‹ Les perversions de l'instinct génital [electronic resource]Chapitre 11 sur 21 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Les phénomènes de perversion sexuelle ou d'amour de l'homme pour l'homme, se retrouvent jusque dans la plus haute antiquité. La Bible même renferme des passages relatifs à ce sujet. Il n'est pas douteux que, chez les Hébreux, les relations d'homme à homme, stigmatisées comme quelque chose de criminel et d'immoral, disparurent de ce fait.

Il semble, en effet, qu'à toutes les époques et chez les divers peuples, l'amour de l'homme pour l'homme était d'autant plus répandu que la situation sociale de la femme était inférieure. Chez les anciens Juifs la femme jouissait à coup sûr d'un certain respect, et la vie de famille des Hébreux était déjà donnée en exemple, à cause de sa pureté. La réprobation universelle que rencontrait l'amour de l'homme pour l'homme chez les anciens juifs n'a donc rien de surprenant, et doit nous étonner d'autant moins que pour ce peuple une progéniture nombreuse était considérée comme le but capital de la vie ; maints passages de la Bible en font foi. Dans le livre des Juges, la fille de Jephté considère comme une honte de mourir sans laisser d'enfants.

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Moïse attribuait aussi une grande importance à une riche postérité ; le peuple d'Israël devait se multiplier comme le sable de la mer. Une progéniture nombreuse est, pour Moïse, le suprême bonheur que puisse rêver l'homme et pour lui. la stérilité constitue un fléau. Onan fut répudié pour avoir répandu à terre sa semence. L'avortement, d'après Flavius Joseph, était puni de mort, tandis que nous voyons plus tard, chez d'autres peuples où une progéniture nombreuse n'était pas le but principal de la vie, l'avortement être jugé beaucoup moins sévèrement. C'est ainsi que, d'après Ploss *, l'avortement était permis chez les anciens Grecs dans certaines circonstances, quand par exemple l'enfant n'était pas encore viable ; il était aussi très répandu à Rome.

En rapport avec ces idées sur l'avortement et la descendance nombreuse, nous trouvons chez les anciens Juifs une grande horreur pour l'amour homosexuel chez l'homme. La Bible nous apprend que les habitants de Sodome ayant voulu s'en prendre aux anges descendus chez le pieux Loth, la colère de Dieu frappa la ville de Sodome qui fut entièrement détruite. C'est de là que vient l'expression de Sodomie dont on se sert encore assez fréquemment aujourd'hui pour désigner certains rapports sexuels entre hommes (immissio meinbri in aman) ou entre l'homme et les animaux. D'autres passages de la Bible rappellent encore cette aversion des Juifs pour la pédérastie qui n'était pas compatible avec le but principal de ce peuple, à savoir une descendance nombreuse. Dans le troisième livre de Moïse, Dieu dit à Moïse : « Quiconque couche avec un garçon comme avec une femme, commet une abomination ; tous deux seront punis de mort et que leur sang rejaillisse sur eux », et dans un autre passage : « Tu ne coucheras pas avec des garçons, car c'est une abomination. »

1 R. Ploss. Das Weib in der Natur-und Völkerkunde. 2 vol. Leipzig, 1884.

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Dans l'antiquité, on considérait l'Asie comme le berceau de la pédérastie, et encore aujourd'hui on admet généralement qu'en Orient la pédérastie se manifeste plus nettement et se rencontre peut-être plus souvent qu'en Occident ; seulement nous devons faire observer que la manifestation plus faible de l'uranisme n'implique pas son existence plus rare, car il est certain que le plus souvent les rapports d'homme à homme restent secrets, sans qu'il en transpire le moindre indice en dehors. Je dois d'autant plus appeler l'attention sur cette erreur que je connais des hommes occupant des fonctions publiques, qui ne pratiquent que le coït d'homme à homme sans que personne s'en doute, en dehors des initiés. Quoi qu'il en soit, l'Orient a toujours été considéré comme le berceau de la pédérastie, et si l'on s'en rapporte à Tarnowsky f, ce serait d'Arménie que la pédérastie se serait répandue plus tard en Orient. Cet auteur pense que ceci s'explique par ce fait que les habitants d'Arménie, comme un grand nombre d'autres montagnards, présentent des signes bien marqués de dégénérescence psychique et offrent ainsi un terrain particulièrement favorable à l'épanouissement de la perversion sexuelle.

Si nous envisageons un autre peuple civilisé de l'antiquité, les Grecs, nous y constatons l'existence très répandue de l'amour entre hommes. Bien que, dans l'ancienne mythologie, 1 il ne soit presque nulle part question d'amour entre individus masculins, quelques auteurs plus récents ont voulu trouver dans cet amour le point de départ de certains mythes.

8 B. Tarnoivsky. Die krankhaften Erschinungen des Geschlechtsinnes. Berlin, 1886.

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Les rapports entre Jupiter et Ganymède étaient considérés par les anciens Grecs comme un exemple d'amour pour les garçons ; de nombreux passages y font allusion ; toutefois Xènoplion dit dans son Banquet 1 que Jupiter avait enlevé Ganymède à cause de son âme, euxifc gvexa. Mais, d'après la signification de l'ensemble du texte, il n'est pas douteux que les liens qui existaient entre le Dieu et le jeune homme ne soient ceux de l'amour, et non pas simplement ceux de l'amitié. Dans Phèdre *, Platon s'exprime d'une façon encore plus précise sur Jupiter et Ganymède. Il parle nettement de ces rapports amoureux, à la fin d'un chapitre qui a trait au contact corporel entre l'amoureux et la personne aimée dans les gymnases. Un autre argument en faveur de cette interprétation des rapports de Jupiter et de Ganymède, c'est que cette légende, ainsi que le rapporte Platon dans les Lois, a pris naissance à l'île de Crète où la pédérastie était très répandue. C'est dans le même sens qu'étaient interprétées les relations entre Apollon et Hyacinthe, entre Hercule et Hylas. L'intime amitié d'Achille et de Patrocle est le plus souvent considérée comme un véritable amour. Homère parle à la vérité de la rare amitié qui unissait ces deux Grecs, mais, à mon avis, dans les passages qu'il leur consacre il n'y a rien qui prouve qu'Homère les ait considérés comme des amants. Eschine cherche bien à interpréter les termes à' Homère dans un sens erotique, et plus tard nous trouvons bien souvent cette interprétation. Dans les Myrmidons & Eschyle, Achille déplore la mort de Patrocle avec des expressions que répudierait la pure amitié. Le sens érotique des lamentations d'Achille n'est pourtant pas admis par Welker. Dans le Banquet 1 de Platon, il est question de l'amour à'Alcesie pour son mari,

1 Cap. vin, 39.

2 Cap. 36. Traduction allemande de K. Lehrs Leipzig, 1369. 9 Cap. 7.

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et immédiatement après vient un passage où Platon établit une analogie entre cet amour et celui qui existait entre Patrocle, appelé Ipxcre7fc d'Achille, et Achille désigné le plus souvent sous le nom de epwfjisvoç de Patrocle. Ces rapports d'Achille et de Patrocle sont interprétés tout autrement, dans le sens de l'amitié, par Xènophon, dans son Banquet. Patrocle porte ici le nom de Ixaïpo; d'Achille.

Nombre d'autres personnages mythologiques ont été ainsi utilisés par les Grecs, pour faire remonter la pédérastie à l'antiquité la plus reculée et peut-être aussi chercher à l'embellir. C'est ainsi que les rapports entre Oreste et Pylade, entre Thésée et Peyrithous, sont considérés tantôt comme de l'amour tantôt comme de l'amitié. D'après Mantegazza *, un ancien auteur rapporterait qu'Achille n'a tué Troïlus, le fils de Priam, qu'après le refus de celui-ci de céder à sa passion impure.

Si l'on veut étudier l'amour entre hommes et enfants tel qu'il existait en Grèce aux temps historiques, il sera bon de passer successivement en revue séparéments les différent états de ce pays. Je commencerai par Athènes où d'un avis unanime, l'amour pour les jeunes gens était le plus répandu, bien c[ue, comme nous l'avons déjà dit, la pédérastie eût peut-être une plus grande extension à Pile de Crète qu'à Athènes elle-même.

Les lois de Solon reconnaissent déjà en quelque sorte la pédérastie. Quand on parle des lois de Solon, il ne peut évidemment être question que de celles qui lui sont attribuées, car, d'après l'opinion d'historiens de premier ordre, il y en a certainement dont il n'est pas l'auteur. Quoi qu'il en soit, dans ces lois la pédérastie était soumise à certaines restrictions, qui atteignaient, à vrai dire, principalement les esclaves, et

2 Mantegazza. Anthropologisch, — Kulturhistoriche Studien über die GeschiechUverhàltnisse der Menschen (Trad. allem). Iena, 1886.

laissaient aux Athéniens libres une certaine latitude pour s'y livrer,

Les 16-foi Ipamxoî qui constituent une partie importante de l'ancienne littérature grecque, s'occupent beaucoup de la pédérastie. Nous reviendrons encore sur quelques-uns de ces écrits. Ce que nous savons, c'est qu'à Athènes il y avait même des temples en l'honneur à' Eros protecteur de l'amour entre hommes. Alhènèe nous dit que Charmos, l'amoureux d'Hippias, avait érigé un autel à Eros, à l'entrée du Gymnase de l'Académie. Venus Urania avait aussi à Athènes plusieurs temples. Les oflicines de barbier et les bains auraient été à Athènes les sources principales de pédérastie, en ce sens que c'est là que les hommes faisaient connaissance en vue de la pédérastie. Mais c'était surtout dans les gymnases et les portiques que l'admiration de la beauté masculine prenait de plus en plus le caractère de l'amour, s'accompagnant de coquetteries, de minauderies, de passions enthousiastes, de jalousie et d'oubli complet des notions morales {Arnold Hug). *. Un grand nombre d'auteurs, Aristophane daus les Nuages, Platon dans les lois, Plutarque dans son Erotique, insistent sur les rapports entre l'amour pour les garçons et les exercices physiques dans les Gymnases. Platon dit très explicitement dans Phèdre qu'il y avait des contacts corporels entre amants dans les gymnases et ailleurs. Nous possédons encore d'autres exemples de cet amour à Athènes. C'est ainsi que Callias, qui parvint même à la dignité d'archonte, aimait Autohjkos dont les amours font le sujet d'une comédie (ï Eupolis : « l'Autolykos ». Le même Callias est encore ridiculisé par Aristophane dans les « Oiseaux » et les « Grenouilles. » Mais, pour Ramdchr, Aristophane ne recherchait les mauvaises mœurs que pour provoquer le rire et par suite ne

1 Le banquet de Platon expliqué par Arnold Hug.

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saurait être un juge impartial en l'espèce. îi n'en est pas moins établi d'une façon certaine qu'Aristophane flagellait des usages établis. Quant au but dans lequel il le faisait, c'est pour nous chose accessoire. Parmi les nombreux écrivains 1 qui ont abordé ce thème dans l'antiquité, citons encore Lysias, le célèbre orateur, Pliitarqiie qui revient sur ce sujet à différentes reprises, en disant par exemple qu'à l'époque de Thèmistocle la pédérastie était très répandue parmi les Athéniens. Chez Avistote on trouve aussi des passages qui ont trait à l'amour des garçons. Du reste, Chevalier fait observer que même le serment & Hippocrate est une preuve de l'existence de la pédérastie à cette époque, puisque dans ce serment se trouve un passage où le médecin jure de ne séduire ni femmes, ni garçons libres, ni esclaves.

Les documents les plus importants que nous possédons sur îa pédérastie à cette époque, sont fournis sans conteste par deux ouvrages de Platon : le Banquet et Phèdre, et par le Banquet de Xénophon. Il y est surtout question des rapports entre maint philosophe et ses élèves. Ramdohr pense avec d'autres que l'intention de Platon et de Xénophon dans leurs Banquets était de libérer Socrate du reproche d'avoir eu des rapports physiques avec des garçons et des jeunes gens. Et de fait, c'est dans cet esprit qu'est conçue la conversation et, surtout, l'argumentation de Socrate qui insiste toujours sur l'élément psychique de l'amour.

Je ne comprends pas comment on peut méconnaître la pédérastie dans le Banquet de Platon et dans celui de Xénophon, comment on peut parler ici d'amitié entre maître

1 II m'est certainement impossible de citer tous les écrivains. On trouvera une bibliographie complète de cette question dans l'Encyclopédie de l'antiquité classique de Pauly, et à l'article «Pédérastie » de i'JSncyclopédia d'Ei-scli fei ('ruber.

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et élèves. Il est clair que dans ces écrits il y a divergence entre les vues de certaines personnes sur la pédérastie ; mais le point en litige est de savoir si les rapports entre deux hommes, quand il s'agit d'amour, doivent avoir pour base l'amour psychique ou l'amour charnel. Cette distinction ne manque pas d'intérêt, car aujourd'hui encore cette forme se rencontre dans l'amour entre hommes. Il existe en effet une forme d'uranisme où le désir charnel disparait complètement pour céder la place au sentiment purement psychique d'être l'unique possesseur de l'objet aimé, ce qui n'empêche pas la jalousie de jouer dans ce cas un rôle important.

Je crois que le Banquet et les autres écrits des anciens restent forcément obscurs pour celui qui n'a pas étudié les perversions sexuelles. Comment comprendre sans cela la coexistence chez le même individu de l'amour pour la femme et de l'amour pour l'homme ?

Le langage à% Alcibiade dans le Banquet de Platon au sujet de ses rapports avec Socrate nous fait voir très nettement le peu de retenue qui existait dans l'amour entre hommes. Sans doute l'ouvrage en question nous montre que YmBptia et la <jwcppö<Tuv7j de Socrate l'ont empêché d'avoir des rapports sexuels avec Alcibiade, bien que celui-ci s'efforçât défaire valoir devant lui sa beauté physique. Le récit que fait Alcibiade des raffinements et de l'insistance qu'il mit à séduire Socrate, dont il se croyait aimé, est tout à fait caractéristique des mœurs qui régnaient alors à, Athènes. En admettant même que Socrate n'ait pas eu de relations sexuelles avec d'autres hommes, il n'en ressort pas moins d'autres passages, par exemple du discours d' Alcibiade dans le Banquet de Platon, que la pédérastie avait un caractère tout à fait sensuel.

Si les écrits qui viennent d'être cités s'occupent sourtout des rapports de Socrate et à' Alcibiade, nous savons par d'au-

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très ouvrages classiques q\ï Alcibiade avait, pendant sa jeunesse, un grand nombre d'amants, et que, suivant l'expression de Cornelius Nepos, il fut aimé more Grœcorum. Quant aux habitudes de Socrate, les opinions sont très divisées. Dans le Banquet de Platon, Socrate déclare qu'il ne s'entend qu'à la matière de l'amour, mais le développement de ce thème montre que ce n'est pas précisément les actes sexuels qui sont ici désignés sous le nom d'amour. Socrate explique son Eros par son désir d'agir sur la jeunesse. Haller porte sur Socrate un jugement un peu sévère. Pour lui, Socrate est un débauché philosophe qui avait toujours aux lèvres le mot de vertu et pratiquait en réalité la pédérastie. On raconte aussi qu'une hétaïre bien connue avait poussé Socrate à aimer Alcibiade. Enfin, dans son dialogue « Alcibiade », Eschine le socratique parle en détail de l'influence exercée par Socrate sur Alcibiade. En tous cas il semble que la réputation de Socrate ait été fort douteuse au point de vue de ses rapports avec les hommes. Voici du reste ce que dit A. G. Becker dans son Introduction au Banquet de Xénophon.

« Quand on examine toutes les circonstances qui ont contribué à la condamnation de Socrate, il semble que l'accusation de pervertir les mœurs de ses jeunes amis ait pesé d'un grand poids. On prétendait même en avoir des exemples. Critias et Alcibiade, deux débauchés bien connus, ont été ses élèves. Entre toutes les accusations portées contre Socrate, celle de pervertir et de corrompre la jeunesse tient le premier rang. C'est ainsi quAmytos et Melitos lui reprochaient, comme un crime, son enthousiasme à la vue de beaux garçons. Cette accusation a très probablement beaucoup contribué à la mort de Socrate. »

Pausanias s'explique d'une façon assez nette dans le Banquet de Platon, sur la pédérastie. Il cherche à donner à cet amour un caractère élevé, et déclare môme que ceux qui n'ai-

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ment pas avec l'Eros d'Urania, c'est-à-dire qui n'aiment pas les hommes, mais les femmes, ne songent qu'à satisfaire un désir vulgaire (oiairaâj-aea-.). Il ressort aussi du discours de Pausanias qu'à cette même époque les mineurs étaient peu protégés contre les entreprises pédérastes d'hommes âgés. Pausanias aurait voulu qu'on fit des lois défendant d'aimer les enfants, mais ce qui est bien typique c'est que Pausanias réclame ces lois, par cette raison que l'amont d'un enfant ne sait pas encore qui il aime, et que par suite il peut lui arriver de perdre son temps ex sa peine à poursuivre un amour inutile.

îl ne faudrait pas croire qu'à Athènes la pédérastie se fût manifestée également à toutes les époques. Il y eut au contraire des moments où elle était sévèrement blâmée. Les données que l'on trouve à cet égard chez les anciens auteurs sont, il est vrai, un peu contradictoires. Mais quand certains philologues viennent nier d'une façon formelle le côté charnel de l'amour pour les garçons, cela tient à ce que l'amour entre hommes leur est totalement inconnu et leur parait, de ce fait, inadmissible. Aussi cherchent-ils 1 à interpréter dans un autre sens les passages qui ont trait à cette question, et quelquefois d'une façon tellement forcée qu'un observateur impartial ne peut se contenter de leurs explications tout artificielles. Je ne suis pas suffisamment versé dans la connaissance des langues anciennes pour donner une interprétation exacte de tous les passages que j'ai recherchés. Mais il n'en reste pas moins établi que l'amour purement sensuel des garçons était bien connu et pratiqué dans l'antiquité. Il est absolument impossible d'interpréter dans un autre sens les conversations qu'on trouve dans le Banquet de Platon, par

i Comparez, par exemple, le mémoire très intéressant de M. Koch Die Rede des Sokrates in Piatons Symposion und das Problem der Erotik. Berlin, 1836.

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exemple, dans le Phèdre, et dans le Banquet de Xénophon. On peut se demander si Platon et Socrate s'adonnaient euxmêmes à la pédérastie, car la discussion est toujours possible quand il s'agit d'individualités ; mais en somme les écrits d'un grand nombre d'auteurs anciens ne laissent aucun doute sur l'existence des rapports sexuels entre les hommes, à leur époque. De ce que les auteurs grecs ne décrivent pas eu détail l'acte sexuel, il ne s'ensuit pas que cet acte n'ait pas existé. Il en est de même dans l'amour de l'homme pour la femme : la description de l'acte physique est ordinairement passée sous silence, mais nous n'en concluons pas moins qu'il existe par l'exposé des sentiments psychiques des personnes en présence. Si parfois les descriptions, comme celles des naturalistes modernes, vont un peu plus loin, il n'en est pas moins vrai que ce sujet est en général traité avec la plus grande discrétion.

Ce n'est pas seulement à Athènes, comme on le croit généralement à tort, mais aussi dans d'autres états de la Grèce, que la pédérastie était très répandue. Le discours de Pausanias dans le Banquet de Platon nous apprend qu'en Elide et en Bèotie les relations entre hommes n'étaient pas défendues. Cicéron 1 confirme les faits en disant qu'en Elide et à Thèbes tout ce qui se rapportait à l'amour pour les garçons était permis. Le récit de Cicéron paraît encore plus certain quand on envisage ce qui se passait sous ce rapport chez les Lacédémoniens, où l'amour des garçons était permis et les rapports sexuels avec eux défendus. Toutefois ce passage de Cicéron me semble un peu obscur, car il ajoute qu'à Lacédémone on pouvait s'embrasser et coucher ensemble. On peut se demander si cette conduite était compatible avec l'absence d'acte sexuel proprement dit : les attouchements physiques poussés

* De republica ; IV, 4.

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aussi loin ne se conçoivent guère sans une arrière-pensée sexuelle *. Quoiqu'il en soit, certains auteurs anciens insistent sur ce fait que c'est chez les Lacédémoniens que l'amour entre hommes était le moins répandu. C'est ainsi que, chez les Lacédémoniens, d'après le Banquet de Xénophon, les individus qui désiraient la possession charnelle de l'homme qu'ils aimaient étaient réputés incapables de nobles et de bonnes actions. Par contre, nous pouvons admettre avec certains auteurs anciens que la pédérastie charnelle était assez développée parmi les habitants d'Elide et de Thèbes. Xénophon, nous apprend encore que, chez ces deux peuples, les amoureux dormaient ensemble, ce qui était considéré comme honteux dans les autres villes de Grèce. Certains auteurs considèrent même la fameuse légion sacrée des trois cents Thébains comme composée de guerriers avec leurs amoureux. Xénophon dit même qu'en Béotie la pédérastie était considérée comme une union matrimoniale.

Chez un autre peuple grec, les Ioniens, nom sous lequel on désigne ordinairement la population d'Asie Mineure, la pédérastie passait pour un vice infamant. Aussi voyons- nous Pausanias soutenir, dans le Banquet de Platon, que dans les pays soumis aux barbares, comme les Ioniens, la pédérastie était réprimée. Les barbares, d'après lui, réprouvent la pédérastie au même titre que toute ardeur pour la science et le développement physique. Il ne plaît pas aux despotes qu'il •s'établisse entre leurs sujets de solides amitiés pouvant devenir la source de l'amour pour les garçons. De telles amitiés ont souvent porté malheur aux tyrans. C'est ainsi que l'amour qui unissait Arislogiloa à flarmodius lit sombrer leur pouvoir. Ditlérents auteurs, et en particulier le Banquet de

1 Pent-Aira ïa défrise s'ever^.it-eïle seulement sur l'iinraissio membri in aauri, le reste ^ta.'it permis ('Supposition de N.N.).

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Platon, nous apprennent qullarmo dites était l'amoureux <ï Aristo g iton. Ce danger de l'amour entre hommes, pour les tj^rans, se trouve aussi confirmé par un autre auteur, Athénée, qui cite une série de tyrans qui ont appris à leur3 dépens les dangers de cet amour. C'est ainsi que l'amour de Chariton pour Mèlanippe fit courir des dangers à Phalaris d'Agrigente ; c'est aussi pour la même raison que Polycrate de Samos aurait détruit les portiques, qui, comme nous l'avons vu, étaient à Athènes un des principaux endroits où florissait la pédérastie.

Nous venons d'étudier la pédérastie dans plusieurs états de la Grèce. Je ne veux pas passer sous silence une île célèbre entre toutes par l'expansion que l'amour entre hommes y avait prise : j'ai nommé l'île de Crète, Aristote et Athénée, ainsi qu'un grand nombre d'autres auteurs, en parlent souvent. En Crète on enlevait littéralement les garçons (^picaYpoe), bien plus, les garçons de bonnes familles se considéraient comme déshonorés s'ils n'avaient pas d'amants. Là aussi la pédérastie n'a peut-être pas débuté par des rapports sexuels. Toujours est-il qu'après la guerre avec les Perses la débauche devint extraordinaire, si bien qu'au point de vue des relations sexuelles avec les garçons, la réputation de l'île de Crète était proverbiale.

Avant de terminer ce chapitre je désire citer quelques poètes qui ont chanté l'amour entre hommes. Les Odes d'Anacréon 1 renferment un grand nombre de documents fort précieux pour la question qui nous occupe. Dans son ode à l'Hirondelle, Anacréon se plaint de ce que le chant matinal de l'oiseau chasse Batyllede ses rêves. Dans une autre Ode il nous donne le portrait de son ami Batylle : ses cheveux sont noirs et brillants, son cou est d'ivoire, ses hanches sont aussi belles que celles de Pollux.

*Lea poésie» sont prises dans l'ouvrage de Hössli.

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Entre ses cuisses fines, Ses cuisses pleines de joie, J'accomplis avec pudeur une impudeur Qui aspire déjà vers l'amour.

Plus loin on trouve, dans la même ode, un autre passage qui se rapporte déjà directement à la pédérastie :

Ton art est bien jaloux,

Car son dos si joli,

Ce qu'il y a de meilleur, il le cache.

Un poète plus récent, Thèocrite, a aussi célébré dans ses Idylles l'amcur entre hommes. Dans l'idylle 12, le poète demande : Viens-tu, Â.?ïos bien aimé ? Après trois nuits, la troisième aurore t'amè^era-t-elle enfin ? 0 jeune homme, le désir fait de nous des vieillards en un seul jour !... 0 que les mêmes dieux d'amour ne peuvent-ils nous être favorables à tous deux î

Quelle que soit l'opinion que l'on ait des poètes qui ont chanté l'amour entre hommes, on avouera que si les poètes eux-mêmes n'étaient pas pédérastes, ils n'en ont pas moins eu devant les yeux ceux dont ils ont chanté la passion.

Il nous est dès lors tout à fait indifférent que le poète luimême ait sacrifié ou non à l'amour entre hommes. Rappelons-nous ici cet aphorisme de Lessing. En parlant, dans « Rettungen des Horaz », de l'amour chanté par les poètes, il dit que le devoir du poète est d'adopter le ton de son siècle. Pour lui, Horace n'aurait pas pu avoir sur Famour une autre opinion que ses contemporains. « Le poète, dit Lessing, doit, pour éveiller les sensations, paraître les éprouver... Doit-il donc avoir vidé tous les verres et embrassé toutes les filles qu'il chante dans ses poésies ? ».

C'est justement chez les Grecs qu'on constate que la pédérastie et le respect pour la femme étaient en quelque sorte en rapport inverse : chez eux la femme jouissait sans contredit

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de peu d'estime, par contre ils pratiquaient beaucoup la pédérastie. Les moralistes modernes, qui prêchent à toute occasion une séparation aussi rigoureuse que possible des sexes, seront peut-être étonnés d'apprendre que nulle part cette »e* paration n'était peut-être aussi rigoureuse qu'en Grèce et que nulle part, comme nous l'apprend Moncaut *, la pudeur n'était protégée à un plus haut degré. Chez les anciens Grecs un véritable amour pour la femme existait rarement ; il n'était pas fréquent de voir un homme sacrifier sa vie pour sauver celle d'une femme, tandis que ce trait de véritable amour et d'abnégation n'élait au contraire pas rare p.mniles hommes qui s'aimaient (Ramdohr).

Malgré l'épanouissement de la pédérastie en Grèce, elle n'était nullement considérée comme la seule satisfaction enviable de l'instinct sexuel. La propagation de l'espèce n'était pas indifférente aux Grecs, et le célibat, malgré la pédérastie, était défendu (G. Ch. Lichtenberg). C'est ainsi qu'à Sparte, les lois de Lycurgue édictaient des peines humiliantes pour les célibataires. Des usages analogues existaieat à Athènes et à Gorinthe, où les cérémonies funèbres étaient refusées aux célibataires.

A l'époque où la pédérastie était florissante en Grèce, elle s'observait peu à Rome ; du moins, dans les auteurs, on ne trouve que très rarement des indications sur l'existence de la pédérastie pendant les premiers temps de îa république romaine. Mais, suivant Ramdhor, il n'en aurait plus èiê de même après les guerres puniques. A Cartilage, la pédérastk1

* Génac Moncaut. — Histoire de l'amour dans l'antiquité. Paris, 1862.

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paraît avoir été très répandue, et il est intéressant de noter que la pédérastie ne commence à se manifester d'une façon sérieuse chez les Romains qu'après les guerres qui leur ont fait connaître les mœurs des Carthaginois. Mais, aux derniers temps de la République, quand le vice des hétaïres, comme nous le dit Ramdohr, prit une grande extension, la pédérastie alla en s'atténuant. Bien que certains passages des auteurs et des poètes nous montrent que la pédérastie était déjà connue à Rome à l'époque de la République, elle n'y a pourtant jamais joui du même degré de tolérance et même de considération qu'à Athènes. A Rome, elle est d'ailleurs souvent désignée sous le nom d'amour grec.

Avant même que Rome tombât sous la domination des Césars, nous trouvons des faits qui nous indiquent que l'amour entre hommes y existait déjà. C'est ainsi que T. Veturius, esclave de C. Platins, fut puni par son maître pour lui. avoir refusé ses faveurs (Dionys, Valère Maxime). D'après Polybe, on pouvait, vers le milieu du 11e siècle avant Jésus-Christ, acheter à Rome un garçon pour un talent. Pourtant les rapports avec les garçons étaient défendus par les lois, notamment par la loi Scatinienne, mais les auteurs ne sont pas d'accord sur la gravité des peines édictées par cette loi. Cicèron s'occupe souvent de ce sujet. Dans ses Tusculanes1, il dit que le fait de se dévêtir en public est un acheminement vers des actes honteux ; ce sont les gymnases des Grecs qui ont développé cette habitude. L'enlèvement de Ganymède chanté par les poètes se rapporte aussi, pour lui, à la pédérastie ; seulement il faut séparer l'amour de l'amitié, car l'amour qu'on éprouve pour un autre homme est un sentiment tout autre que l'amitié qui lie deux individus entre

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