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LE X« SIÈCLE

J'ai déjà fait allusion dans le premier chapitre de cette étude aux événements et aux personnages du X' siècle qui sont devenus matière ou ornement épique. J'ai parlé de Baudoin de Flandre (896-917), d'Erluin de Pontieu (926-946) , d'Haguenon, d'Herman de Souabe (926-948) ; il reste à étudier un groupe, celui des trois barons da l'ouest, Hoël de Nantes (960-981), Jofroi d'Anjou (958-987), Richard de Normandie (943-996), un fait, la conquête de la Bretagne par les Norois et leur expulsion au X* siècle.

Les trois barons hérupés, pour leur don:ier le titre qu'ils portent dans l'épopée romane, y font une figure fort dissemblable. Richard est celui dont le rôle est le plus étendu, celui qu'on retrouve le plus souvent et dans la plus brillante posture ; mais il n'est jamais qu'un héros épisodique. Jofroi, moins favorisé par les trouvères, est, aux yeux des chroniqueurs latins de sou pays qui traduisent des poèmes perdus ou qui en démarquent pour les lui appliquer, un héros épique de premier plan. JHoël enfin, à cheval sur les cycles d'Artus et de Charlemagne, membre d'une famille épique qui comprend son père Alain, son frère Erec et son ennemi Gonan, atteste qu'en ce siècle encore la production romanesque a en B-etagne son maximum d'intensité.

Le rôle épique de Richard de Normandie est très considérable. Dans Roland (v. 3050) il commande les Normands,

il figure déjà (v. 171) parmi les conseillers du monarque,il est tué par l'émir (v. 3470) . Il n'est pour ainsi dire pas un poème qui l'omette : Floovant (v. 1429), Fierabras (v. 112, etc.), Gui de Bourgogne (v. 74 et suiv.), Anséis, (v. 9346, etc.), Galie7i{p. 126 et 336), Simon de Pouille (f° 142, etc.), Doon de Maience (v. 7354, etc.), Aimeri (v. 358, etc.), le Montage Guillaume (f 272), le roi Louis (v. 136), les Saisîtes (laisse 30, etc.), 0^/e>* (p. 211, 221), les Enfances Ogier (v. 512, etc.), Doon de Nanteuil (v. 154), Bovon d' Aigremont (p. 26), Maugis (v. 5227, 6683, 8537, 8599), Renaud (laisse 12, etc.), Girart de Viane (p. 161) , Girart de Roussillon (par. 230, 231, 248, 398) , la Reine Sibile [i^' 280, 282 , 372) lui font jouer un rôle important. Le chroniqueur Jean des Preis en fait le petit-fils de Doon, le chroniqueur Aubri de Troisfontaines le petit-fils d' Aimeri. Dans les cinq premiers de ces poèmes et dans Renaud, il est un des douze pairs : dans doon de Nanteuil, il porte l'étendard royal, et dans Doon de Maience il supplée dans cette charge l'évêque Turpin. Dans Girart de Viane, il propose l'ouverture des négociations. Dans Renaud, où il est tombé aux mains des rebelles, les barons obligent l'empereur à faire la paix pour lui sauver la vie. Dans la première version des Narbonnois (v. 583, etc.), il va au secours d' Aimeri ; dans la seconde (II, p. 38), il est chargé de faire tête aux Saxons, tandis que les Bretons et les Angevins marchent contre les Sarrasins d'Espagne. Dans Fierabras, c'est lui qui traverse les lignes ennemies pour aller chercher au camp royal l'armée de secours destinée à délivrer ses compagnons assiégés. Dans Gui de Bourgogne, c'est lui qui rabaisse l'orgueil du roi en lui montrant combien est imparfaite sa conquête de l'Espagne. Dans la Reine Sibile, il fait partie de l'ambassade envoyée à Gonstantinople pour demander la main de la jeune princesse ; plus tard, il se prononce énergiquement contre la continuation de la guerre.

La fondation par ses soins du monastère de Fécamp est rappelée dans le roi Louis ^ v. 138, dans Gui de Bourgogne, V. 75. Le Couronnement qui en veut aux Normands, sans doute par confusion avec les Norois, peut-être aussi par animosité locale, lui attribue un vilain rôle (v. 1574, etc.). Gomme les autres barons de l'ouest . il aide toujours le roi contre les rebelles, contre Bovon et Girard, contre Ogier et Renaud, et son contingent, dans fiouo^i d' Aigremont, est évalué à vingt mille hommes.

Son rôle est, on le voit, fort important, mais de pure convention ; et, sauf la fondation de Fécamp, que l'on rappelle en passant, aucun trait de son histoire réelle n'a survécu dans sa physionomie épique (1).

(1) Outre le Richard frère de ile»iaud dont j'ai parlé, mentionné par ce poème et par Gaufrei (v. 92), outre différents Richard de pure fantaisie (le héros de Bichard le Beau et son père adoptif, le ribaud ivre qui insulte Bertran et est tué par lui, Ogier , le Richard de Duras, de Galien, p. 279, il y a dans l'épopée certains Richard sur l'identité desquels il est assez difficile d'être fixé. Il est très évident que le Richard de Poisi, de Galien, le Richard de Comborn, de Girard de Roiissillon, le Richier de Normandie, d'Atmen, le Robert de Normandie, de Doon de Maicnce, ne sont que des variantes ou des erreurs de scribe ; on peut penser de même et lire dans le Siège de Barbastre Richard (et non Achard) le normand, f*^ lbO,et Richard le duc de Normandie (et non le courtois dePavie), f° 146 ; ou dans Charles le Chauve, f° 34, Richard le normand et non Guichard comme défenseur de Paris contre les rebelles. Par contre, dans Otinel, v. 1223, il faut lire Milon d'Eglent et non Richard d'Eglent, dans Ogier (laisse 3 et p. 125), Hue du Mans, et non Richard ou Richier du Mans, dans Foucon, p. 60, Girard le lorrain et non Richard. De même le Richard de Chaumont, de Godefroi, v. 5190, etc.), quoique appelé Richard le normand (p. 271), en est certainement distinct.

Mais que dire du Richard l'inglois de Foucon, f" 17, du Gui de Beorges et Richard d'Auvilers de Foucon, p. 59, du Gui de Nevers

Jofroi, comte d'Anjou do 958 à 987, a été introduit dans notre épopée au môme titre que ses contemporains et proches voisins, Hoël de Nantes et Richard de Normandie. Ce ne sont pas des héros épiques, ce sont des seigneurs féodaux, qu'un interpolateur intercale , dans un vieux poème où ils n'ont que faire, en un ou deux vers, v. g. dans Roland^ et où d'autres trouvères plus récents viennent le chercher, soit pour lui faire jouer un rôle, soit pour l'associer à un normand, à un breton, à un manceau authentique (Fierabras, les Narbonnois, v. 2542, etc., Girart de Viane, Raoul, les Lorrains, Renaud, Simon, la Reine Sibile, f° 373). Quand on le trouve associé à Huon ou à Hunaud {Siège de Barbaslre, Aimeri, Otinel, Gaidon, Ogier), il faut bien se dire qu'il y a un écho d'un vers associant Huon du Mans ou H. (lisez Hoël) de Nantes et Jofroi l'angevin, et qui s'est en partie substitué à un vers où figurait le Hunaud ou Huon épique. Lorsqu'on voit Jofroi d'Anjou figurer comme messager dans Guibert, il faut se dire que primitivement il n'y avait là qu'un Jofroi sans seigneurie -, mais on était si habitué à voir toujours le surnom d'angevin accolé au nom de Jofroi qu'un remanieur irréfléchi l'aura mis là, croyant bien faire. Lorsque dans les Lorrains et dans Ogier on trouve Jofroi de Lusignan, il s'agit du fils de Hugues VIII introduit là, comme Savari de Mauléon, pour rajeunir un héros ancien ou pour vieillir les ancêtres d'un seigneur moderne. Lorsqu'il est question de Jofroi le breton, il faut toujours lire Jofroi le baron. Quand Foucon, la Mort Aimeri^ Galien, la version italienne des Enfances Ogier, Girart de Viane, Aspremont, les Saisnes parlent de Jofroi de Paris, il faut lire Josse de

et Richard, Richier ou Gimrd d'Orion oudeRion, Ronceveaux, laisse 338, du Richard mon parent et Fouchier le barbé de Gui de Bourgogne (p. 136). La saga de Gharlemagne (I, 37; cite un Richard fils de Richard de Normandie.

Paris, diminutif de Josseran, ou Jofroi d'Anjou dont on a modifié le nom pour la rime, car Jofroi l'augevin assonait, mais ne rimait pas, dans les laisses en i. Nulle importance à attacher au Jofroi fils Rogier de Foucon, au Jofroi fils Gandin des Lorrains. Godfrid de Danemark reste donc le seul Jofroi épique, à moins que dans l'allusion aux guerres de Renier et de Jofroi l'Aleman que raconte Girart de Viane, il faille voir un souvenir du comte Renier de Hainau et du pirate Scandinave Godfrid, devenu duc de Frise, et assassiné en 885, avec lequel en effet Renier put se mesurer. Mais Danois et Allemand sont souvent synonymes dans notre épopée, et il se pourrait qu'il ne s'agit là encore que du plus ancien des deux (1).

On m'objectera pent-étre qu'il a existé des épopées perdues dont Jofroi d'Anjou était le héros et dont on retrouve le squelette dans la chronique latine d'Eudes de Marmoutier (XIP s.). J'en doute fort, et je me demande si ce n'est pas le chroniqueur qui, à l'imitation des vieilles chansons, du Moniage Guillaume notamment, a composé de toutes pièces son récit, où il a intercalé le nom de Jofroi.

Deux épisodes le composent : le premier est relatif au siège de Paris de 978 ; Jofroi d'Anjou tue le géant Hethelwulf qui insultait quotidiennement les Français, il est le gonfalonier du roi et prend une large part à la défaite près de Soissons des ennemis qai,ayaut levé le siège (1 ), ravageaient le Soissonnois et le Sellentois jusqu'aux environs de Laou. Dans ce géant je suis porté à voir l'Aerofle de notre épopée ; mais les assiégeants ne sont pas l'empereur Otoa, duc de Saxe et roi de Germanie, ce sont le danois Huasten ou Haustuin, sans doute le fameux Hasting ou Alstagn du IX* siècle, et les comtes de Flandre Edouard et Hilduin, appuyés d'un contingent saxon ou souabe. Or Edouard et Hilduin ne

(1) Il les fait camper à Montmorenci, il faut lire Montmartre.

sont ni des flamands historiques, ni des personnages épiques. Je ne connais d'Edouard que parmi les rois saxons d'Angleterre, et l'intervention des Flamands dans la guerre de Foucon d'Anjou et d'Odon de Chartres en 992 ne me paraît avoir aucun rapport avec notre récit.

Le second met en scène le roi Huon ; c'est évidemment Hugues Gapet, et il y a là déjà une erreur, puisque Jofroi mourut l'année où ce prince ceignit la couronne. Près de lui se trouvent Jofroi et Richard, puis Fleuri de Lorraine, il faut lire probablement son frère Henri, duc de Bourgogne. Un teuton de Suesia, Eielthed (c'est probablement Elhelred, d'où notre épopée a fait Aelrot) (I), réclame la couronne de France comme descendant de Pharamond et de Glovis ; on sait que c'est dans notre épopée la prétention de ces princes saxons plus ou moins historiques, ancêtres de Guitequin, qui s'appellent Brunamond, Bréhier, Justamond. Ethelred a l'appui du roi d'Italie Otoa ; est-ce l'empereur Oton, qui fut en effet roi d'Italie et qui combattit le duc de Frince Huon, père du roi Huon Gapet ; c'est possible. Les deux Oton et les deux Huou auraient été confondus, car on voit Huon assez disposé à se contenter du duché de France. Toujours est-il que Jofroi se mesure en champ clos avec le frère du duc de Saxe, Berthold, et par sa victoire assure la couronne sur la tête du roi Huon (2).

(1) On remarquera qu'Etlielwulf, Edouard, Ethelred, sont des noms portés par les rois saxons d'Angleterre.

(2) La Chronique de Nantes attribue la défaite et la mort de l'insolent géant saxon sous les murs de Paris au duc Alain Barbetortc (938-952). M. Jeanroy a fait remarquer dans la Romania le caractère épique de ce récit complètement fabuleux. C'est donc à tort que M. de la Borderie le rattache aux événements de 946 afin de lui conserver son historicité. Si l'épisode se passe sous le roi Louis, c'est parce qu'il a été emprunté au Moniage Guillaume. Le duc Alain est d'aillein-s le moins épique des trois princes de la

Hoël n'a pas cette riche biographie épique. Il ne paraît que pour commander les Bretons ou pour figurer dans une énuméralion de barons et de seigneurs. Tel est son rôle dans Aspremont (f*" 26, 27, etc.), Foucon (f° 14etp. 60), Girart de Vianc (p. 33 et 64), Girarl de Roussillon (par. 147), le Couronnement (v. \6d d.), Fierabras [v. 4701, etc.), Gui de Nanteuil(y.ldQ), Aimej'i (v. 380), Doon de Maience (v. 8078), Gaidon (v. 1237 etc.), les Lorrains (p. 20, etc.), Maugis (v. 4547). Il est cependant plus ancien dans l'épopée que Jofroi d'Anjou et Richard de Normandie, puisque Turpin, qui ignore ces deux personnages, mentionne Hoël à deux reprises, parmi les adversaires de Fernagu et parmi les morts de Koncevaux. Lqs Enfances Ogier (v. 514, 575, 5097, 5102, 5524), qui l'ont emprunté à Ogier (p. 107, etc.), lui confient la garde de l'étendard royal et ajoutent qu'il portait pour armes le propre blason de Gauvain, le neveu d'Artus. La plupart du temps, il [est désigné dans nos poèmes sous les noms d'Hoël de Nantes ou d'Hoël le Breton ; Aimeri l'appelle pour la rime Hoël de Gotentin. Un manuscrit de Girart 'de Viane donne la forme Noël. Il est bien évident que dans Ogier (p. 4, etc.) et dans les Lorrains (p. 207) il ne faut pas lire Hue ou Hunaud, mais Hoël de Nantes, en ce sens que Hunaud est l'œuvre d'un scribe et non d'un trouvère. Faut-il agir de même pour Hunaud le breton d' Aimeri (v. 1545, 2782, 4201) et du Siège de Barbastre (f 110 etc ) ? Y avait-il dans le poème primitif Hoël le breton, et Hucaud est-il une erreur de scribe ? Y avait-il Hunaud et quelque trouvère, influencé par Hoël le breton, a-t-il jugé à propos de fondre en un seul ces deux personnages ? Si cela était, Hoël atteindrait presque la réputation épique de Richard, et il la dépasserait sur d'autres points.

dynastie nantaise ; ses fils Hoël et Erec figurent dans le cycle d'Artus ; il n'est mentionné que dans Gaufroi de Monmouth.

En effet, Ille, qui n'est plus aujourd'hui, dans la forme où nous le possédons, qu'un roman d'aventures, a pour fondement historique les luttes d'Hoël de Nantes contre le comte de Rennes Gonan (970-992). Même on a supposé avec raison que Galeron, qui dans le roman est la femme d'IUe, était un souvenir du Galuron qui en 981 assassina le comte Hoël ; dans l'original dont s'est inspiré Gautier d'Arras auquel nous devons la rédaction actuelle de ce roman, Galeron aurait joué le rôle d'ille ; persécuté par son suzerain le comte Hoël, il se serait réfugié près de Gonan, qui lui aurait donné les moyens de se venger de leur comrun ennemi. Le roman en effet est très hostile à Hoël ; mais, sous l'influence des événements contemporains, il fait de l'énergique comte de Rennes du X* siècle, à l'image du faible Gonan IV (1156-66), (1) un souverain sans influence, et c'est à la cour de France, parmi les héros carlingicns, Esloul, Gérin, Lancelin, que son héros va chercher appui. Des personnages des divers cycles se heurtent d'ailleurs dans ses vers ; à côlé de ceux-ci l'on voit paraître des personnages particuliers au cycle d'Artus, Brun, Diuos, Eliduc, Lot, Nu, Ris, des noms de l'épopée antique, comme Paris, ou de l'histoire des croisades, comme Estatin

Hoël joue un grand rôle dans le cycle d'Artus. Gaufroi de Monmouth nous le montre (liv. IX, chap. 2, 11, 12, 17, liv. X, chap. 9 et 10) se signalant près du roi breton dans ses campagnes d'Angleterre, de France et de Bourgogne, à la tête des Armoricains. Il est le beau-pêre de Tristan, le père de la seconde Iseut. S'il manque dans Chrétien de Tioies et dans Raoul de Houdan [CUgès, Erec, Ivain, Méraugis], du moins son frère et successeur au comté de Nantes, Erec

(1) M. G. Paris date I/ie de 1157. Il faudrait donc abaisser un peu cette date, car il me semble difficile que Conan III ait été le prototype de l'impuissant prince dont parle le roman.

(981-990), remplace-t il dans les romans français le Geremt des contes celtiques. Il figure d'ailleurs dans trois des cinq mahinogi gallois consacrés aux exploits d'Avtus, Gerainl, Peredur et Rhonabwij, et les triades (tr. 94 de Lotb) le signalent parmi les trois chevaliers royaux de la cour. Nul d'ailleurs n'a gardé le souvenir d'Alain son père ; il y a bien dans Gaufroi de Monmouth (liv. XII, ch. 6) un Hoël fils d'Alain et père de Salomon, mais c'est un personnage généalogique dont le rôle est nul, tout comme celui du prétendu Hoël II, fils du grand Hoël, gendre de Run et aieul de ce troisième Hoël dont je viens de parler. Pour Gaufroi, Hoël est le fils de ûubricius, nom porté par un évéque réel du VII* siècle, prédécesseur de Teliau sur le siège de Landaf, et par le grand évéque légendaire de la cour d'Artus, coosécrateur prétendu du saint armoricain Sanson et contemporain légendaire de S. lltud .

Pour les Gallois, Hoël est le fils d'un certain Emyr, ancêtre mythologique où je retrouve l'Eber ou Emer des récits gaéliques, l'Ivor de Gaufroi, l'Ivoire ou Ivorin des romans carlingiens (1).

Ainsi ont été introduits dans l'épopée celtique tous les héros des Amoricains, Salomon dans la légende de Gadwalla, Alain qui est à la fois Alain le Grand (877-907) et Alain Barbetorte (937-952) dans celle de Gadwallader, Hoël et Erec dans celle d'Artus, Conan enfin dans celle de Maxime où le fondateur de la Bretagne féodale devient six siècles plus tôt le créateur du royaume breton.

(1) Je me demande si Guil ou Hueil fils de Cau, Caun, Can ou Nau, cité par le mabinogi de Kuhlwch et la vie de GUdas, un des trois porte-diadème, dit une variante de la tr. 29, n'est pas identique à notre Hoël. Quanta Emys à Fceil rouge, oncle d'Artus dans Kuhlwch, je lis plutôt Emrys (Arabrosius) qu'Emys (étalon).

De 919 à 937 la Bretagne fut au pouvoir des pirates Scandinaves. Telle est la base historique d'Aquin, où l'on a vu à tort une allusion aux guerres de Gharlemagne contre les Bretons.

Aquin, où l'on peut voir, soit le Scandinave Ingco, qui régna réellement en Bretagne en 931, soit le personnage mythologique que les Allemands appellent Hagen, a été couronné à Nantes ; les gens de son lignage occupent le pays de la Mé (la Mée), lui-même s'est installé à Quidallet (S. Servan), ville bâtie par Darius, ce qui prouve que l'auteur connaissait le roman d'Alexandre, ses neveux occupent Dinard et Gardoine ou Gordaine, nom mythologique (1) de Dorlet, aujourd'hui Dollet sur le Budon ou Bief - Jean, commandant le passage des marais S. Coulman ou Goaquin, et les Bretons ne conservent plus que Vannes (lisez Rennes) et Dol, dont l'archevêque, appelé Isoré, comme beaucoup d'ecclésiastiques épiques, joue le rôle de principal maître et capitaine des Bretons qu'il tint en effet dans la seconde moitié du X» siècle.

Ce qui a facilité la conquête Scandinave, c'est l'absence des principaux barons de Bretagne qui (le fait est constant dans notre épopée) ont été obligés d'aller en Saxe pour aider le roi Charles à terminer cette guerre. Le roi leur doit de les réintégrer dans leurs terres, d'autant qu'Aquin menace de passer le Coesnon, de prendre Orléans et Leion (Laon et

(1) Je rapprocherais plutôt en effet Gardoine du Garden ou Garadin allemand (Lummert de Garden dans un chant populaire allemand sur Théodoric, et Garadin ou Garadé,- pays mythologique dans Gudrun) que de l'actuel Rigourdaine.

non Lyon), Paris et Chartres, S. Denis et Saison (lis. Soissons) (1), et d'emprisonner Charles dans la tour d'Oreilghe où Oreigle où l'éditeur du poème voit la forteresse appelée aujourd'hui tour Solidor.

Après avoir fait ses dévotions à S. Gervais d'Avranches, au mont S. Michel et à S. Sanson de Dol, et franchi la Seuue (la Sélune) et le Coesnon, Charles bat les païens sur l'emplacement actuel de la chapelle S. Etienne, à 3 kil. de S. Servan, et va camper à Château-Malo, à 5 kil. de la ville, pendant que les. Bretons s'installent à Bise. Dinard est pris, les chrétiens vaincus à Gésembre finissent par entrer dans Quidalet, où le roi fonde l'église de S. Pierre, et voient DoUet s'écrouler miraculeusement devant eux. Aquin se jette dans un navire, côtoie Terzon (peut-être Gesson), débarque à S. Mahé, entre à Brons (lisez Brest) et va livrer bataille à Carhaix au roi de France qui, après avoir traversé la Rance, venait au-devant de lui par Gorseul. Il est battu, se sauve au Mans (le Mené), dans la forêt de Nyvet (Nevet), et, chassé de ce dernier asile, il est tué par les chrétiens près de l'ermitage de S. Gorentin, aujourd'hui le Menescop en Plomodiern (2).

Autour d'Aquin, le poète place des personnages qui nous sont connus, Noiron, l'empereur romain Néron persécuteur des chrétiens, Clarion (écrit à tort Cherion), Florian ou Flour variante de Clovis, Corpssabron ouGorsaliuu (lis. Corsabrin) Grimoard qui est sans doute mythologique, Grihard (écrit

(1) L'auteur paraît affectionner Soissons. II appelle Charles le roi de Soissons. Il dit que le culte de S. Gervais fut apporté à Avranches par l'évêque Tiéri, qui était de Soissons.

(2) Ici comme dans Anséis le roi Charles se fait porter dans un char. On sait que, sans doute parce qu'on a voulu retrouver char dans Charles, certaines traditions le font naître dans un char. La grande Ourse a été parfois appelé le char de Charles.

à tort Girard) qu'il faut rapprocher de Frohard, Avisard (I), Acrochard (2), Alard qui ne doit figurer que pour la rime Seguin (3) qui doit être interpolé, car sauf une confusion possible avec Sanguin, il n'y a pas de raison d'en faire un musulman, Doret ou Dorlet, Ghales ou Ghaliart qui sont des noms de lieux transformés en noms d'hommes.

Parmi les chrétiens, on trouve Naimon et Fagon, deux personnages d'Aspremont, bretons sans doute l'un et l'autre, Garnier, chef du contingent pontifical, qui est, commeje l'ai déjà dit, le frère de Lambert, l'allié de Nominoë, mort en 852, le roi breton Erispoé, appelé ici Ripes de Dol, Tiori de Vanne», représenté comme le père de Roland, et dont Salomon, le célèbre roi breton, est ici, comme dans Aspremont, le neveu, Baudoin de Nantes, le frère épique de Roland, auquel par suite de l'influence des Chétifs et du souvenir de Baudoin de Flandre, on associe de temps en temps Ernoul, Guineman, le vassal de l'évêque, qui est le roi breton Guiomar, Richier(et non Richard) qui vient sans doute aussi d'Asprcmont, puis des personnages inventés, mais qui ont une physionomie bretonne , Gonain ou Gonein (Gonan) de Léon, Hamon de Montrelès ou Mourellès,

(1) Oa trouve dans Fierabras le forgeron Hanisars ou Aurisas, frère de Galan (v. 646), dont il faut rapprocher le forgeron Hauri... de Mainei (p. 328), le breton Anisent ou Alisent qui apporte au roi dans Aspremont (f" 55) Tépée qu'il doit ceindre à Milon, le breton Enissans dans Girart de Roussillon (par. 550).

(3) On ne retrouve Apréhan, Aprochan ou Asperant que dans Aspremont.

(4) V. 3076-77. M. Paris a proposé de lire le nom propre Aliafin, parfaitement inconnu d'ailleurs. Je lirais plutôt

Par la bataille es vous... Akin, Nies fut... et frère fut Seguin.

Car Seguin et Aquin sont frères.

Theart (1) de Rennes, Merien (2) ou Memerien de Brest, Excomar de S. Pabu, Yves de Seison, remplacé plus loin par Hubaut de la Fierté, et Morin (3) de Dolas par Tourgis, nom emprunté à Roland, et qui vient là à tort, puisque c'est celui d'un sarrasin, auxquels on ajoute Aray de Cornouaille, Richardel et Guion de Léon, qui sont de doubles emplois évidents (4). D'autres noms sont dus à une fantaisie étymologique ; les monts d'Are (Mené Are) ont donné le sire Aray de Mené, Garhaix (Caroès), Hoès de Carabes, l'ile Agot près Dinard, le sire Agot, Gbâteauserin en Plévenon, parfois traduit le cbâtcau de la sirène, ou le châtillon de Servan, ou enfin le château de sire Aion ou Eion, écrit une fois cà tort Nynet. On se trouve en présence d'un homme qui connaît bien le littoral nord de la Bretagne et qui cherche à faire entrer dans le poème, d'une manière ou de l'autre, la séiie de ses connaissances (5).

(1) Theart se retrouve comme nom de voleur dans le Moniage Renoart, laisse 18.

(2) Le breton Merlan figure dans Girart de Houssillon, par. 493. /3) Morin se retrouve dans Aspremon(, f°» 23 et 27, EHe, v. 1489

(interpolé), Aioiil, v. 9033 (lombard), lUe, v. 6577 (fils du héros) Maurin est le héros d'un poème provençal.

(4) Hue duc Nesmes (lis. Huon du Mans) et GefTroy FEngevin sont interpolés, v. 988. De même Ernoul de Flandre et . Guarins, V. 456, de même Bernard intercalé entre Ernoul et Baudoin, v. 290. De même Guinemer^ associé, v. 2730, pour la rime à Aion.

(5) Il faut remarquer que la vieille Ahès, la déesse éponyme de Garhaix, est représentée comme la fille de Corsolt. Les deux capitales gallo-romaines des Osismii et des Curiosolites sont ainsi réunies par un lien de filiation.

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