LA LÉGENDE D'ÉLIE
J'ai déjà rencontré, au cours de ce travail, différents personnages de la mythologie celtique que l'on a habillés de noms courants pour les faire figurer dans nos poèmes , Gwyn ou Ganelon, Eber ou Ivor. En voici encore un, Heli ou Beli (1), le Bile des Gaëls (2), que l'on a déguisé sous les formes hébraïque ou germanique d'EUe et d'Elinan pour l'introduire parmi nous, où il est le héros de deux romans, Elie et Elias, parait fréquemment de ci de là dans notre épopée, et joue, sous des noms multiples, un rôle considérable dans les romans du cycle d'Artus.
Elie n'est pas un poème épique, c'est un roman. C'est l'histoire, déjà bien des fois redite, du fils d'un seigneur
(1) Les deux noms sont identiques puisque Gaufroi de Monmouth (III, 28) donne au père de Lud, appelé Beli par les textes gallois, le nom d'Heli. La transcription latine du nom est généralement Belinus.
(2) Beli est encore Mel, qui a donné son nom à la Bretagne, Mel inis, île de Mel et non de Miel, et que Gaufroi de Monmouth appelle Malin ; les Gaëls qui ont Bile et son fils Mile, ont aussi Fail inis, l'île de Lumière. Les Scandinaves connaissent également Bile, l'ennemi des dieux, Vile, fils de Loki, Meila, frère de Thor, Ali, ennemi d'Adils et de Rolf, Vili, frère d'Odin, Vali, son fils.
français, fait prisonnier dans un débarquement Je pirates, conduit en pays étranger où il se fait aimer de la fille de son geôlier, et échappant en fin de compte avec elle aux embûches de leurs ennemis. Le jongleur a eu évidemment le dessein de rattacher son histoire aux luttes soutenues par les chrétiens du midi contre les pirates maures qui infestaient la Méditerranée.
1° Elle est fils du seigneur de Saint-Gilles, célèbre monastère et pèlerinage fréquenté du pays nîmois.
2° Il est parent des fils d'Aimeri de Narbonne, car c'est en essayant de délivrer Bernard, Guillaume , Ernaud et Bertran, qu'il se fait capturer. Un autre membre de la famille. Aimer, figure au v. 66 comme ayant été en rapports (on ne dit pas s'ils étaient amicaux ou hostiles) avec le père d'Elie, Julien. Ce même Julien est dans un passage du Couronnement de Louis, l'adversaire de Guillaume, fils Aimeri (I). Enfin, dans le dernier état de la légende, tel qu'il nous est représenté par le chroniqueur Aubri de Trois-Fontaines (ann. 779), Julien est le gendre d'Aimeri
3" Elle a une sœur,mariéeà Garin (v.41) de Pierre plate '^j qu'il faut lire je crois Pierrelate, position très importante et champ de bataille dans la vallée du Rhône, entre Orange et Montélimar.
(1) Dans ce passage, où Guillaume me semble être un Guillaume de Poitiers, Julien de Saint-Gilles représente les comtes de Toulouse de la maison de Saint-Gilles en lutte contre les comtes de Poitiers, transportés à Tépoque légendaire de Gharlemagne. Du moment qu'il y avait un Saint-Gilles à cette époque, on ne pouvait pas ne pas en faire l'ennemi des Poitevins.
(2) La saga dans le passage correspondaint porte Forfrettisborg. Il y a là, je crois, un nom mal lu, et une confusion de Garin de Pierrelate et de Girard de Frète. De même, quand elle lui donne Blevisborg, c'est-à-dire Blaie, pour résidence, il y a là, pour moi, une confusion avec Girard de Blaie.
4" Le combat a été livré dans cette même région. « Je fus pris desous Arles en l'estor communal, » dit Elle (v. 2205) ; et, quoique la version Scandinave ne reproduise pas. ce trait, ellle nous en donne l'équivalent en nous montrant (ch. 24) les chrétiens délivrés passant près d'Arles pour arriver à Saint-Gilles. Dans un passage qui ne se trouve que dans la saga, le nom de la grande ville, objectif principal de l'ennemi, est tout aussi bien, à consulter les variantes [Pelliers, Nunpellies, MonifelUes, Monfellus) Montpellier que Poiliers. (I).
5° Dans le combat dont le récit figure au début du poème (v. 220), on nous représente les chrétiens repoussés jusqu'à la Roche de Clin. C'est, dit le poète, une localité qui se trouve près de la Loire ; en réalité, il faut lire près du Rhône, c'est la Roche de Glun en Dauphiné.
Cela semble démoustralif, mais regardons de près la narration de cette bataille, de ce débarquement des pirates. Il s'est produit en Bretagne (v. 211) ; le roi, qui se trouvait à Paris lorsqu'il en a été prévenu, s'achemine vers le camp de ses ennemis (v. 210) par le Maine et l'Anjou (2), Le choc a lieu sur les bords de la Loire (v. 220) et les chrétiens sont
(1) Si la dernière laisse n'était pas manifestement l'œuvre d'un remanieur, la mention de Valence comme patrie du pèlerin qui retrouve Elle, celle de Brandis (Brindisi) comme port d'embarquement de l'armée libératrice, indiqueraient très nettement la Méditerranée comme théâtre des événements.
(2) Notre poème porte :
Il trépasse le Maine et Auvergne et Berri.
La mention de l'Auvergne et du Berri est fausse comme provinces contiguës au Maine, et comme se trouvant sur la route d'Angers ; de plus, pour aller vers le Rhône, il traverserait le Berri avant l'Auvergne. Heureusement la saga nous donne : « Il passe le Maine, l'Anjou et le Berri ». Le copiste avait sous les yeux un texte qui ne portait que les initiales des noms propres, comme cela
.repousses jusqu'à Angers (v. 229). L'énumération des royaumes que possède le roi païen est un mélange de pays celliques, l'Irlande et l'Ecosse, avec l'Afrique, la Syrie, Alexandrie ou Bagdad (1).
Ce roman, si peu breton dans ses confusions mêmes, a du moins l'avantage de nous montrer comment ou s'y prenait pour rajeunir les matières qui tendaient à s'épuiser. Le dieu celtique trausformé en baron du moyen-âge est représenté comme fils d'un saint Julien, qui subit lui aussi la même transformation (2). Sa femme, ou du moius, celle qu'à l'origine il devait épouser (3), Rosamonde, porte un
arrive souvent, et A... et B... Il aurait dû lire Anjou et Bretrgne, à moins que la rime n'eût déjà entraîné Berri. Il a mis Auvergne et Berri, ce qui est absurde.
Ce fait n'est pas d'ailleurs un fait isolé. Dans le Siège de Barbastre nous voyons (Bibl. nat. ms fr. 1448, f" 138) le roi de France quittant Orléans pour se rendre en Espagne, s'y acheminer par Tours et Angers, d'où brusquement il se trouve transporté à Narbonne, itinéraire évidemment fantaisiste si on ne le suppose pas emprunté à quelque expédition contre les Normands de la Loire.
(1) On pourrait trouver des renseignements dans l'itinéraire suivi par les vainqueurs d'Elie. Mais quand on suit leur trace de Bagdad à Sorbrie en Hongrie (probablement le pays sorabe) en laissant à gauche la Romanie et la Femenie, cest-à-dire l'Asie Mineure, à droite la Russie, on voit que l'on a affaire à un fragment d'itinéraire menant des bouches de l'Euphrate à celles du Danube en remontant le cours de ce premier fleuve et en traversant la mer Noire, nullement à une expédition revenant d"Arles ou de Nantes.
(2) Il n'est pas possible, étant donné le v. 9 sur Julien « qui fit bons ponts faire et grande hôtellerie », de ne pas identifier ce prétendu seigneur avec saint Julien, si connu au moyen âge sous le nom de saint Julien THospitalier ; saint Antoine, saint Vivien ont de même été transformés en barons féodaux. ,
(3) Le dénouement a été modifié, et Avisse substituée à Rosamonde poux permettre la soudure des poèmes d'Aioul et d'Elie,
nom chrétien d'origine geimanique, et a pour père Macabre, le Machabée de la Bible qui, étant juif, est devenu tout naturellement sarrasin. Le compagaon d'Elie, Galopin, nom commun doot je n'ai pas besoin d'expliquer la signification, a été rattaché à la famille de Tiéri et de Bérard, très connue grâce au beau poème des Saisnes. Les six rois païens contre lesquels lutte Elie, Corsaus, Rodoant, Grandoine, Triacre, Salatré et Malpriant, son fils Caifas, son lieutenant Josué et les compagnons de celui-ci, Hector etGontier, son ennemi Lubien, avec les siens, Gontable, Toruebran, Garlan et Malvcrgié, appartiennent à la Bible, comme Macabre (Caïfas, Josué), à l'antiquité (Hector), au cycle de Roland (Grandoine), de Guillaume /Corsaus, pour Gorsolt), à l'histoire des Croisades (Rodoant), ou se retrouvent fréquemment deci delà dans les différents poèmes qui nous ont été conservés, tantôt purs, tantôt légèrement altérés, comme Lubien, qui est Jubien dans la saga, et doit avoir été calqué sur un Rubien ou Rubin qui figure très souvenc dans nos romans. Les jongleurs avaient aiusi dans leurs souvenirs un trésor de noms propres où ils n'avaient qu'à puiser pour les adapter tant bien que mal au nouveau sujet qu'ils entreprenaient (I).
(1) Je compte six rois païens et non dix, et je lis par conséquent sisme et non disme au v. 258. En effet : 1° la saga n'énumère que six rois ; 2° le texte français en connaît sept, mais il a pris Orable pour un nom d'homme, tandis que c'est un nom de lieu ; les deux textes racontent huit duels, mais pour l'un ils dédoublent Salatré en Salatré et Malatré et pour l'autre ils supposent l'existence de deux Josué dans l'armée païenne, car Josias, Jossé, Gossé, Jossian, ne sont, quand on y regarde de près, que des variantes fautives de Josué II suffit donc de lire Grandoine au lieu de Gaidonnet, Gambon ou Granduse, et cela d'après le v. 561, de remplacer Aitropé et Josué (au v. 257) par Corsant et Salatré, que donne la saga. Codroé, Baligand sont certainement interpolés ; Ataignant
Le dieu celtique Eli est encore le héros du roman d'Elias.
J'ai dit que la première croisade avait inspiré les trouvères.
Ils composèrent d'abord des poèmes historiques, Àntioche et Jérusalem, dont la première rédaction paraît antérieure à
est un nom commun dont on a fait à tort un nom propre. Je n'ose me prononcer entre Salatrin et Tanabré (v. 666), Beraut et Jodoan (v. 2073^ Murgale et Maldras (v. 2074). Les deux derniers d'ailleurs figurent à l'état de souvenir et non d'acteurs. Les plus difficiles à identifier sont les quatre guerriers de Lubien (v. 2236-37 et 2306-07). On trouve en effet 1° Gontable, Gondracle, Jonacle ou Jonatre ; 2 Tornebrans, Onebras, Tanabras et Selebran, ces deux derniers distincts, mais n'en faisant qu'un en réalité ; 3 Malvergiés, Malingé ou Turfier ; 4 Garlan (Careld ou Scibras).
Gontable me paraît forgé sur Gontard, Tornebran ne doit pas différer deDanebrun. Tiacre ne se trouve que dans le Charroi de Nimes (v. 1122), encore y a-t-il une variante, Fiacre, et dans Huon de Bordeaux, v. 6076. Malpriant est une des nombreuses formes que revêt le nom d'origine germanique Maubrun. On le retrouve dans Floovant iv. 598), Aspremont (Bibl. nat. ms. fr. 25.529, f° 20), Barbastre (Bibl. nat. ms. fr. 1448, f. 150), Aïiséis (v. 2468, etc.), Aliscans (v. 5447 L.). Gontier est encore un nom d'origine germanique, souvent porté par des personnages antipathiques. Rubien se trouve dans Ogier, p. 87, Aliscans, v. 374, Fierabras, v. 7555, la Prise de Cordres, v. 596, le Siège de Barbastre, f. 147, la Prise d'Orange, v. 664, Anséis, v. 3612, etc., Blanchandin (sous la forme Rubion, v. 1088, Rubien, v. 2236, Subien, v. 4599, Ruban, v. 2340), Gaufrei, v. 4203 (Rubian), Galien, p. 125, Bovon de Comarcis, v. 2570 et 3322 (Rubion), Maugis (Rubion), v. 7164. Le Nubian de Mcliacin est encore calqué sur ilubien. Rubam et Rubien sont donc comme Floram et Florien. Faut-il y voir un
la croisade de Louis VII (1146) ; ils s'inspiraient, comme l'a établi M. Gaston Paris, de la chronique du prêtre Tuebeuf de Civrai, l'arrangeur des Gesto, telle qu'elle avait été remaniée par Robert de Reims, un peu de Foucherde Chartres et de'Raimond d'Aguilles, dont ils mélangeaient les récits avec ceux de Robert, sans s'apercevoir qu'ils étaient parfois conliadictoirés. Ils y avaient joint des récits oraux sur Gontier d'Aire, sur Thomas de Marie, sur le flamand Renaud Porquet, sur le cambrésin Reinbaud Greton, ils y avaient introduit leurs confusions habituelles, mêlant la bataille de Ramla en 1102, tantôtavecla bataille de Civetot en 1097 (où ils font prendre Arpin de Bourges), tantôt avec les combats livrés sous Jérusalem en 1099 (où ils montrent Baudoin près de périr suffoqué par les flammes), faisant venir au siège de Jérusalem des personnages demeurés à Edesse, réduisant à un seul événement les trois faits de guerre qui jetèrent dans les prisons musulmanes Richard, cousin de Boémond (1100), appelé Richard de Gaumont, Arpin (1102) et Baudoin du Bourg, transformé en Baudoin de Beauvais (1 104). Il ne leur suffit pas de raconter au gré de leur fantaisie l'eufancc de Godefroi do Bouillon, que le trouvère Renaud, remaniant tout le cycle, enrichit entre 1190 et I2l0 de nouveaux épisodes. Il leur parut iudispensable de rattacher à ces récils le conte mythologique du chevalier qui arrive un beau jour sur un bateau traîné par un cygne et qui doit, dès que sa naissance est connue, retourner dans le pays mystérieux dont il est venu. La première partie de sa légende, en nous le montrant susceptible, dans certaines conditions, de se métamorphoser en cygne, nous rappelle le dieu hellénique Zeus, se transformant en cygne pour séduire Léda. Le cygne était chez les Hellènes l'oiseau consacré à Apollon. Les Germains en avaient fait le compagnon de
nom germanique ou un nom celtique, Ruvaun (Romanus/. Le géographe Philémon parle d'un cap Rubeas dans la mer des Morts.
leur Thingsus, assimilé par eux au Mars des Romains, i. e. au dieu de la guerre (1).
. Toutefois le Beli ou Eli ceitique, devenant l'ancêtre de la famille de Bouillon, a dû quitter les rives de la Loire (2) pour celles du Rhin. C'est sur le bord de ce fleuve, à Maience dans certaines versions, à Anvers dans d'autres (3) à Ninnie (i e. Nimêgue) dans la plupart de celles qui nous sont parvenues (4), qu'a lieu Je duel d'Elias et de Reuibr ; l'auteur connaît Gobientz, Cologne, Worms ; la scène se passe à la cour d'Oton, roi de Germanie et empereur, l'un des trois princes de ce nom qui portèrent la couronne
(1) Du moins a-t-on trouvé en 1883 à Househead dans l'Angleterre du nord un bas-relief et deux autels qui lui sont dédiés sous cette forme, et qui auraient été élevés par des Germains (sans doute des mercenaires au service de Rome) citoyens Tuihanti (où Ton reconnaît Twanthe sur le Zuidersee).
(2) Il est cependant resté des traces de cet état primitif du récit. Le texte de l'épisode des Enfants-cygnes publié par Todd se réfère à un texte conservé dans l'abbaye de S. Fagon ; or, si l'auteur place ce monastère près de Roncevaux, d'autres le mettent en Bretagne. Le texte édité par Hippeau (v. 18, 20, 381) se rapporte à un original poitevin rédigé à Orange ; c'est la confusion que j'ai signalée à propos à'Elie entre la Loire et le Rhône. Le ms, Bibl. nat. fr. 795, f° 50, attribue l'histoire d'Elias à des jongleurs bretons. Enfin les grands monastères où sont censés se passer les principaux épisodes d'Elias, S. Sanson, S. Florent, S. Martin se trouvent beaucoup plus facilement en Bretagne, en Anjou et en Tourraine que sur les rives du Rhône.
(3) C'est la version de Wolfram d'Eschenbach, trouvère allemand du XIII® s. dan* son Parzival ; Maience figure dans VEUas du manuscrit de Berne, le poème allemand de Lohengrin et la chronique de l'abbaye de Brogne, rédigée en 1211.
(4) C'est à Nimaic, dit Elioxe, que l'abbé de S. Fagon trouva le manuscrit de la légende. C'est à Niniaie que l'auteur de l'Elias du ms. Bibl. nat. fr. 12.5.^8 (f° 20) a trouvé l'original de son histoire.
de 936 à 1002 ; le duché de Basse-Lorraine, de Bouillon, comme disent les poètes français, de Braban, comme dit le poète allemand Wollram d'Eschenbach, est vacant par la ■ mort du dernier duc Godefroi ou Josselin (l),et le duc de Saxe, vassal du roi de Germanie, s'apprête à dépouiller la sœur du duc par la raison qu'une femme ne peut remplir les conditions nécessaires pour po<^séder un fief et que l'empereur lui en a promis l'investiture au cas d'extinction de la ligne masculine ('-). Ce personnage porte le nom de Renier, probablement en souvenir des démêlés de Renier de Hainau avec Godefroi, duc de Basse-Lorraine, oncle du défunt.
Elias arrive, prend en main la cause du faible, tue Renier, rpousG l'héritière, après lui avoir fait promettre de ne jamais le questionner sur son origine, part avec le neveu de l'em-
(1) Le trouvère a commis ici une confusion. Gothelon ou Josselin, duc de Basse-Lorraine, laissa deux enfants : Godefroi le bossu, qui lui succéda, etide, mariée à Vitasse ou Eustache de Boulogne, mère de Godefroi de Bouillon, héritier du duché parla mort de son oncle. Or d'une part ce n'est pas Ide qui est censée sœur de Godefroi, c'est sa mère Béatris ; de l'autre celle-ci est représentée comme ayant épousé un Josselin ou Josseaume de Moson qui est le père historique dide. Ce qui a sans doute occasionné la confusion, c'est qu'Ide, sœur de Godefroi le bossu, était nièce de Godefroi le barbu, frère aîné et prédécesseur de Josselin. On peut conclure de là qu'à l'origine Eli n'était pas le père d'Ide, mais seulement le second mari de sa mère, protecteur pour un temps de la veuve et de l'orpheline.
(2) Dans VElias remanié au XIV^s. il ne s'agit plus d'une question de droit féodal ; la duchesse de Bouillon est injustement accusée par son beau-frère le comte de Blanquebourc d'avoir empoisonné le duc son mari.
Dans Antioche (Bibl. nat. ms. fr. 12.558, f° 100) il n'est question ni du duel, ni de l'incognito. L'empereur a donné au chevalier' au cygne le duché de Bouillon et la main d'une de ses parentes, fille à ce qu'il semble d'un certain Begon ou Fagon. Le cygne vient à la sainte saison rechercher le chevalier.
pereur, le mythologique Galien, pour se mettre en possession de son duché, se heurte à sept comtes saxons, les rebelles Garnier(l),Foiichard ou Fouchier de Rivier,Josseran,Segard, les musulmans Espaulard et Mirabel et un adversaire tout nouveau, Enor ou Ainor (appelé à tort une fois Ernosj de la Pierre ou de Spire, qui tue le neveu do l'empereur, et dont le héros ne triomphe qu'avec l'aide de S. Pons, devenu ici, comme dans Ogier, Girard de Roussillon, etc , un baron féodal, combat les fils, Acarin, Malprian, Moran, après les pères ; quitte notre monde pour n'y plus revenir, lorsque sa trop curieuse épou3 3 lui a adressé la fatale question, à laquelle d'ailleurs il ne répond pas : il lui laisse pourtant son cor, mais elle en prend si peu de soin que dans un incendie le précieux talisman serait consumé si un cygne ne venait au milieu des flammes le ressaisir et l'emporter (2).
Elias fut encore muni d'un avant propos que M. Gaston Paris a très judicieu?ement proposé d'intituler les Enfants Cygnes et dont il a très habilement étudié les différentes versions. Il s'agit d'expliquer l'origine du cygne qui traîne le bateau d'Eli. Ou y pourvoit au moyen d'un conte populaire. Un roi, dit on, ayant épousé une fce (c'est la version du Dolopathos et avec certaines modification ceWed' Elioxe], (3) la vieille reine, jalouse de sa belle-fille, profite de ce qu'elle est morte eu couches pendant une absence du roi, pour faire
(l)La forme Graner, que revêt ce nom dans l'espagnol, atteste que Garnier est la vraie forme, et non, comme le disent certains vers Renier.
(2) La version espagnole fait jouer à Galeran, et à Gandin (ou Guillem) de Roche aiguë, parmi les ennemis d'Eli, et à Hugon, parmi ses partisans, un rôle plus important que le poème français. Dans celui-ci Espaulard. Garnier et Malpiian sont les trois personnages principaux. Parmi les fils, la version espagnole connaît surtout Acarin.
(3) Il rencontre sa femme auprès d'une fontaine.
disparaître les sept enfants, six garçons et une ûlle, auxquels elle a donné le jour. (1), Naturellement le serviteur chargé de la commission se borne à exposer les enfants dans la forêt, où ils sont recueillis et élevés par un ermite. Un beau jour, un courrier de la reine-mère, traversant la forêt, aperçoit les six jeunes princes qui se baignaient, transformes en cygnes : il les voit aborder au rivage, reprendre les chaînes d'or qu'ils y avaient laissées et, se les étant passées au cou, revenir à la forme humaine. Prévenue, la reinemère les fait guetter, et ses agents, les surprenant au bain, enlèvent les chaînes d'or et leur rendent impossible tout retour à leur première forme. La fille seule a échappé : c'est elle qui, après mainte péripétie, fait connaître au roi la vérité. On recherche les chaînes ; on les retrouve toutes, à l'exception d'une seule, que l'orfèvre de la cour avait fait fondre, sur l'ordre de la reine-mère, pour en fabriquer un vase de métal. Un des frères est donc condamné à ne pouvoir se dépouiller de la forme animale ; c'est lui qui sera désormais le conducteur de son frère.
L'autre versiou, tout en conservant mainte circonstance commune, a surtout innové en ce que la jeune reine ne meurt pas : victime d'une fausse accusation, elle triomphe en champ clos par la main du seul de ses enfants (ici c'est un fils) qui ait conservé la forme humaine.
Tous les noms diffèrent d'une version à l'autre, le mari est tantôt Lothaire, fils de Philippe, tantôt Eustache, tantôt Orian (2), fils de Pierre ; la femme est Elioxe, Isomberle, Béalris ; la belle mère Matroselie, Ginesa ou Matabrune ; la scène se passe à Lesbou, à Portemise ou à l'ilefort.
(1) Elle lui fait croire que sa femme a mis au monde un monstre.
(2) Orian est tantôt un nom d'homme, tantôt un nom de lieu. Ainsi dans Elias, v. 38,1802, Gaufrei, v. 105, il est nom dhomme, dmnsElias,\. 1902, Gaufrei, v. 1791, Doon de Maience, v. 10.240,nom
On dirait que les deux poèmes français se sont inspirés d'un original où les noms n'étaient désignés que par des initiales, les noms du père du roi et de sa mère commençant dans l'un et l'autre cas par un P et par un M. Elioxe d'ailleurs se rattache au cycle mérovingien, où Philippe, comme je l'ai dit, frère de Dagobert à l'origine, est devenu son grand-père (I), où il est le beau-père et l'oncle de Florence, à l'histoire de laquelle Elioxe fait allusion (2). La forme Lothaire, nom tout indiqué pour celui d'un roi de Lotharingie, est d'ailleurs beaucoup plus voisine du mérovingien Clotaire que du carlingien Lohier.
On ne retrouve pas ailleurs le Gordoce ou Gadroce, le Plantol, le Faburon baptisé sous le nom de Patris, la Matroselie d'EHoxe ; la Matabrume d'Elias est forgée sur Machabré par un intermédiaire Macabrun, et son Malquarré ou Mauquarré tient à la fois de Macaire, de Machabré et de Malquidant (3)
de lieu. De même Orion, nom d'homme, Elias, v. 1803, nom de lieu, Parise, v. 19, Gui de Nanteuil, v. 261, Girard de iîowssiiZon, par. 551, etc., Auberi (écrit parfois Auridon ou Oridon dans A «bm, Grevant, Orivent, Oirevan, Olivant dans Girard de Roussillon). De mêfiae Oriande, nom de personne dans Esclarmonde, v. 3208, nom de lieu dans Elie, v. 1826, dans Floovant, v. 1406. Ce nom a-t-il quelque chose à voir avec le nom Oriaut ou Euriaut, héroïne de la Violette. Faut-il voir dans Elias fils dOriant une allusion au soleil qui se lève à l'Orient ? Faut-il y voir un mot forgé sur Florie, Gloriande, etc. ? Dans le Mainet allemand Orias, notre Oriant, se voit enlever par Godin sa sœur Orie et sa forteresse Oriette.
(1) Il est roi de Hongrie dans Charles le Chauve ; son royaume est limitrophe de la Hongrie dans Elioxe.
(2) Seulement tandis qu'Elioxe fait de Milon, vainqueur de Garsile, répoux de Florence, Florence fait de ce même Milon, également vainqueur du même Garsile, le beau-frère et le persécuteur de Florence.
(3) La gaucherie avec laquelle Elias a été composé se remarque
En dehors de ces poèmes, il arrive fréquemment qu'Elie ou Elinan figure dans notre épopée.
Dans Otinel (v. 1760) Hellin ou Elle conduit , les Bretons au combat. Dans le Charles Mainet allemand et dans celui
encore dans la trame du récit. Les événements sont mal expliqués C'est un ange qui ordonne à Elias de partir pour Bouillon, mais sans lui expliquer dans quel but. On ne comprend guère un ermite qui ne puisse pas dire à l'enfant qu'il a recueilli si un cheval ressemble à un lion ou à un loup, et qui l'ait élevé dans une telle ignorance que l'enfant lui demande si une mère est un oiseau ou une bête que l'on mange. Le merveilleux chrétien y abonde d'ailleurs. C'est un ange qui ordonne à l'ermite d'envoyer Elias au secours de sa mère, qui souffle à l'enfant tout ce qu'il doit dire, qui l'enroie à Bouillon, etc. Malquarré ayant frappé par mépris la croix de l'écu d'Elias, il en sort un serpent qui l'aveugle. Dans la salle du conseil de l'empereur, il y a une image ouvrée à argent qui tend le doigt vers quiconque rend un faux jugement. Dans le combat contre les Sarrasins, les saints viennent au secours d'Elias. Dans le combat contre les Saxons, une hirondelle envoyée par la 'Vierge vient se poser sur le casque d'Elias et l'encourage.
Quant au cygne, il a conservé tous les sentiments humains et paraît fort peu utile au héros. Quand ils sont attaqués par les Sarrasins, il est aussi effrayé que son frère, et se lamente en se déchirant la poitrine à coups de bec.
L'auteur a bien eu l'intention de faire venir Elias d'un pays fabuleux ; dans la guerre contre Matabrune il a pour auxiliaires des géants et des nègres en braies, sans cottes ni chemises, armés seulement de massues.
Il a d'ailleurs conservé soigneusement la vieille rudesse des mœurs judiciaires. Tous les otages de Renier qui sont cependant des chrétiens sont décapités après la défaite de celui-ci.
qu'a analysé Aubri de Trois fontaines, Beli d'Arles ou de S. Gilles protège le jeune roi Charles. Le charbonnier Hélie est le prolecteur de Ciperis, Elinan de Metz celui de Galeran, Elymo est impuissant dans les Reali à protéger Bernard contre le rebelle Girard. Garin de Montglo7ie (Bibl. nat. ms. fr. 1460, f<» 12) parle de l'évêque Belin dont la mort fut cause d'une grande guerre. C'est un nom mal famé dans Auberi (f° 84) où Elinan, neveu de Lambert, est tué par Qacelin, Elias (v. 2079, Elinan), Charles le Chauve ÇE[\nQ.ïi^ comte de Limoge), Doon de Maïence (v. 905, Helye), Oui de Nanteuil{y. 1491, Elinan), Girart de Viane {^. 116, Elyon), les Lorrains (p. 169, Elinan), Maugis (v. 5196, Elinan, et V. 8575, Belinais), les Enfances Vivien (v. 2782, Elias, Elinan ou Elyol), un païen dans Aie (r. 3245, Délias), Anséis (v. 3525, Helias), le Siège de Barbastre (f° 144, Elyon), un geôlier dans Aie (v. 2764, Belin). Huon Capet, v. 4082, et Gaufrei^ v. 1018, invoquent S. Helye, et Doon de Maience^ V. 11.484, parle d'un moulier S. Helie à Paris. Girard de Roussillon (par. 550) place le breton Elinan parmi les ennemis de Girard, Elin est son ami (par, 133), son messager (par. 136). La Violette cite un Elle fils Turgis ; Girart de Viane fait combattre sous Troie Enée et Elinan (p. 129). Bovon d'Aigremont fait tuer par son héros Elle (p. 41) et Elinan (p. 43} (1).
(1) Voif encore Auôen, f» 80 (Elinan), 85 (Elle) ; Elias, v. 6180, 4858 (Elinan, Elinan de Mes) ; Godefroi, v. 1330 (Elinan), 1565 (Elie) ; Sibile (Elinan), Gaidon, Elinant, v. 2535, 2545, Elye, v. 2201 ; Raoul, Elier, v. 3367, Elye, v. 8184 ; Ogier, Elinan, p. 225 et 404 ; Guibert, Elinant, f° 159, Elie, f° 160 ; Aliscans, v. 1766 ; les Saisnes, laisse 195 ; Gui de Bourgogne, Elye, v. 111 ; Aspremont, f° 19 ; Aimeri, v. 3655 ; Siège de Barbastre, Elinant, f^^ 110 et 150 ; Faucon, Elinant, f»^ 4 et 14, Elie, p. 109, les Narbonnois, v. 7545 et 7990 [Elinan].