‹ Les perversions de l'instinct génital [electronic resource]Chapitre 10 sur 21 · GÉNÉRALITÉS · texte numérisé non relu

GÉNÉRALITÉS

L'humanité se compose de deux sexes : le sexe masculin et le sexe féminin, bien différents l'un de l'autre tant au point de vue physique qu'au point de vue psychique. Les différences physiques résident principalement dans la conformation des organes génitaux qui n'est pas la même chez l'homme et chez la femme, et au point de vue psychique, de nombreuses particularités complètent cette différenciation. Les occupations de l'homme sont tout autres que celles de la femme : l'homme est plus porté que la femme vers certaines carrières ; par contre, la femme est supérieure à l'homme par de nombreuses aptitudes, telles que l'adresse dont elle fait preuve dans l'exécution des travaux manuels. La femme aime la parure extérieure et, à cet égard, est bien plus vaniteuse que l'homme. Parmi toutes les propriétés psychiques qui différencient les deux sexes, V instinct sexuel n'occupe pas la dernière place. Chez l'homme il se manifeste pendant une longue période de la vie sous forme d'une propension in« time qui le conduit à rechercher le contact physique avec

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l'autre sexe, conctat physique dont le dernier terme est l'acte du coït. L'instinct sexuel pousse par conséquent l'homme vers la femme, et la femme vers l'homme. L'éveil de cet instinct peut se faire à divers moments dans les conditions normales, il ne doit pas avoir lieu avant le début de la puberté.

L'instinct sexuel se montre non seulement chez l'homme, mais aussi chez l'animal. Seulement ce qui distingue la vie sexuelle de l'homme de celle des animaux, c'est l'existence, entre l'homme et la femme, de relations plus intimes, plus profondes, qui trouvent leur plus haute expression de V amour. Il est vrai que chez les animaux on peut trouver entre le mâle et femelle des liens plus intimes que ceux que comporte la copulation accidentelle, seulement ces liens n'arrivent pas à une aussi haute expression que chez l'homme.

Pourtant l'homme ne paraît pas avoir connu le véritable amour à toutes les époques et chez tous les peuples. Ce n'est qu'avec les progrès de la civilisation, comme Fa montré Carus *, et le début de la vie sédentaire que l'instinct sexuel se transforme progressivement en penchant sexuel, puis en amour. Fichte considère la séparation du sexe, au point de vue téléologique, comme un moyen de conservation de l'espèce ; nous aussi nous considérerons, en conséquence, l'instinct sexuel comme un moyen destiné à assurer la reprodution de l'individu. C'est à l'impulsion de l'amour que le ciel a confié la création du monde terrestre, dit Jean-Paul.

Dans les conditions normales, L'instinct sexuel et l'amour ne s'éveillent qu'après la puberté, mais parfois certains sentiments se montrent déjà pendant l'enfance. D'après Ramdohr \ on trouve déjà chez les petits garçons certains indices

1 Friedrich August Carus. Œuvres posthumes, Leipzig, 180S-1S10. 9 Friedr. Wilh. Basil, von Ramdohr. Venus Urania. Leipzig-, 179S, 3 parties. Nous nous rapportons souvent à ce livre dans le courant de ce travail.

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d'amour pour les femmes, indices dans lesquels la jalousie et le désir de posséder la femme tout entière jouent un rôle prépondérant. Du reste, bien des hommes racontent qu'ils se sont épris de femmes quand ils étaient encore enfants, et ce phénomène a même été donné comme un signe certain de génie. Gomme exemples d'amour précoce, on peut citer Dante qui devint amoureux à l'âge de neuf ans, Canova qui le fut à cinq ans, et le poète Byron qui à huit ans tomba amoureux de Mary Duff \ On confond souvent l'amour avec l'instinct sexuel. Celui-ci n'exige que la satisfaction subjective de l'impulsion par la sensation voluptueuse qui accompagne le coït. Dans ce cas, il ne saurait être question d'amour ; l'amour existe seulement lorsque, en même temps, l'âme do l'amoureux se sent attirée vers celle de la personne aimée et qu'une parenté intime se trouve établie entre les deux âmes. Il se manifeste sous forme d'un lien étroit qui unit deux personnes, et qui doit être absolument distingué de l'amitié. Cette parenté d'âmes conduit bientôt à désirer la satisfaction des sens, ou l'acte sexuel, avec la personne aimée. Pourtant ce penchant psychique peut précéder de longtemps l'instinct sexuel et d'autre part l'amour se développer après les relations sexuelles. Il est encore douteux que l'amour puisse durer longtemps sans que l'instinct sexuel se manifeste, comme on le prétend dans l'amour platonique dont nous aurons à parler plus tard. Peut-être cette question ne sera-t-elle jamais complètement résolue à la satisfaction de toutes les parties.

Dans tous les cas, l'amour présente un côté sensuel et un côté psychique. Alors même qu'il existe chez le jeune homme et la jeune tille une période, au moment du développement, pendant laquelle l'amour reste en apparence purement psychi-

i Karl Elze. Lord Byron, 3™e éd. Berlin, 1886, § 27.

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que, cet amour ne persiste pas longtemps à cet état et la propension sensuelle temporairement absente ou inconsciente ne tarde pas à se manifester plus ou moins violemment. Dans son traité d'anthropologie physique et psychique, Karl Friedrich Heusinger s'exprime ainsi. Il est certain que la femme pure qui tombe tout ardente dans les bras vigoureux de l'homme qui la désire, reste indemne de tout désir sexuel, quelle que soit l'attraction exercée sur elle par cet homme à l'exclusion de tout autre ; l'homme, généralement plus sensuel, a une conscience plus nette de ce désir, mais alors il n'a plus le droit de parler de pureté de son amour. Vorlander partage entièrement cette opinion, mais personnellement je crois que cette inconscience absolue de tout désir sensuel ne dure qu'un temps, si, même il doit en être question.

Ce qui différencie surtout l'amour, abstraction faite de son côté psychique, de la propension purement sensuelle, c'est qu'il se rapporte plutôt à un individu d'un autre sexe qu'au sexe en général. Il en résulte que le lieu intime de l'amour se noue entre deux personnes, à la condition que l'amour de l'une soit partagé par l'autre. Dans ce cas, les deux personnes se sentent étroite meut attachées l'une à l'autre. Pour être heureux, l'amour doit être partagé, et F. A. Carus a raison de dire que chez les personnes civilisées existe le désir d'être aimé jusqu'à la passion et que ce désir domine celui qui aime réellement.

L'amour sexuel doit être nettement séparé de tous les autres liens qui peuvent attacher les individus les uns aux autres, et constitue un phénomène tout autre que V amitié, à ne parler que de celle-ci. Dans l'amitié, les fonctions sexuelles ne jouent aucun rôle, tandis que, comme nous venons de le voir, elles interviennent incontestablement dans l'amour. Il est difficile de dire sur quoi reposent l'instinct sexuel et l'amour. Ce qui est certain, c'est que la

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prédisposition pour les deux est congénitale, seulement il n'est pas facile V >précier le rôle que jouent dans leur développement individuel les impressions extérieures et los circonstances aci ■ a telles.

Il est inutile d'étudier ici le rôle et l'importance de l'instinct sexuel. V. Kraffl-Ebing l'a fait merveilleusement dans la première partie de ses Psychopathies sexuelles, où il a montré l'influence que la vie sexuelle a exercée et exerce encore sur la religion, Tari la poésie. Pour lui, il n'existe pas de véritable œuvre d ans base sexuelle, et il a raison de faire remarquer <y grands poètes et les grands artistes

sont souvent de^ natures sensuelles. On connaît également l'influence que l'amour exerce sur le caractère de l'homme. Cette aelion annobîissante a été souvent décrite ; elle est généralement recors nue. Tous les livres qui s'occupent de l'amour la mentionnent ; l'abnégation, le dévouement et d'autres vertus ont leur point de départ dans ce sentiment.

A l'état normal, l'instinct sexuel et l'amour attirent l'homme vers la femme, m il existe toute une catégorie d'hommes qui ont d'autres p nts, qui se sentent attirés vers l'homme. Cette attraction pour les individus du même sexe est désignée sous le nom à'kom rualité, par opposition au terme d'héiérusextiuii'è qui dé igne l'attraction normale d'un sexe pour l'autre. Westphal 1 emploie, pour désigner le phénomène d'homosexualité, l'expression de « perversions sexuelles » (contraire sexualempfmdungen), qui élargit considérablement le domaine en question. Westphal voulait dire par là qu'il ne s'agit pas toujours de déviation de l'instinct sexue^ îm-même, mais de la sensation qui fait que tel individu sent son être tout à fait étranger au sexe auquel il appartient. Dans

* Archiv, fur Psychiatrie, II, p. 73.

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l'opinion de Westphal, les perversions sexuelles embrassent aussi les cas où, l'instinct sexuel restant normal, l'individu présente certaines tendances appartenant à l'autre sexe.

Le penchant qui porte l'homme vers l'homme doit être désigné sous le nom de perversion dans le sens que v. Kraft l- Ebing attribue à ce mot. Pour lui la perversion est toute manifestation de l'instinct sexuel qui ne concorde pas avec le but assigné par la nature, c'est-à-dire qui ne concourt pas à la reproduction ; v. Krafft-Ebing attire encore l'attention sur la nécessité d'établir une séparation rigoureuse entre la perversion et la perversité. On parle de perversion quand l'instinct sexuel est un instinct pervers, tandis qu'on parle de perversité quand il s'agit d'une action perverse, sans tenir compte du 'mobile qui a déterminé cette action, que ce soit un penchant pervers ou tout autre mobile, une intention criminelle par exemple. C'est un grand mérite pour v. Krafft-Ehïng que d'avoir si nettement séparé ces deux conceptions. La perversion est un penchant indépendant de la volonté ci dont personne ne peut être rendu responsable, du moins aux yeux d'un juge impartial ; par contre la perversité, qui se manifeste dans l'action, doit souvent être mise sur le compte de l'individu. On peut voir jusqu'à quel point la confusion entre ces deux termes avait rendu difficile l'appréciation de l'inversion sexuelle, par cette idée émise par Chevalier 1 que, dans la perversion sexuelle acquise, la perversion dépend de la volonté de l'individu. Rien de plus faux que cette affirmation, comme on vient de le démontrer. On emploie souvent l'expression de pédérastes pour désigner les hommes à tendances homosexuelles. Pourtant je ne me servirai pas de ce terme, en général, car scientifiquement il ne désigne qu'un groupe particulier de ces individus, c'est-à-dire ceux qui rnembrum in anum immittunl ;

* Julien Chevalier. De l'inversion de l'instinct sexuel au point de vue médico-légal. Paris, 1885.

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de même la pédérastie ne désigne qu'une espèce bien déterminée d'acte génital entre les hommes, à savoir Yimmissio pénis in anum. Comme cela se voit souvent, le mot a dévié de sa signification primitive. Pédéraste vient de itaiSôç spa<rofo et signifie amateur de garçons : c'est sous ce nom que les anciens Grecs désignaient d'une façon générale, qu'il s'agît ou non d'un acte génital, les amateurs de garçons et de jeunes ffens. Les relations entre deux individus du sexe masculin sont

aussi désignées sous le nom de commasculatio. Un mot qu'on rencontre souvent dans la littérature morderne pour désigner les homme à tendances homosexuelles, est le terme à!uranistes (Urning). Dans ce livre je me servirai souvent de ce nom, adopté par v. Kraflt-Ebing et d'autres auteurs, en raison de sa brièveté, et je l'appliquerai, en général, a tous les hommes qui présentent des tendances homosexuelles.

Le terme d'uraniste a été introduit par Ulrichs, sur qui j'aurai encore à revenir ultérieurement. Malheureusement, je n'ai pas eu entre les mains l'ouvrage dans lequel il s'est servi de ce mot pour la première lois. Mais en se reportant à un travail plus récent du même auteur *, le mot en question viendrait d' Uranus, comme peut le faire penser un passage du Banquet de Platon (chap. vm et îx). Voici la traduction de ce passage : « Pas d'Aphrodite sans Eros. Mais il existe deux déesses ; l'ancienne Aphrodite née sans mère : elle est la fille d'Uranus et nous lui donnons pour cela le nom d'Urania ; la jeune Aphrodite est la fille de Zeus et de Dioné : nous l'appelons Pandémos. L'Eros de la première doit par conséquent s'appeler Uranus, celui de la seconde, Pandémos...

L'amour de l'Eros Pandémos est celui avec lequel aiment les hommes ordinaires ; par contre l'Eros de l'Uraiita n'a choisi aucune partie féminine, mais préfère la partie masculine, e

1 Karl Heinrich TJlvicsli, Prometheus, Leipzig-, 1870.

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ceci est l'amour pour les garçons. C'est pour cela que les individus animés de cet amour s'adressent au sexe masculin. »

C'est probablement de ce passage qu'est tiré le mot uraniste dans la racine duquel on retrouve le même radical que dans Uranus. Par conséquent nous adopterons avec Ulrichs le nom à'uranisme pour désigner les tendances homosexuelles chez les hommes.

Un uraniste ne peut éprouver aucune sensation volupteuse en face de la plus belle femme alors même qu'il reconnaît sa beauté. C'est évidemment la beauté qui éveille les désirs sexuels, mais elle est toute autre que la beauté considérée au point de vue purement esthétique. Même si un uraniste contemple par hasard avec plaisir une belle femme, nous ne pouvons, s'il ne se produit chez lui aucun réflexe génital, parler dans ces conditions de sensations sexuelles.

Il est important d'insister ici sur ce point caractéristique : l'uraniste possède tous les attributs de la virilité : ses organes génitaux, aussi bien son pénis que ses testicules, sont absolument normaux au point de vue de la conformation extérieure et des fonctions.

Bien des raisons montrent que le penchant que les uranistes éprouvent pour l'homme n'a rien de commun avec F amitié et qu'il s'agit là au contraire d'nne impulsion sexuelle qui, à l'état normal, pousse l'homme vers la femme. Dans l'inclination que les uranistes éprouvent pour l'homme, les organes génitaux jouent un grand rôle. Non-seulement la vue des organes génitaux d'un homme excite l'uraniste, mais il éprouve aussi très nettement le réflexe caractéristique du côté des organes génitaux rien qu'à la représentation mentale de ceux d'un autre homme. Le but de l'uraniste est d'arriver à n'importe'quel acte sexuel, par contact avec un autre homme.

Les faits qui précèdent montrent déjà que la tendance de l'uraniste n'est qu'une forme d'instinct sexuel ; mais ce carac-

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tère ressort encore plus nettement d'autres manifestations, telles que la jalousie qui accompagne chez lui l'amour. On ne rencontre jamais la jalousie dans la véritable amitié, jamais le lien qui unit deux amis ne sera tel que Fun d'eux voie, d un œil méfiant, l'autre accueillir une amitié nouvelle. Tout autre est l'amour des hommes entre eux ; ici la jalousie règne en maîtresse. Tout comme dans l'amour de l'homme pour la femme, on trouve chez les uranistes le désir de posséder sans partage la personne aimée, et une méfiance sans bornes à l'égard de quiconque semblerait vouloir posséder l'objet de leur amour.

L'attraction sexuelle exercée par un homme sur un autre peut se manifester de diverses façons. Dans certains cas l'homme n'est excité que par un autre homme. On a alors affaire aux uranistes dans le sens étroit du mot. D'autres fois, au contraire, l'homme se sent attiré, à certains moments, vers l'homme, à d'autres, vers la femme, enfin, plus rarement, vers les deux en même temps. L'homme qui éprouve un penchant tantôt pour la femme, tantôt pour l'homme, est désigné sous le nom d' hermaphrodite psvchique ou psychosexuel.

D'après Ramdohr, les tendances homosexuelles se rencontrent aussi chez les animaux, et il est regrettable que cet auteur n'en cite pas quelques exemples. Krauss 1 pense que des indices de pédérastie se rencontrent non-seulement chez l'homme, mais aussi chez le chien et le singe. M. N.N., dont il a été question dans l'avant-propos, m'a cité le cas de deux chiens mâles qui se frottaient l'un contre l'autre jusqu'à ce que l'un d'eux fût arrivé à l'éjaculation.

En tout cas, il est certain que, dans les perversions sexuelles, il ne s'agit pas d'un fait accidentel, mais d'un phénomène

1 A Krauss, Die Psychologie des Verbrecheus, Tübingen, 1884.

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nettement pathologique survenant dans certaines conditions bien déterminées. Ceci résulte déjà de ce fait que ce phénomène a été observé à toutes les époques et dans tous les pays chez dee hommes qui vivaient absolument étranger les uns aux autres. Ce qui prouve aussi que ce phénomène est soumis à des lois naturelles, c'est la ressemblance surprenante, l'analogie étroite qu'on retrouve dans un grand nombre de biographies et d'autobiographies d'uranistes. Malgré des dilTérences individuelles bien compréhensibles, on y retrouve bien des traits communs que nous pouvons considérer comme caractéristiques de l'uranisme.

Dans l'état actuel de la science, on ne peut plus nier l'existence de sensations sexuelles féminines chez des hommes pourvus d'organes génitaux normalement conformés. Seulement il ne faut pas partir de là pour faire d'une exception la règle, et déclarer avec Hœssli 3 que les signes extérieurs de la vie sexuelle sont superflus et même nuisibles pour la détermination psychique du sexe.

1 Heinrich Hössli. Eros. 2 vol. Glarus 1836-1838. Dans mon travail je me suis souvent adressé à ce livre qui porte aussi le titre suivant : « ... Die Unzuverlässigkeit der äusseren Kennzeichen im Geschlectsleben des Leibes und der Seele. » Cet ouvrage m'a été particulièrement utile par ses indications bibliographiques nombreuses

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