Orléans et le sire Eudon de Grancfey dans les Lorrains (p. 20 et 83) sont peut-être historiques. L'Odon, fils de Baudoin de Flandre dans Girbert, v. 34, etc., le comte Odon qui avec Baudoin s'occupe à la fin de Girart de Roussillon (par. 566 et sq ) de délivrer Foucon, ont dû au contraire être inventés par les trouvères, comme Oedes de Montdidier des Enfances Ogier, v. 3472, Oton (pour la rime) dans Auberi, f°' 69 et 83, Oton, compagnon de Glovis dans le récit Scandinave ; Yvon de Suiele figure dans Elias,\. 5518, avec Ponchon, parce que c'est un méridional. Le vers d'Aspremont (Bibl. nat. ms. fr. 1598) sur Gelimbert et Octo est certainement interpolé. Le duc Otto d'Orléans dans Aspremont est encore une variante du roi Yon. L'abbé deCluny Ouedon dans Esclarmonde, v. 925, etc., est une pure invention de trouvère.
conserver Olon (ou Olinel) et Esloul parmi les douze pairs, ou a rayé Sanson de la liste. Do même encore dans la liste du Couronnewent de Louis, qui coutienl Esloul et Halton, et exclut Sanson. Doon et Gaufrei le font figurer dans leur liste ainsi ([uq Renaud, quoiqu'il y ait des moments (par e.xemplo, Renaud, p. 369) où Halton paraisse, dans des vers interpolés et venant d'ailleurs, à côté d'Estoul. Le Pélerinaje et F/e?'a{>;-t75 sont seuls à l'ignorer. Le faux Turpin dislingue lui aussi E^ioil et Hatton. Anséis le fait survivre à Roncevaux (l lui donne un commandement (v. 9i30, etc.). Gai et Gaidon le placent dans l;i catégorie des jeunes héros qui font partie de la seconde génôi'atioa et combattent volontiers conire leur.-? pères ; seul Aioul (v. 5808) prend le nom d'Estoul dans un sens défavorable. Ullérieui-ement ou l'a surnommé de Langres, et on lui a donné pour père Odon, devenu un type de père, de br^au-pcre ou de grand-père (1).
De là je puis déjà conclure qu'Estoul et Oton jouent absolument le même rôl'", et qu'Oion a une tendance persistante à levêlir la forme Halton. De même an vers 200, Oiinel est Oslinel. Or llaslon se tiouve fi.éijuemmenl dans l'épopée des grands vassaux pai'mi les royalistes fidèles, et comme tel [armi les personnages antipathiques {Gui de Nanleuil, V. Onj ; rî'T^^m, V. 27.')!, 2'>\\ SOil, 5:65, 6854, 6887, associé à .Amboï.i t'I à Amauri) d'où le mauvais renom qui s'aliachc à Ilasion [B ivon de Hanslonne, Bibl. Nal. ms. fr. I2.5i8 fo. 125 ; 22. 516, l'o. 2, qui l'associe à Fromont), à lloiou (Par/sr, V 2731. avec Hervé), à Eudon (associé à Hardrè, les Lorrains, p. 21), îiO^don [Aioul, v. S-IDO), à Oton (associé à Mancsier, Og'er, p. 329, à Haguenou, Girart de Vianc, p. 61), qui en fait ui Sarrasin {Aioul, v. 4973,
(1) Estouldc Lcngres e=t dans Ille un des alliés françaLs du héros, V. 628.
La saga de Charlema'jne, I, .37, lappelle Estant fils Hatun.
4978), ou sans le déconsidérer, l'associe à des rebelles, je veux dire, à des personnages généralement considérés comme tels (Hastes et Nevelon, Aioul, v. 7915).
Un dernier trait mérite enfin d'être signalé. Notre roi Salomon est représenté dans la chronique de Turpin comme le compagnon d'Estoul. Je ne voudrais pas m'appuyer làdessus pour affirmer qu'Estoul fut notre compatriote. Peutêtre cela vieut-il tout bonnement de ce que Salomon est représenté par certains remaniements de Roland comme le fils d'Odon, c'est-à-dire de ce comte de Blois, représenté dans l'épisode de Baligand comme le suzerain de la Bretagne. Salomon et Estoul auraient été rapprochés comme fils du même personnag 3 et il n'y aurait rien à tirer de là.
Près de son héros, l'auteur à'Otinel groupe naturellement les onze autres pairs, et comme il n'a pas su faire ou rétablir l'identité d'Estoul et d'Olon, il a écarté Sanson de la liste. Les dix autres sont très correctement Roland, Olivier, Naimon, Ogier, Engelier, Tarpin, Gérier, Bertoloi (lis. Bérengier) ; Anséis et Girard remplacent à tort, comme ils le faisaient déjà dans Roland, Ganelon et Gautier (v. 695 et 19). Ce dernier reparait d'ailleurs de temps à autre (v. 40, 1595, 1850), sans jouer d'ailleurs un rôle actif et avec des épilhètes qui varient suivant la rime et sont par suite absolument dépourvues de valeur. Seul des douze pairs, Estoul porte un nom de terre (v. 101, 897, 1128), ce qui me fait croire que les passages où il figure sont des interpolations récentes. Au premier plan figurent, après Otinel qui sauve Roland et Olivier poursuivis par les païens, tue le champion sarrasin Glarel et contribue plus que tout autre à la prise de Garsile, Ogier, que sa bouillant} valeur fait tomber un moment aux mains des musulmans, Naimon, qui, Ogier étant captif,
reçoit en sa place l'élendard royal (le v. 1084 qui le fait porter à Sanson est, soit une interpolation, soit une erreur), Roland, le vainqueur d'Otinel, et son compagnon Olivier que l'auteur, ici comme dans Roland, appelle (v. 1412) fils de Renier. Les autres ne figuraient peut-être pas dans le récit primitif.
Nous pensons, en effet, nous faire une idée assez exacte de ce qu'était pour ainsi dire la première édition d'Otinel, en comparant le texte français à la Saga Scandinave qui le traduit et au poème anglais (1) qui l'imite assez fidèlement.
Or, si l'on trouve partout le triple duel de Roland, d'Olivier et d'Ogier contre les rois Ascanard, Balsamin et Corsabré, puis la victoire de Roland sur Carmel (Carpe dans l'anglais) et celle d'Otinel sur Clarel, le reste diffère très sensiblement. Nulle mention dans l'anglais de la triple victoire (v. 926 et seq.) de Roland, d'Olivier et d'Ogier sur Berruier, Balsan et Molier (2) ; le second seul figure dans la Saga (ch. 16) sous la forme Basan. S'il faut restituer le nom du païen qui poursuit Olivier (éd. Guessard, p. 39) et que tue Otinel, appelé dater dans la saga (ch. 19) et Glanter dans le poème anglais, je ne retrouve pas dans la Saga les exploits d'Engelier, et le poème comme la Saga ignorent Girard (et à plus forte raison Isoréj, sa victoire sur Margot (à moins que ce ne soit celle d'Engelier sur Barlot dans l'anglais), sa mort sous les coups d'Arapater et la victoire d'Otinel sur celui-ci de même que les premiers succès de Clarel.
La seconde bataille, celle qui se livre après la mort de Clarel, présente les mêmes divergences. Le récit de la Saga
(1) Il a été édite en 1880 par M. Herrtage, à Londres. Un autre poème anglais sur le même sujet a été édité en ISâô par M. Nicholson : la Bibliothèque nationale ne le possède pas.
(2) Serait-ce Maugier tué par Estoul, y. 1128.
paraît très différent, l'anglais offre ccrlaincs péripéties analogues (Gorsabré est fait prisonnier par un jeune cbevalier, Elin paraît avec les Bretons au moment décisif, le sarrasin Balam, notre Gorsable, tue un cbrétien, Brian, notre Fromond, avant d'être tué par Oàucl) tout en laissint de côté, par exemple, le duel do Roland et de Florient, la délivrjncc deGuincman par Olinel, et en donnant le nom d'Aimer au jeune cbevalier que le texte français appelle llardoïn (l). Ce texte d'ailleurs esL loin d'ùlre clair. Gorsabré ou Gorsable a été tué p. 29, il reparaît, p. 60, pour être pris, et malgré cela on le voit encore, p. 65, se signaler sous le nom de Corsuble et mourir de nouveau. Au v, 1757 on dit que Roland a tué Sinagon ; or ce duel n'est raconte nulle part, et il faut remplacer Sinagon soit par Ascanard, soit par Florient, soit peut-être par le <yOnnJmbre ou Samsonie dont il est question au v. 788 comme ayant été tué sous Pampelune et comme étant frèrj de Glarel, De même, après le refus d'Adragant do tenter une dernière fois la fortune avec les bataillons sarrasins, on vo.t Lanqucdin accepter cette tâche (p. 63), puis il n'est plus question de Lanquedin, et c'est Gorsublo (p. 63) qui mène la dernière attaque. Les récits de batailles sont bien souvent fastidieux dans nos trouvères. Ajoutons que, souvent, on vient de le voir, ils n'ont môme pas le mérite de la clarté (2).
(1) Hardoyn ne se trouve que dans Gaidon (v. 4521 et 7009), dans les Lorrains (trad. Paris, p. 37, 44, 12b, 258, 259) et dans Raoul (v. 3203, 5367, 3585), sous un jour défavorable, dans un rôle très secondaire, substitué peut-être à un Auboin ou à un Baudoin antérieurs par quelque scribe champenois qui avait ouï parler du défenseur de Couci en 958, ou qui trouvait ce nom porté autour lui. C'est aux comtes Rabaud et Ardoin que la chronique de Novalèse attribue la prise du poste sarrasin de Fraxinetum.
(2) On peut dire de plus que ni Fromond ni Girard n'appartiennent au cycle de Roland, mais à celui de Charles le Chauve.
Le breton Hellin ou Elle est le dieu celtique Belinus, eu gallois Beli. Garsile vient du Roland où nous avons déjà rencontré Corsablin ou Corsabré. Nous retrouvons Glarel et Adragant dans les légendes de Girard et de Guillaume. Ascanard reparaît sous les formes Canard, Esquanor, Ganor, dans les Enfances Vivien, dans Aie et dans le cycle d'Artus. Barsamin, Balsamé ou Baisamer a chance d'avoir été formé sur le Martamas du cycle de Guillaume, et, jusque parmi les moins importants, Margot, ïalot, etc., il n'en est guère qui semble appartenir en propre à notre poème.
De même qu'Otinel n'était en réalité que le prologue de Roland, de même un trouvère eut l'idée de composer un prologue d'Otinel. Aiusi naquit le Siège de Milan. Je n'en dirai qu'un mot. Ce roman ne nous est parvenu que sous la forme d'une imitation anglaise que M. Herrtage a publiée à Londres en 1880, et l'on y sent, à chaque page, avec un esprit clérical très prononcé, l'influence de Fierabras, notamment daus les rôles de Richard de Normandie, de Bérard et surtout de Gui de Bourgogne. Il y est naturellement question de Garsile et de son prédécesseur Arabas, nom forgé sans doute sur le moi Arabe et près duquel l'auteur peu imagiualif a placé un Arabaunt qui agit comme un personnage distinct. On y voit un Darnadoisse qui rappelle le Darmades de Foucon. Gautier et Engelier figurent en première ligne, et le poème semble consacré à l'éloge des Bretons et de leur duc Lionel, dont l'arrivée opportune sur le champ de bataille décide la victoire, et que l'on voit à la fin du poème, marié à la fille du roi et créé duc de Bourgogne.
Le roman de Fierabras présente un lout autre aspect que le Roland et YOlinel. Dans ceux-ci les personnages essentiels de l'action appartiennent tous à l'ère carlingienne ; les Jofroi d'Anjou, les Richard de Normandie n'y figurent qu'à l'état d'interpolations manifestes : en supprimant les vers ou les laisses qui les concernent, on ne fait qu'ajouter à la clarté du récit, liien de pareil dans le poème auquel j'arrive. Son but est bien certainement multiple. Il a connu, mais simplement peut-être par allusion, sans avoir entendu le récit qui la contenait, la légende carlingienne du roi Gui, et sur ce terrain il a rebâti à neuf, avec des matériau.v à lui, une construction en l'honneur de saint Fioient, dont on conservait les reliques dans la ville de Roie en Amienois, en l'honneur également des reliques de la Passion, que l'on exposait à Saint-Denis, dans la célèbre foire do l'Endit, et à Gompiègne, en l'honneur enfin des Normands et de leur duc Richard, mort en 996, dont le rôle est absolument prépondérant, non seulement dans le texte que nous possédons, mais encore dins le récit antérieur qui a élé analysé au XIII* siècle par le chroniqueur Mousket.
Fierabras, en effet, n'est pas complet ; il débute ex abrupto en des termes qui supposent que l'on nous a déjà raconté la prise de Rome par l'émir Balau, la conquête des reliques par son fils Fierabras, l'arrivée en Iialie de l'armée royale, et, à la suite d'une grande bataille où Olivier a éié blessé, des plaisanteries de Charlemagno à l'égard de ses jeunes et téméraires chevaliers qui ont amené la retraite de R(dand, nouvel Achille irrité, sous sa lente. 11 exis:e bien un poème, la Prise de Rome, où l'on retrouve une partie de ces événements ; mais comme ils n'y sont point tous, ou suppose avec raison
que ce début a été refait après coup, de mémoire, comme on a écrit le Covenant Vivien pour suppléer à la perte du commencement à.'Aliscans. Les personnages y sont les mêmes, Garin figurait certainement dans le Fierabras complet , nous le savons par Mousket, il n'était pas môme tué sous les murs de Rome, comme le dit la Prise, car il s'enfermait dans le château Croissant ou château Saint-Ange ; Savari y jouait peut être également son rôle, et, au cas contraire, il n'a pas été difficile à trouver parmi les héros de notre épopée. L'antériorité du Fierabras est donc un fait incontestable.
Ce loman peut se résumer aisément en quelques lignes ; c'est la fusion de deux clichés : duel d'un baron chrétien, ici Olivier, contre un géant païen, Fierabras, qui est vaincu et se convertit ; captivité d'un autre baron, Gui, et de ses compagnons, les douze pairs, chez un roi païen, Balan, dont la fille, Floripas, se prend d'amour pour lui après l'avoir vu désarçonner son prétendant musulman, et l'aide à se rendre maître delà forteresse dans laquelle il est emprisonné. On l'y assiège ; mais le roi Charles, prévenu par Richard de •Normandie, qui a réussi, après mille périls, à franchir les lignes ennemies, le délivre et lui donne, avec la main de la princesse, le royaume du païen.
Il est donc peu original. Fierabras est un sobriquet transformé en nom propre. Floripas, sa sœur, appartient à la famille de Florette, Florence, Florimonde. Lucafer, son fiancé, est fait sur Lucifer. Balan vient d'Aspremojit, mais comme, dans ce poème, il jouait un rôle tout différent, l'auteur de la Prise de Rome a été chercher pour l'émir impénitent le nom biblique de Labam (1). Le géant Agolafre, le geôlier Brutamond, Corsuble, Clarien, Espaulart, Mabon et Maubrun, Margari, Maulrie, Moradas, Tempesté, Tenebré,
(1) II n'a pas d'ailleurs si bien su conduire son récit qu'il ne l'appelle encore de temps en temps Balan (v. 890, 899 v. g.)
se retrouvent partout (1). Le chambellan Marmouset n'a pas demandé de grands frais d'imagination. Il a dû de môme emprunter Brullant ou Bruant (2) et Sortibran à des poèmes antérieurs (3), pour leur donner un rôle en dehors de toute proportion avec les anciennes données légendaires qui les concernaient.
Le bataillon des traîtres est au complet. On retrouve là Grifon (p. 137), le frère turbulent de Pépin le Bref, mort les armes à la main en 753, devenu père du mythologique Ganelon, le conspirateur de 786, Hardré (v. 292, 4405, etc.), Alori (id ), Sanson, qui livra Pépin II en 852, et son compagnon Amaugis (v. 5585, 5585), Macaire, le légendaire accusateur de la reine, père du comte Hervé, l'ennemi des Bretons en 844, (v. 5730), etc.
Pour les douze pairs, il emploie le même procédé. Il ne conserve que les quatre plus connus de la liste ancienne, Roland, Olivier, Ogier etNaimon qu'il appelle, remarquonsle bien, Namlon. Il tient à y caser Richard de Normandie, et celui-ci appelle tout naturellement sou contemporain Jofroi d'Anjou. Il y place Gui, son autre héros, Gilemer,» puis Auberi et Basin qu'il emprunte à Auberi, Bérard et
(1) Tournefier est le seul original. Mais il a pu être calqué sur un autre nom.
(2) Le poète distingue Brullent (v. 1547 gt seq.) et Bruant (v. 5547 et seq) ; mais il est fort douteux qu'il ait raison.
(3) Cf. Prise de Rome, v. 1240, etc. (Brullent), Covenant Vivien, V. 252 ^Brullant), Enfances Vivien d, v. 4409 (Brujant), Mort Aimeri a, b et d, v. 949 (Brugant) et sous la forme Bruiant, Covenant Vivien, v. 1724, Aliscans, v. 4933, Moniage Renoart, laisse 144, Siège de Barbastre, f" 146, les Lorrains, p. 15, Foiicon, p. 70, Guibert, f° 167. Sortibrans ou Fortinbiax se retrouve dans Renaud, laisse 112, dans le Moniage Renoart, laisse 180, dans Charles le Chauve, f° 2 (Soltibran). /
Tiéri, qu'il prend aux Saisnes, mêlant les cycles et les époques avec une égale désinvolture. Mais où sont les Bretons et les Mauceaux ? Ils ont bien droit à une place près des Normands et des Angevins, et voici venir, en sous-ordre d'ailleurs, Hoel de Nantes et Rioul du Mans, dont le premier tout au moins est le contemporain de Richard (I).
Passons à la géographie. Il a gardé quelque souvenir do Rome, autour de laquelle so meut l'action, mais celte vague réminiscence n'aboutit qu'à une seule mention (v. 1049). La résidence de l'émir Balan s'appelle Aigremore : c'est dans Aie la résidence du roi Ganor, nom fantaisiste, à ce qu'il semble, et qu'il faut sans doute rapprocher d'Algremont, la résidence du rebelle Bovon. Morimoude, où campent les Français, est une forme altérée du substantif miramundi, la tour de guet, le miraour delà Prise de Rome, le Mapmonde où règne Seguran dans Girard de Roussillon (p. 195), l'Orimoude dont Jordain de Blaie devint roi, la Marraonde conquise par Guillaume dans le Couronnement de Louis et que l'auteur de ce dernier roman a prise pour un homme. Le pont de Mautrible porte un nom d'homme, ici même Mautrie, aussi Mautrible, et je ne vois guère d'identification plausible à proposer de la rivière du Flagot sur laquelle il est jeté. La géographie de la Prise de Rome vaut celle de Fierabras. L'auteur croit que l'émir d'Espagne et l'émir de Cordoue sont deux personnages distincts, et il a tout à fait oublié que la guerre a pour but la délivrance de Rome et que le duel d'Olivier et de Fi( rabras a lieu sur les rives du Tibre, car il place formellement Morimoude en Espagne, où Balan, dit-il, était retourné après la prise de Rome. C'est que,
(1) Il en est question v. 4589, 4701, 4717, 4724, 4732, 4802, 4819, 4822, 4834, 4935, 4950, 50G0, 5098, 5108, 6174. Un- scribe a parfois écrit Raoul d'Amiens au lieu de Rioul du Mans, lui substituant ainsi un personnage du XII'' siècle.
je l'ai déjà dit et j'aurai encore bien souvent l'occasion de le répéter, l'Italie et l'Espagne se brouillaient facilement dans l'esprit des trouvères, dont les connaissances géographiques étaient souvent encore inférieures à celles qu'ils retenaient tant bien que mal de l'histoire.
Veut-on de ce fait un nouvel exemple ? Sans sortir de la Prise de Rome, on va le trouver. D'autres noms païens que ceux du Flerabras, l'auteur n'en avait guère besoin ; il en a pris quelques-uns, pour donner de l'ampleur à ses énumérations, dans le Covenant Vivien, auquel il a emprunté l'idée de faire des chrétiens les provocateurs. Mais, quand il a voulu des noms à ses italiens, il a fait comme ceux qui plaçaient à Spolète Odon ou Gaifier d'Aquitaine, il a partagé le commandement entre deux membres de la famille narbonnaise d'Aimeri, Garin et Savari (1), comme l'auteur d'Ogier avait appelé Aimer et Garin les généraux lombards qu'il faisait agir. Il n'a d'ailleurs pas apporté beaucoup de soin dans cette dénaturalisation, et son Garin, par exemple, né à Pavie (v. 635), se trouve (v. 1083) né en France. Tout cela est fait à la diable, et cependant de pareilles œuvres sont des créations d'un seul jet, elles n'ont rien à voir avec la lente stratification des légendes véiitablement primitives.
Cette banalité dans la contexture générale de l'œuvre a comme contre-parlie une certaine originalité dans l'esprit dont elle est animée. Certes, il faut se méfier de ce qui semble le plus individuel, le style ; car, ce n'est bien souvent au
(1) Si Foi) compare la Prise et Mousket, on peut déduire de ce rapprochement que le récit original, que l'un avait sous les yeux et l'autre dans l'esprit, faisait périr Savari, gardien de la tour de Néron et du quartier de Rome à la gauche du Tibre, dans une bataille eu dehors des murs près du miréour de Montchevrel, après quoi Garin, auquel était confié le quartier de la rive droite, s'enfermait dans la tour Croissant, aujourd'hui le château Saint-Ange.
moyen-âge qu'une affaire do formules. Du moins, à défaut de seutimenls réellement personnels, peut-on en signaler qui peuvent être passés au compte do groupes locaux ou sociaux un peu restreints. Or Fierabras déborde d'esprit utilitaire. Son but est avant tout pratique : il est destiné à raconter l'origine de reliques que l'on voit en une foire célèbre. Ses héros sont prudents, dissimulés : à deux reprises Olivier se fabrique un faux état-civil, qui diffère dans chaque cas (v. 438 et 1933), et ce trait est fort rare dans notre épopée. Lorsque le duel semble tourner mal pour Olivier, les chrétiens ont naturellement l'idée de corriger la chance (p. 34) ; c'est un senliment qu'ailleurs on ue prête qu'au.x musulmans ou aux traîtres. Charlemagne lui-même ne semble pas convaincu que Dieu lui prête sans condition son assistance, il marchande avec lui, il va jusqu'à le menacer d'abandonner le christianisme si Olivier est vaincu (p. 28 et 36). Une pareille supposition n'aurait pas seulement semblé monstrueuse, mais absolument invraisemblable à l'auteur du Roland ou d'Otinel.
Comme Fierabras, auquel il ressemble d'ailleurs par le mètre et par le rôle important do Richard de Normandie, Gui de Bourgogne est une œuvre de pure imagination qui repose, pour toute donnée ancienne, sur la légende du roi Gui. La modification a consisté à faiie de ce héros, non pas un roi vassal d'Italie ou d'Espagne, mais un roi de France, que les jeunes gens du pays, lassés de la longue absence de leurs pères au pays de:- Sarrasins (on dit généralement sept ans, l'auteur, pour corser son sujet, a ^orté le chiffi e à vingt-sept ans) ont élu de leur propre gré pour maintenir la paix et faire régner la justice. Pareil trait, historique ou légendaire, nous est déjà raconté par Hérodote à propos des Scythes
(IV, 1 etseq). Lorsqu après vingt-huit ans d'absence, employés à piller méthodiquement l'Asie, ceux-ci voulurent rentrer dans leur pays, ils trouvèrent, rangée en bataille et prèle à bur disputer le passage, une nombreuse armée composée des fils de leurs femmes. Le paralléhsme est curieux. Dans l'historien grec, comme chez le trouvère, il n'y a d'ailleurs pas de bataille : mais cela tient chez notre auteur à ce que les jeunes hommes sont bien les fils de leurs pères, partagent leurs sentiments et, loin de vouloir leur interdire le retour, ne lèvent une armée que pour leur conduire du renfort. I/action pivote en effet autour du siège de Gordoue ou de Luiserne (j'ai déjà dit que le Roland ne distinguait guère ces deux villes, et Gui de Bourgogne n'est guère plus exact) -.cette conquête doit aux yeux de Gharlemagne achever la guerre d'Espagne, dont ou nous donne en différents endroits le détail (v. 7, 8, 68 et sq., 82, 1853 et sq.) par une liste de villes, les unes aquitaines, comme Bordeaux et Ais en Gascogne, aujourd'hui Dax, navarraises, comme Estella (l'Estoile) et Pampelune, d'autres léonnaises ou castillanes, Astorga, Logrono, Garrion, d'autres imaginaires, comme Monjardin. Il y a là une énumération géographique qui n'a rien de traditionnel : notre auteur a simplement voulu faire montre de ses connaissances. Il parle encore de la ville de Nobles, si célèbre dans l'épopée et jusqu'ici impossible à identifier, et de la construction de Pamers. De tout cela un seul trait est historique, la prise de Pampelune, un seul légendaire et ancien, la prise de Nobles. Reste donc Gordoue, la capitale, et cependant, quand Luiserne est prise, la besogne conquérante des Français paraît achevée, et ils se mettent en marche pour Roncevaux,
Le roi Gharles s'est trompé. Gordoue n'est pas la seule ville demeurée musulmane en Espagne. Il en reste cinq ou six autres, le texte dit cinq, mais rénuraération porte six ; deux d'entre elles d'ailleurs appartiennent au même proprié-
taire ; ce sont (v. 103 et sq.) Monlorgueil et Montesclair noms évidemment inventés, les villes d'Odilon, Luiserne où règne Aquilant, Maudrane qui doit son nom à son posses seur Emaudras ou Maudras, enfin Augorie et Carsaude que notre texte attribue à deux Escorfaut difïérents, et qui me semblent pour cette raison, par suite de l'expression Boidant de Carsaude (/?aoM/, V. 7813) et du rôle joué par Boidant lors de la prise de cette ville, devoir être attribuées l'une à Escorfaut, l'autre à Boidant. Ce sont les cinq villes dont l'armée de Gui s'empare haut la main.
Leurs possesseurs n'ont rien de sarrasin. Odilon est un duc de Bavière (737-748) qui fut longtemps l'ennemi du roi Pépin et qui, comme tel, méritait de figurer parmi les adversaires de Charlemagne. C'est d'ailleurs le seul poème où il ait ce caractère. Dans Girart de Roussillon où il joue un rôle, il est rebelle, mais chrétien. Noire épopée s'est souvenue en général qu'il était bavarois, et comme elle a oublié les luttes de la Bavière contre les princes francs, comme surtout elle a attribué la nationalité bavaroise au fidèle Naimou, elle place en général Odilon parmi les fidèles conseillersdu roi {Galie7i,p. 338, Enfances Ogier.v. 511, etc.). Il est dans Renaud un des douze pairs, comme d'ailleurs Désier qui fut lui aussi notre ennemi. Odilon et son frère Namlon commandent dans Anséis (v. 9339, etc.) les peuples de langue germanique ; Gaidon l'associe tantôt à Naynmon (v. 3501), à Gaifier son contemporain et presque son allié (v. 5482), à Tiéri, le héros de l'est (v. 5514). Le Siège de Barètfs^re, f" 137, en fait le principal conseiller du roi Louis. Ailleurs, c'est un personnage des temps passés (Faucon, f» 102, Oidelon, Girart de Viane, éd. Tarbé, p. 20, Eudelon), un ancêtre ou un ami de Gascons en Irain de passel- à la nationalité germanique {Jordain, Gui de Nanteuil, v. 2052). La Saga de Charles (liv. I, ch. 37, où il s'appelle Vêler ou Vildri) en fait le frère de Naimon : ailleurs elle
le dit son père comme le chroniqueur liégeois Jean des Preis, qui le dit fils de Doon.
Odilon, dans notre poème, est pourvu de deux fils ; l'un, Dragoland, porte un nom forgé sur Adragant et sur Agoland ; l'autre, Danemont, vient ù'Ogier et se retrouve dans les Enfances Ogier (v. 2907, etc.), Doon de Maience (v. 8149, etc.), Godefroi {^M. nat. ms. fr. 12.558 f 172), Aliscans (v. 617), Anséis (v. 1400) et Vivien de Monbran^ v. 895. C'est, comme Danebrun, un de ces noms d'origine germanique que l'on a fort bien pu introduire dans Tépopce sans raison légendaire profonde, peut-être simplement parce qu'on les sentait composés du même radical que les Danois ravageurs de nos côtes. Escorfaut et Boïdant viennent des Saisnes, et Aquilant n'est qu'une légère déformation d'Agolani, analogue à celle qui de Fiôrebrace a fait Fierabras et de Lucifer Lucafer. Quant à Maudras, c'est encore un exemple curieux du procédé auquel recourent les trouvères pour se procurer des noms propres.
Maudras ou Maudrans (':ctle seconde forme nous est attestée par le nom de lieu Maudrane) est composé de deux radicaux germaniques, Mad ou Amad et Ran, que l'on retrouve par exemple, le premier dans Matfrid, le second dans Bertran. Suivant les besoins du vdrs, on peut donc écrire Amaudran ou Maudran, et l'auteur de Gui de Bourgogne ne s'en est pas fait faute. Le caprice des scribes ou une différence de prononciation donne Madras ou Modras ; l'influence des noms en Mau provenant de Amal, comme Maugis, amène par une afl'ectalion d'aichaïsme Maldras et Mauldras ; la rime et peut-ê'.re l'influence du Medraut arturien donne Maudrot. Matran est encore une forme correcte du même nom, réduite à Matant par une erreur de scribe, allongée en Madien par le procédé qui a formé Galien sur Galcran, et Florien sur Flovenc ; Maudaran ou Mauderan est encore une forme correcte, qui rend le nom très
syllabique. A-t-on besoin de le transformer pour la rime, on a les formes hypocoristiques Maudoine et Maudoire qui devient à l'occasion Maudaire. et se transforme peut-être à l'occasion en Sadoiae ou en Sidoire comme Maudran en Gaudran. Et je me demande même si Amandon, Mandon, Mandonel,et surtout si Amadas,le héros d'un roman d'aventures, accueilli par l'épopée arlurienne et par Ciperis, n'ont pas encore été fabriqués sur cet inépuisable vocable qu'une légende ou un caprice a introduit un beau jour dans notre onomastique épique (1).
La constitution du personnel chrétien n'est pas plus originale. Deux groupes sont en présence : les douze pairs d'une part, et de l'autre les fils de ceux qui ne sont pas suffisamment connus pour qu'on soit obligé d'en faire des célibataires, comme il faut bien s'y résigner pour Olivier et Roland. La
(1) Pour Matran, voir PAiVomena (cité par Gautier, IV, p. 241), Barbastre {ï° 146), Moniage Renoart , laisses 142 et 143 ; pour Matant, Aie , v. 380 , Simon , Anséis (v. 9697, etc.) ; pour Madiant ou Madian, Anséis (v. 3770, etc.) etBarbastre (f° 110); pour Mauderan et Maudoire, Floovant, passim ; pour Maudoine, la Prise d'Orange, v. 1260, Barbastre, f° 147, Foucon, î"^ 13 et 15 ; pour Sadoine, Ogier et Ci^^erts, passim. Gui de Nanteidl, v.1908, etc., Blanchandin, 2340, etc., pour Sidoire, Fierabras, v. 2171 ; pour Maudras, Floovant, v. 1268, 1623, Fierabras, v. lo49, Foucon, f» 79, p. 64, Mort Aimeri, v. 644 ; pour Maldras, Enfances Vivien a, v. 4740, Foucon, p. 158, Aspremont, passim ; pourMaudrot, Aie, v.1490 ; pour Gaudras, Galien, p. 343, Barbastre, f°^ 112, 113, 147 ; pour Galdras, Bovon de Comarcis, v. 1833, etc. ; pour Amandon, Gaidon, V. 9435, Foucon, f» 32, Anséis, v. 2453 ; Gaufrei, v. 606, fait d'Amandon un chrétien, v. 845, un païen ; v. 4508, il parle de la cité d'Amandon ; Galien, p. 336, cite un Amatan ; Vivien de Monbran a Mandolre, v. 708, et Maudras, y. 946 ; Maugis a Maudras, V. 4010, et Amandon, v. 7162. Il y a un Mandcon dans VAliscans en prose (Bibl. nat. ms. fr. 796, fo 243).
vieille génération comprend huit des douze pairs classiques, Roland, Olivier, Ogier, Naimon, Gérin, Engelier, Anséis et Sanson, puis les pères de trois des jeunes héros, Odon, père d'Estoul, Tiéri, père de Bérard qui vient des Saisnes et que connaissait déjà Fierabras, Basin, père d'Auberi dans le roman qui porte le nom de son fils, enfin Richard qui déjà dans A'eraèra5 occupait une place trop importante pour qu'on la lui enlevât.
A Bérard, à Esloul, à Auberi, notre auteur a joint Gui, son héros, qu'il a [ait fils de Sanson ou qui l'était déjà à cause de leurs communes attaches à l'Aquitaine, Savari qui, pour la même raison, était tout désigné pour être le fils d'Engelier, Bertran q\ïOgier disait déjà fils de Naimon, Turpin, qu'il fallait bien trouver une raison d'introduire en Espagne, Jofroi qui était tout naturellement appelé par Richard, Gilemer qu'avait introduit Fierabras, Huon qui a peut-être été attiré par le voisinage de Savari, mais qui se trouve, je ne sais pourquoi, fils d'Anséis (1). Ici comme dans Fierabras, cycles et règnes sont confondus. Hardré figure parmi les traîtres à côté deGanelon, et si le vers qui signale la présence de Tibaud et d'Alori n'a pas été interpolé par quelque scribe, il doit venir en droite ligne du poème de Gaidon.
(1) J'ai combiné, pour arriver à cette fiste, diverses énumérations incomplètes, que les scribes avaient faussées pour les nécessités de la rime, ou sous l'influence de vieux souvenirs (v. 620, 6'i7 et seq., version b, p. 145). Ainsi .Terrion et Guérin sont là pour Turpin et Gilemer, dont les initiales sont identiques. Ivon et Ivoire ne jouent aucun rôle. C'est de cet élément surtout que j'ai cru devoir me préoccuper pour corriger les erreurs des copistes.
Pas plus que les romans que je viens d'analyser, Anséis n'est une œuvre traditionnelle, mais, à la différence de ces œuvres normandes, ce poème pourrait bien êf.re l'œuvre d'un Breton ou d'un Angevin. Je ne voudrais pas insister sur Nantes, considérée par lui comme la capitale de la Bretagne et l'une des étapes principales du voyage des messagers d'Anséis, quoique cette mention soit fort rare dans notre épopée, ni sur la mention d'une sainte poitevine, Pochine, Pazanne, Pexiiie ou Pezenne (v. 7416), ni sur les rapports étroits qui existent entre Anséis et le roman certainement angevin de Gaidon, et qui, n'étaient certaines différences, me porteraient à croire que les deux œuvres sont du même auteur. Mais pourquoi faire de son héros un Breton, alors que l'histoire et toutes les traditions plaçaient Anséis en Lotharingie, sur les rives du Rhin, si le poème n'est pas écrit à la gloire de la Bretagne ? Et d'autre part, s'il est l'œuvre d'un Breton, pourquoi enlever ce pays à Salomon, son légitime souverain, et rejeter celui-ci en Grande-Bretagne, pour attribuer la couronne à un problématique Gundebod ? La question, ou le voit, reste obscure. Peut-être se résout -elle par l'époque relativement récente où fut composé ce poème. On avait alors peu à peu perdu le souvenir du réel, et les vieux chants composés dans la marche franco-bretonne avaient, pendant leur séjour en Champagne, subi, comme les lais arturiens, de si profondes modifications, que le sens historique était à peu près complètement éteint chez les fabricants d'épopées.
En revanche le sens géographique s'était développé. Suivons la retraite d'Anséis de Morligane sur Luiserne, puis sur Astorga, Léon et Castesoris, qui est sans doute Castro-
géris près Bargos, ou la marche des Français de Paris par Poitiers, Blaie, les landes de Belin hors Bordeaux, Dax, Sorges, Pampelune et Fourneaux, ou le voyage des messagers par Dax, Bordeaux, Blaie et Nantes, on retrouve là, à l'exception des deux premières localités qui sont probablement fabuleuses, des traces évidentes d'itinéraires des pèlerins de Saint-Jacques de Gompostelle. C'est d'après leurs indications que l'on dresse le plan des opéralious militaires que l'on prêle au roi Charles qui, de près ni de loin, ne vit jamais Astorga.
L'auteur d'Anséis a lu ou entendu beaucoup de nos romans. Il connaît la légende qui fait de Gui de Bourgogne le lieutenant du roi en Espagne, et il fait de lui le lieutenant de son roi Anséis. Il emprunte a.\ixSaisnes l'idée de faire de Naimon et de Tiéri, au détriment d'Ogier, les deux conseillers intimes du roi : à ce même roman, à Mainet^ à Aspremont, au cycle des vassaux rebelles, il prend Girard de Laon, Gondebod, Anquetil, Huon d'Auvergne, Moran, Jocelin ; il connaît les quatre fils de Garin de Montglane tels que les donnent Girard de Viane et Ogier, il imite Roland dans la composition de ses échelles, il entasse dans ses vei'S tous les Sarrasins possibles de tous les cycles; il ronnait la légende étymologique qui rattache au mot char le nom de Charles, mais il la comprend plutôt comme l'auteur d'Aquin que comme celui de Berte. La seule innovation consiste, à ce qu'il semble, à donner aux Basques et aux Navarrais auxquels il fait jouer un rôle, et c'est tout naturel, puisque ce sont les plus fermes chrétiens d'Espagne, des noms qu'il croit être du midi, Yon, le grand roi de Gascogne, et Raimond, le prénom quasi-héréditaire des comtes de Toulouse. Encore n'est-il qu'à moitié correct et, en bon Breton, transforme Yon en Yvon.
Je ne veux pas insister sur les nombreux lieux commams, les uns fastidieux, les autres assez bien traités, dont l'auteur
a formé son récit. Je ne fais pas ici œuvre de critique littéraire. La trame générale en est fort simple. Marsile n'est pas mort, il s'est réfugié à Morinde, la ville more, que le Roland latin lui donnait déjà comme résidence, mais il a perdu toute l'Espagne, où Charles a laissé [.ôur lieutenant et fait couronner roi Anséis, fils de Ripes de Bretagne, notre roi Erispoé (851-857) (1). Auséis veut prendre femme, mais il n'en peut trouver en pays chrétien. Il y a là une double allusion aux empêchements de parenté qui contraignaient souvent les barons féodaux à des alliances lointaines et aux vieilles légendes mythologiques qui nous montrent les héros allant conquérir une femme au pays des ténèbres, devenu ici le pays des païens. A^iséis envoie donc son sénéchal Isoré demander la main de la fille de Marsile , pendant l'absence de son vassal, il succombe aux avances de la fille d'Isoré ; celui-ci, furieux du déshonneur qu'on lui a infligé, se retourne vers les musulmans, abjure le christianisme, se joint à Marsile, enlève à Anséis toutes ses villes, et finit par succomber avec son allié devant le retour offensil de Gharlemagne. C'est, on le voit, la légende espagnole qui attribuait la conquête de l'Espagne en 711 au ressentimaut de même nature qui arma le comte Julien contre le roi Rodrigue.
Les protagonistes du drame sont, avec Marsile que nous connaissons déjà, Anséis et Isoré. Le premier n'est autre que le fils d'Ernoul, le père de Pépin d'Héristal ; mais, comme pour nos trouvères. Pépin d'Héristal et Pépin le Bref ne forment qu'un seul et même personnage, Anséis devient le père de ce dernier, et, comme à son fils, on lui décerne le titre royal. C'est le premier roi de la dynastie carliugienne, et, comme on a gardé le souvenir de la résidence lotharingienne de ces princes, on met Anséis à Cologne sur le Rhin. Telle est la donnée des Lorrains (p. 22,
(1) Gaitfrei (v. 101) a adopté cette donnée.
etc.), qui d'ailleurs ue lui font jouer qu'un rôle fort secondaire. Aie sait bien encore qu'il est roi de Gologae, mais ce roman le fait lutter contre les Sarrasins, ce qi:i est tout à fait invraisemblable.
Un pas encore, et notre Anséis ne verra plus en lui qu'un roi de la frontière sud-occidentale de l'empire carlingien, décoré du titre royal de Garthage, où il ne règne pas du reste, mais que l'on sait vaguement située en pays more, et qui d'ailleurs présente la môme initiale que Cologne. Désormais, ce n'est plus qu'un nom vague ; qu'il remplace Ganelon dans le collège des douze pairs {Roland^ OUnel, Gui de Bourgogne), qu'il accompagne Glovis dans ses guerres ou découvre la retraite où le comte Guillaume s'est fait moine (Anséis d'Auvergne, Bibl. nat. ms. fr. 796), qu'il refuse le don de Narbonne (Aimeri, v. 520) ou rende compte de l'état des frontières (Girard de Roussillon, par, 191), qu'il soit amené par la rime ou figure dans une énuméralion, il n'y a pas à en tenir compte, il n'a pas de signification, pas de valeur (1).
A l'origine, il n'a pas même dû avoir de légende, car, pour lui en faire une, on a tout simplement démarqué celle d'Ogier. Gelui-ci se mesure eu effet sous les murs de Laon
(1) Raoul (v. 725) cite un Anséis. Elie (v. 67) fait allusion à un Anséis de Gartage tué par Àïmer : c'est plutôt Ernéis. Doon de Maience (v. 10.963) et Jean des Preis dans son analyse de la Reine Sibile font d'Anséis un personnage mal famé, parent de Hardré. Auberi (éd. Tobler, p. 166, etc.) appelle Anséis le traître châtelain de Vimer, Doon de Maience (v. 5030) et Elias (v. 318) parlent du temps Anséis comme d'une époque très reculée. On trouve des Anséis dans Foucon (i° 17), Renaud (laisse 31), Ogier(p. 524), Aspremont (fo^ 20 et 23), Fierabras (v. 1720), Gaidon (v. 2170), Raoul (v. 752), Auberi (f° 89), Anséis de Blois, Moniage Guillaume, f" 272, Anséis d'Auberive, Aie, v. 3051, Anséis de Sessons, Auberi, éd. Tarbé, p. 136,
avec Bréhier et Isoré ; or, c'est Bréhier que les Saisnes donnent pour adversaire à Anséis dans cette sorte de résumé de l'histoire de France par lequel s'ouvre le poème (1), et c'est Isoré qui dans le roman que j'étudie est son plus terrible ennemi. Peut-être même est-ce à l'influence d'Ogier qu'est due l'importance assez grande de Laon, la capitale des Carlingiens au X^ siècle, mais qui, dans notre poème, ne supplante ni Paris, ni Aix.
Isoré, est encore un de ces noms germaniques qui se sont introduits, on ne sait comment, dans notre épopée. Ta.niôt (Ro7icevaucc, laisse 341, Gaufrei, v. 146, Auberi, i" 76, Aspremont, Bibl. nat. ms. fr. 25.529, f 64, Otinel, v. 1145, Raoul, V. 4320, 7978, Fierabras, v. 340), c'est, peut-être pour la rime, un chevalier chrétien sans grande importance, tantôt (Doon de Maience, v. 6633) un personnage des temps passés ou un pape (Amiles) ; la plupart du temps, c'est un personnage méchant, hostile au héros, un païen, un traître, comme ici, comme dans Covenant Vivien (v. 6085), Foucon (i." 1 12), Aliscans (v. 3i29), Bataille Loquifer (laisse 39), Gaidon v.4020, 7574), le Moniage Renoart, 1. 7, Ciperis. Dans VOrson de Beauuais que résume (ann. 779) le chroniqueur Aubri de Troisfonlaines, c'est le roi païen qui tient le héros captif ; dans Ogier, c'est un des adversaires du héros ; dans le Mo~ niage Guillaume, c'est le chef saxon que le comte Guillaume tue sous Paris ; dans les Lorrains, c'est un comte de Boulogne dont Begou triomphe en champ clos, également sous Paris. Or, il y avait aux portes de cette ville un tumulus que l'on appelait la tombe Issoire et où certains voyaient le tombeau d'Isoré. On a donc pu, par une fausse conciliation des noms d' Issoire et d' Isoré, forger de toutes pièces la lé-
(1) De même que Huon Capet est dans notre épopée petit-fils par sa mère d'un boucher, Anséis est dans ce récit le petit-fils maternel d'un vacher, et de plus, fils bâtard du dernier roi Garin.
gende du géant païen, de même qu'il avait suffi de la vue de la pierre tombale de Vezian au cimetière gallo-romain des Aliscans d'Arles pour créer la légende de Vivien ; mais on a pu aussi bien être amené à cette confusion par l'existence préalable d'un récit épique sur quelque chef saxon de ce nom. Et là encore, on le voit, les recherches les plus scrupuleuses n'aboutissent qu'à l'incertitude. Gomme Baligand et Garsile, comme Turgis et Valabrun, Isoié reste suspendu entre l'histoire traditionnelle et le caprice individuel d'un romancier (I).
Avant de quitter Anséis, regardons une seconde fois défiler ces beaux escadrons français, ces dix échelles, que nous avons déjà saluées se préparant à venger la mort de Roland. Malheureusement l'auteur et ses copistes ont singulièrement brouillé leurs rangs, et, dans leur hâte à répondre, ils semblent bien plus nombreux que ne l'annonce le texte. Ogier commande le premier corps : c'est là le rôle d'avantgarde qui lui est toujours attribué. Le roi vient le dernier avec son corps d'élite, les barons de la France propre qvL Anséis énumère trôsjustement. Flamands et Brabançons, Artésiens et Gambrésins, Vermandois et Beauvaisins, Boulenoisi Amiénois, Pohiers. Le neuvième corps a pour chef, comme dans Roland, Tiéri d'Ardenne, auquel on ajoute très logiquement, comme dans certains remaniements de Roland, le régent du royaume d'Arles, Girard ;.les Normands du duc Richard sont là également à leur poste. Mais l'auteur a pris au sérieux le surnom de danois que la légende a donnée à Ogier, et lui fait commander ses prétendus compatriotes ; il ressuscite à tort Estoul et Sanson qui ont péri à Roncevaux,
(1) Il faut en rapprocher Tlsoard d'Ogier (p. 329), et de Gui de Bourgogne (p. 136).
Isoré et Isembard sont l'un et l'autre deux renégats ; tous deux ont donné leurs noms à des tumuli célèbres.
pour leur faire commander les Autunois, les Langrois, les BoarguiguoQS, les Champenois, il veui caser les Anglais et les Lombards, mais il leur donne des chefs, Salomon elOlon, qui ne sont pas les leurs, il dislingue à tort Girard de Viane et Girard de Laon, la Saissogne (Saxe) et le Soissonnois, la Terasse ^(Tiérache) et Terascoigne (Tarragone), il veut faire une place à part aux Angevins de Gaidon, dont un poème récent vient d'affirmer l'existence, il ne sait pas distinguer les Alemanset les Bavarois et leur donne un peu au hasard pour chefs, aux Alemans un vrai bavarois, Odilon, aux Bavarois, un compatriote de fantaisie, Naïuelon. Où mettre Gondebod ? Avec les Frisons, suivant l'usage ; ou avec les Bretons, d'après ce qu'il vient d'inventer de sa résidence a Nantes ? Sous quel chef placer les Aquitains ? Sous Yon de Bordeaux ousousDroon de Poitiers ? Là dedans il s'embourbe, patauge, se contredit et s'enlise. Décidément les hommes, lorsqu'ils aspirent à être complets, ne parviennent qu'à paraître longs.