‹ Les perversions de l'instinct génital [electronic resource]Chapitre 18 sur 21 · ETUDE THÉORIQUE · texte numérisé non relu

ETUDE THÉORIQUE

Pour compléter le chapitre précédent, et jeter une nouvelle lumière sur cette question de l'étiologie, nous allons rappeler ici quelques théories émises par certains observateurs à propos de l'inversion sexuelle. Dans le Banquet de Platon, Aristophane, en se raillant, explique l'inversion sexuelle par le mythe suivant : au début auraient existé sur la terre trois sexes : le sexe masculin, le sexe féminin et un troisième sexe désigné sous le nom d'homme-femme (androgyne). A cette même époque les hommes et les femmes n'étaient pas conformés comme ils le sont aujourd'hui : ils avaient chacun quatre jambes, deux faces, deux organes génitaux, etc. Lorsque ces hommes se révoltèrent contre les dieux, Jupiter décida de les rendre plus faibles, et pour cela il divisa chaque individu en deux parties égales : un homme fournit deux hommes, une femme donna deux femmes, et chaque androgyne fournit un homme et une femme. Mais alors chaque moitié se mit à la recherche de sa seconde moitié. Les hommes qui autrefois avaient fait partie d'un androgyne, cherchèrent une moitié féminine; d'où l'amour pour la femme Par

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contre les hommes qui faisaient partie d'un ancien homme complet cherchèrent à s'unir aux hommes ; d'où l'amour entre hommes. C'est de cette façon qu'Aristophane prétendait expliquer l'inversion sexuelle.

Parménide, célèbre philosophe de l'antiquité, aurait aussi essayé, d'après Virey, de donner une explication de l'amour uraniste, dans son livre vtgi yfomt. Suivant lui, quand le sperme des parents se mélange intimement pendant l'acte sexuel, il donne naissance à des corps normaux. Mais, dans le cas contraire, quand les liquides ne se mélangent pas intimement, il vient au monde des êtres qui plus tard cherchent ce qui leur manque, c'est-à-dire des personnes du même sexe, et c'est ainsi que les hommes efféminés chercheront des hommes etc. (Virey).

A cette occasion, je désire rapporter ici une explication qui m'a été communiquée par un uraniste, homme très distingué d'ailleurs, et qui, d'après lui, serait répandue dans son milieu. D'après cette explication, l'origine de l'inversion sexuelle serait due à l'influence que la femme, pendant la grossesse1, exerce sur le fœtus. Voici en quoi consisterait cette influence. Si pendant la grossesse la femme est très excitée et recherche passionnément l'homme, surtout au moment où chez le foetus se forment les organes génitaux, il peut arriver que le garçon, en venant au monde, ait conservé ce goût pour l'homme.

1 Un malade de V. Krafft-Ebing a donné une explication analogue ; il préendait que son père avait voulu faire une fille, et que, par suite de ce désir, le foetus de sexe masculin eut les idées d'une fille et plus tard devint la proie de l'inversion sexuelle.

On a souvent insisté sur le rôle des impressions des femmes enceintes sur les dispositions ultérieures de l'enfant. Les faits observés sont assez nombreux, et se trouvent dans les ouvrages suivants : A. LièbauZt, Du sommeil, iSôô, Paris; Frarières, Influences maternelles, 1862; Lucas, Traité de l'h rédité, Paris, 1850. — Liêbault cite les faits suivants : Victor Hugo aurait dit qu'il devait son talent poétique à ce que sa mère avait fai> pendant qu'elle

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Ramdohr a essayé aussi d'expliquer les tendances homosexuelles. Mais ses explications sont très embarrassées et ne présentent rien de saillant ni d'original.

A notre époque, Mantegazza a établi une théorie très singulière. Il admet que la perversion de l'instinct génital est provoquée par une anomalie dans le trajet anatomique des nerfs. Ainsi, chez les pédérastes passifs, les nerfs normalement destinés aux organes génitaux se terminent dans la muqueuse rectale et anale, et par suite les sensations voluptueuses ne peuvent être provoquées chez eux que par une excitation du rectum. Cette théorie fut, avec raison, combattue par V. Krafft-Ebing. D'abord elle n'explique, somme toute, que la pédérastie passive, infiniment plus rare que la pédérastie active ; ensuite l'explication qu'elle donne de la pédérastie passive est elle-même peu satisfaisante.

En effet, ce qui excite le pédéraste passif, c'est le membrum virile ; ejus immissio in rectum lui procure une satisfaction sexuelle. Immissio digitorum vel aliarum rerum ne donne cette satisfaction qu'à la condition que le pédéraste ait devant lui la représentation mentale d'un homme. Cette représentation est la conditio sine qua non de la jouissance, et Mantegazza la néglige complètement. Du reste, si les frictions exercées dans le rectum 1 provoquent Forgasme, il est inutile de chercher l'explication de ce phénomène dans une anomalie du trajet nerveux. Il y a tout d'abord des hommes qui ont des sensations voluptueuses par d'autres excitations des nerfs périphériques : attouchement de la peau du dos, des pieds, du

le portait dans son sein, un long voyage dans des pays exceptionnellement beaux. Le fils de Marie Stuart ne pouvait voir une épée hors de son fourreau sans se trouver mal ; ce phénomène serait dû à ce que Rizzio, l'amant de la reine, fut poignardé sous les yeux de Marie Stuart à une époque où elle était enceinte.

1 Un uraniste m'a dit, du reste, que Y immissio profunda membri in rectum n'a presque jamais lieu, et que l'orifice anal est à peine dépassé.

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front. Devons-nous aussi admettre dans ce cas que ce sont les nerfs du pénis qui ont leur terminaison sous la peau du front ? Le siège de la sensation de volupté, s'il peut être question ici d'une sensation générale, se trouve in membrum du pédéraste passif ; seulement il semble que l'acte sexuel ne puisse aboutir que par voie réflexe partie du rectum.

Puisque nous reconnaissons comme insuffisante la théorie qui attribue l'inversion sexuelle aune anomalie nerveuse périphérique, nous sommes amené à chercher du côté d'un processus psychique une explication à l'aberration du sens génital. Gomme les organes génitaux proprement dits fonctionnent dans ces cas d'une façon normale, il est impossible d'y chercher le siège de la maladie. Ce qui est troublé dans l'inversion de l'instinct génital, c'est l'action de l'esprit sur le sens génital. Or, toutes les représentations mentales qui réveillent l'instinct génital agissent comme excitants des organes génitaux. A l'état normal le sens génital de l'homme est excité par la représentation mentale de la femme ; chez l'uraniste, l'excitation est provoquée par l'idée de l'homme. Chez lui l'influence des idées sur le penchant sexuel se trouve, par conséquent, dévoyée. Nous sommes ainsi amené à placer le siège de l'inversion sexuelle à l'endroit où les idées réveillent l'instinct sexuel, c'est-à-dire, d'après les données modernes, dans le système nerveux central et plus particulièrement dans le cerveau.

Le fait reste le même, que l'idée qui réveille l'instinct sexuel ait son origine dans une perception momentanée des sens, ou qu'elle provienne d'une évocation mentale, d'un jeu de l'ima-

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gination. Dans les deux cas, le processus a son point de départ dans le cerveau, dsms l'écorce cérébrale plus particulièrement quand il s'agit d'un état conscient.

Deux auteurs français, Magnan et Gley, se sont engagés, à la suite d'Ulrichs, assez loin dans cette voie pour pouvoir parler de cerveau féminin, à propos d'uranistes ; d'après eux, le cerveau de ces malades, quoique pourvu de tous les attributs du sexe masculin, présenterait des caractères essentiellement féminins, ce qui expliquerait, en même temps que tous les phénomènes de leur effémination, leur inversion sexuelle.

V. Kraflt-Ebing, s'appuyant sur une autopsie absolument négative sur ce point, rejette cette théorie.

D'autres autopsies d'uranistes, celle faite par Mecklinghausen par exemple, n'ont révélé, dans le cerveau, rien d'anormal qui puisse expliquer l'inversion sexuelle du malade.

Je ne crois pas, pour ma part, que la question relative aux caractères féminins du cerveau chez les uranistes puisse être, à l'heure actuelle, définitivement tranchée 1 .

Si nous admettons que la cause de l'inversion sexuelle réside dans le cerveau sans accepter que le cerveau présente dans ces cas le type féminin, il nous faut encore préciser davantage le siège de la maladie, la localiser plus étroitement. Cette question est particulièrement importante quand la modification porte exclusivement sur l'instinct génital et laisse intacts les autres phénomènes. Si je soulève ce point, c'est qu'on commet

1 Cette question est d'autant plus difficile à résoudre que la différence entre le cerveau de l'homme et celui de la femme n'est pas absolue, mais plutôt relative, en ce sens que nous n'avons sous ce rapport que des moyennes basées sur l'examen d'un grand nombre de cerveaux des deux sexes. D'après Sohwalbe (Lehrbuca der Neurologie), le diamètre antéro-postérieur du cerveau est de 10 mm. environ plus grand chez l'homme que chez la femme ; suivant Bis- hoff, le cerveau de l'homme pèse en moyenne 1362 grammes, celui de la femme 1244-.

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souvent des erreurs quand il s'agit de la théorie des localisations cérébrales et qne, d'un autre côté, nous possédons déjà quelques notions sur la localisation de l'instinct génital.

Nous ne savons rien de précis sur le siège anatomique de l'inversion sexuelle. Nous pouvons toutefois supposer qu'il, existe dans l'écorce cérébrale des cellules ganglionnaires jouant un rôle considérable dans les sensations sexuelles, sans qu'on puisse dire rien de précis sur leur siège. V. Krafft-Ebing croit que la sphère génitale se trouve située dans l'écorce cérébrale, aux environs de la sphère olfactive. D'après Ferrier, le centre olfactif se trouve dans le gyrus uncinatus, d'après Zuckerkaude dans la corne d'Ammon ; V. Krafît-Ebing admet ce voisinage, en se basant sur les rapports étroits qui existent entre le sens olfactif et le sens génital, et que personne ne pourra nier.

V. Krafft-Ebing cite à l'appui de cette hypothèse un travail d' Althaus * qui insiste sur les rapports étroits qui unissent le sens olfactif et le sens génital chez les animaux. Le savant professeur viennois rapporte aussi un grand nombre d'exemples confirmant l'existence des mêmes rapports chez l'homme. Il cite à ce propos l'influence excitante de certaines fleurs remarquée déjà par Gloquet, puis plusieurs cas d'amour violent chez des hommes qui ont perçu une odeur particulière chez la femme, le cas de Henri IV, roi de France, entre autres 2.

i Archiv, f. Psychiatrie, XII, Heft I. Althaus Beiträge zur Phyziologie und Pathologie der Olfactorius.

« On dit aussi de Henri III, roi de France, qu'il fut pris d'une passion violente pour Marie de Clèves pour s'être un jour essuyé avec la chemise trempée de sueur de cette dame. Nous avons vu plus haut que Henri III passait avec raison pour uraniste. Quand bien même cette histoire de Marie de Clèves serait vraie, elle n'infirmerait en rien les tendances uranistes de ce roi, puisque nous savons que des passions passagères pour la femme s'observent chez les homosexuels. Du reste, je me méfie beaucoup de ces histoires. Ce rapport entre l'éclosion d'une passion violente et le fait de s'être essuyé

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Cependant, je ne crois pas que cette théorie soit fondée. D'abord, nous n'avons pas le droit de conclure du voisinage anatornique des deux centres à leur parenté fonctionnelle ; ensuite, s'il est impossible de nier les rapports entre la perception de certaines odeurs et l'excitation du sens génital, il ne faut pas oublier qu'il existe un grand nombre d'odeurs qui n'ont aucune influence sur lui, ce qui conduirait à admettre que c'est seulement le centre de certaines perceptions olfactives, qui se trouverait à côté du centre génital. En troisième lieu, la parenté entre la perception olfactive et l'instinct sexuel n'est pas plus proche que celle de l'instinct sexuel et des autres perceptions externes, telles que les perceptions tactiles ou auditives, etc. L'aspect d'une jolie femme qui nous plaît peut nous exciter au moins aussi fort que l'odeur qui se dégage d'elle ; le contact de ses seins, par exemple, est certainement plus propre à nous exciter que la perception de l'odeur qui se dégage de sa peau. En un mot, nous serions ainsi amené à admettre le voisinage du centre génital avec le centre visuel ou tactile. Or, cette conclusion me parait erronrtée pour les raisons que je viens de donner. Enfin on peut se demander s'il existe réellement un centre autonome pour les perceptions sexuelles ou si celles-ci siègent dans des zones nombreuses disséminées sur toute la surface de l'écorce cérébrale.

Je suis donc d'avis qu'à l'heure actuelle la localisation 1 de

la figure avec une chemise couverte de sueur a pu fort bien être inventé après coup. Il suffit de considérer les fantaisies qu'on rencontre chez les hommes, dans tout ce qui se rapporte à l'amour, pour comprendre avec quelle facilité on commet des erreurs, surtout quand il s'agit d'un phénomène extraordinaire comme celui de la passion subite de Henri III, par exemple. Je ne serais pas éloigné de croire que cette histoire a été inventée de toutes pièces pour cacher autant que possible les tendances uranistes de Henri III.

1 II n'y a pas lieu de s'étonner de ce que Gall, Spurzheim et un grand norate de leurs élèves aient cherché à préciser d'une façon nette le siège céré-

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l'inversion sexuelle est encore aussi difficile à établir que celle de l'instinct hétérosexuel.

Une théorie très particulière est celle de G. Jœger l. Elle correspond en tous points à l'idée que se fait cet auteur du sens olfactif et de son importance.

Pour l'uraniste, toute la femme, la poitrine et le tronc en particulier, dégagent une odeur antipathique, de sorte qu'il lui est impossible de trouver auprès d'elle la satisfaction de son sens génital. Par contre, les éléments psychiques des homosexuels sont en harmonie avec ceux d'autres hommes. Cette théorie de Jœger est fondée sur ce fait très réel, que l'odeur de la femme a quelque chose qui répugne à l'uraniste. Seulement Jœger a oublié de démontrer que le penchant sexuel était provoqué par le sens olfactif seul. Or, nous avons vu plus haut que le sens génital avait également des rapports avec d'autres sens, ceux de la vue ou de l'ouïe, par exemple.

V. KrafTt-Ebing a essayé d'expliquer l'inversion sexuelle en partant de données étiologiques. Il admet que l'inversion, sexuelle congénitale se transmet par voie d'hérédité. La distinction rigoureuse qu'il établit entre l'inversion sexuelle

bial de l'instinct sexuel. Ils le plaçaient dans le cervelet et admettaient qu'on pouvait juger de la puissance du sens génésique d'après les dimensions du cervelet des individus, prises par rapport à la distance des deux apophyses mastoïdes. Pour Spurzheim il n'était pas de localisation qui pût se déterminer avec plus de précision que celle de l'instinct de la reproduction. George Combe (A System of Phrenology) a placé le siège de l'instinct sexuel au milieu du cervelet, sans toutefois apporter la moindre preuve à l'appui. Spurzheim conseillait aux gens ayant le cervelet très développé de ne pas choisir un état comportant le célibat.

* G. Jœger. Entdeckung der Seele, III Aufl. I Bd. Leipzig, 1884.

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acquise et l'inversion congénitale ne me paraît pas indispensable pour confirmer la théorie. Je pense que le penchant morbide pour les individus du même sexe avait peutêtre été acquis par un ascendant, et s'est transmis ensuite aux descendants chez lesquels on le retrouve à l'état congénital. L'inversion sexuelle se rencontrant en effet chez des individus qui sont loin d'être impuissants, la théorie de V. Krafft-Ebing mérite d'être prise en considération. Elle est naturellement basée sur les idées de Darwin qui, autant que je sache, ne parle nulle part, dans ses œuvres, d'inversion sexuelle ou de phénomènes analogues. L'hypothèse de V. Krafft-Ebing n'en est pas moins d'accord avec les théories de Darwin *. « Je connais, dit Darwin, des cas authentiques de propension au vol et au mensonge, dans des familles même très haut placées. Le vol est un délit assez rare dans les classes aisées, nous ne pouvons, dès lors, considérer comme une simple coïncidence l'existence de cette tendance chez deux ou trois membres de la même famille ». Il est certain qu'on peut faire le même raisonnement au sujet de l'inversion sexuelle.

Certaines observations peuvent servir de preuve à l'appui de la théorie de V. Krafft-Ebing. Cet auteur rapporte, par exemple, l'histoire d'un jeune homme atteint d'inversion sexuelle, qui soutenait que son père était uraniste comme lui. Un autre malade avait dit à V. Krafft-Ebing que son père avait eu un goût très prononcé pour les domestiques beaux et bien faits.

Monsieur N.N., dont il a été question dans la préface, m'écrit ce qui suit : « J'ai pris dans la bibliothèque de feu mon père un grand nombre de livres. Mon père avait l'habitude de faire en marge des pages des remarques, et celles-ci, —

1 Ch. Darwin. Die Abstammung des Menschen und die geschlechtliche Zuchtwahl ; trad. de l'anglais par J. V. Carus, III Aufl, Stuttgart, 1875, I Bd. S. 159.

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j'en fus vivement frappé, — se rapportaient presque toujours â des passages où il était question d'inversion sexuelle. Mon père a eu cinq enfants en peu de temps ; il n'était donc pas impuissant, et je ne prétends pas soutenir qu'il fût atteint d'inversion sexuelle. Mais je soupçonne fort un de mes proches parents d'avoir été atteint de cette maladie, et c'est là, je pense, la raison pour laquelle mon père s'intéressait tant à cette question.

Les cas rapportés par Lucas 1 présentent un intérêt tout particulier : il y est question de l'hérédité dans la pédérastie. Un cuisinier, homme très habile dans son métier, avait pour la femme une passion poussée jusqu'au délire, et en même temps un penchant pour la pédérastie ; son fils naturel, qui vivait loin de son père et ne le connaissait pas, présentait la même passion pour les deux sexes.

Disons enfin que la maladie des Scythes passait, d'après Hérodote, pour héréditaire.

D'autres preuves, venant à l'appui du rôle de l'hérédité dans l'inversion sexuelle, sont fournies par l'existence de cette maladie chez des parents consanguins, ou son développement simultané chez deux frères. Je connais deux frères atteints d'inversion sexuelle ; un autre cas analogue m'a été communiqué par une personne digne de foi.

Deux autres uranistes ont chacun un frère présentant une anesthésie sexuelle complète. Parfois, on trouve aussi, chez les sœurs de ces malades, une indifférence et une froideur singulières vis-à-vis des hommages des hommes. Dans un cas de V. Krafft-Ebing, la sœur du malade n'éprouvait aucun penchant pour les hommes et était, par contre, amoureuse de quelques-unes de ses amies.

On connaît également des cas où d'autres perversions

1 P. Lucas. Traité physiologique et philosophique de l'hérédité naturelle» Paris, 1850.

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sexuelles morbides existaient chez plusieurs membres de la même famille. Le sadiste dont j'ai communiqué l'histoire à V. Krafft-Ebing qui la publia, avait un frère qui présentait très nettement les mêmes tendances sadistes. Tandis que l'un aimait à battre la femme jusqu'à la faire crier de douleur, le second avait pour passion d'éjaculer sur la figure de la femme, et il éprouvait un vif sentiment de satisfaction lorsque cet acte la faisait pleurer. V. Krafft-Ebing possède aussi un cas de transmission héréditaire des tendances sadistes. Le malade en question est pris d'excitation génitale quand il voit tuer des poules ; son père avait la singulière passion de serrer violemment avec des cordes les mains de jeunes femmes ou de jeunes filles1.

Ribot s, qui attribue une si grande importance à l'hérédité, insiste sur la transmission héréditaire des anomalies sexuelles et en cite un grand nombre d'exemples, entre autres celui du pape Alexandre VI 3 et de ses enfants.

Après cette étude des théories relatives à l'influence de l'hérédité, il me reste à dire quelques mots d'une théorie opposée, celle de Schopenhauer dont il a déjà été question dans la partie historique. Pour cet auteur, l'uranisme, comme tout autre phénomène de la nature, a un but déterminé. Cette opinion fut, avec raison, combattue dans un travail *

* Dans la seconde édit. de ses « Neue Forschungen » V. Krafft-Ebing rapporte l'histoire d'un fétichiste de la bottine dont le frère et un autre parent présentaient la même perversion sexuelle. Je connais moi-même un cas de fétichisme de la bottine, et j'ai tout lieu de croire que le même phénomène morbide existe aussi chez les frères de mon malade.

2 Th. Ribot. Die Erblichkeit, trad. en allemand par 0. Hotzen. Leipzig, 1S76.

3 Le pape s'appelait Roderigo Borgia et descendait, par sa mère, de la célèbre famille des Borgia dont il prit plus tard le nom. Comme cardinal et pape, Alexandre fut célèbre par sa vie débauchée ; de ses enfants les plus connus sont César et Lucrèce Borgia.

* Psyche. Zeitsch. f. die Kenntnisse des menschl. Seelen-und Geistesleben, von L. Noack III Band. Leipzig, 1S60. Le chapitre consacré à cette question

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consacre à l'étude critique des œuvres de Schopenhauer. L'existence de l'amour homosexuel à toutes les époques est, pour Schopenhauer, la preuve que ce phénomène découle de la nature humaine. 11 cite ensuite l'opinion d'Aristote pour qui les hommes, passé l'âge de cinquante ans, ue peuvent procréer que des enfants faihles et renoncent, de ce fait, à la reproduction.

Afin d'aider à la conservation de l'espèce et d'empêcher la procréation d'individus misérables, le penchant hétéro sexuel se transforme à cet âge, d'après Schopenhauer, en penchant homosexuel. Dans cette théorie, un premier point est tout d'abord faux, c'est que les hommes de cinquante ans ne puissent plus produire d'enfants vigoureux. Mais l'erreur principale réside dans cette hypothèse de l'apparition constante des tendances homosexuelles chez les vieillards. Nous avons vu, en effet, que ces tendances, lorsqu'elles existent chez les vieillards, datent déjà de l'enfance. Puis, quand elles apparaissent vers cinquante ans ou plus tard, leur existence, loin d'être normale, doit être considérée plutôt comme le signe d'une affection cérébrale qui débute.

Le point de départ de la théorie émise dernièrement par Gyurkovechky est aussi faux que celui de l'hypothèse de Schopenhauer. Gyurkovechky admet que, dans des conditions physiologiques normales, le goût disparaît lorsqu'on avance en âge. L'homme devient alors moins délicat et il peut avoir des rapports avec des personnes qu'il n'aurait pas voulu approcher auparavant. Cet abaissement, cette disparition physiologique du goût, préparent, pour cet auteur, le terrain sur lequel pourra se développer peu à peu l'inversion sexuelle. Dans ce groupe Gyukovecky place les inest intitulé : « Die Meister "Weibefeind und Frauenlob. » Le ton de l'ouvrage, qui va jusqu'à accuser Schopenhauer de pédérastie, est des plus blâmables, majgré les idées très justes développées par l'auteur.

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dividus qui, après avoir mené une existence normale pendant de longues années, deviennent sur le tard des pédérastes, des exhibitionnistes, etc.

A la suite de toutes ces considérations, je désire exposer d'une façon très générale comment je m'explique théoriquement l'inversion sexuelle. La plupart des théories ont le défaut de ne pas envisager l'analogie qui existe entre l'instinct sexuel et les autres fonctions.

Pour comprendre le penchant homosexuel, il faut considérer Tinstinct génital non pas comme un phénomène à part parmi les autres fonctions, mais bien plutôt comme une fonction psychique. En tout cas, les modifications morbides de l'instinct génital nous paraîtront moins incompréhensibles, si nous admettons que presque toutes les autres fonc tions psychiques ou plrysiques peuvent être susceptibles de modifications analogues. Si, dans l'espèce, les anomalies nous frappent si fort, c'est que, chez la plupart des individus possédant les attributs du sexe masculin », il existe un penchant sexuel pour la femme. Mais il ne faut pas se laisser induire en erreur par la fréquence et la régularité avec lesquelles s'observe ce phénomène. Au point de vue téiéologique, c'està-dire au point de vue de la reproduction de l'espèce, nous devons considérer comme naturel le penchant que l'homme

i Partes genitales, sive testes hominibus et feminis utérus, propensionem ad venereni excitare nequeunt. Nam in pueris veneris stimulus seminis secretioni ssepe anteced.it. Plures ennuchi, quam quam testibus privati, hanc inclinationem conservant. Sunt etiana fœminse quce, sine utero natae, hune stimulum manifestant (Spurzheim).

normal éprouve pour la femme ; il n'en reste pas moins vrai que, dans certaines conditions pathologiques, les organes ne remplissent pas le but qui leur est assigné. Les dents sont destinées à broyer les aliments et pourtant il y a des hommes qui n'ont pas de dents ou qui en ont très peu. Le foie a pour fonction de sécréter de labile qui est déversée dans l'intestin, mais dans certaines affections du foie ou des voies biliaires la bile n'est pas sécrétée et n'arrive pas dans l'intestin.

La faim a pour but de rappeler à l'organisme qu'il lui faut des aliments. On trouve pourtant des états pathologiques où la sensation de faim fait défaut, bien que l'estomac reste normal. Il en est de même de l'absence du penchant sexuel pour la femme chez l'homme possédant des organes génitaux normaux. Ainsi que nous l'avons dit, nous ne pouvons guère' établir un rapport entre les organes génitaux de l'homme et son penchant pour la femme qu'au point de vue téléologique. Autrement, on ne voit pas pour quelle raison l'homme se sentirait poussé vers un rapprochement avec la femme, puisque l'éjaculation du sperme peut être obtenue de tout autre façon. Il serait plutôt étonnant que l'instinct génital ne présentât pas les mêmes anomalies morbides que les autres fonctions du corps et de l'âme. Ni son importance particulière ni son rôle social ne doivent nous faire considérer l'instinct sexuel comme un phénomène à part.

Si les phénomènes d'inversion sexuelle nous paraissent frappants entre tous, c'est qu'au point de vue social peu de troubles psychiques jouent un rôle aussi important que les aberrations de l'instinct génital. Cet instinct, dans tous les pays civilisés, est resté caché comme derrière un voile. L'espèce de mystère qui l'entoure est cause de l'impression toute spéciale que produisent sur nous les anomalies en question, lorsqu'elles surgissent au grand jour. Ceci s'explique encore et surtout par ce fait que l'instinct sexuel est une fonction

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psychique qui exige le concours d'un autre individu et acquiert ainsi une importance sociale particulière. Mais, au point de vue physiologique, les anomalies de l'instinct génital ne diffèrent en rien des anomalies de la fonction de nutrition. Si, au point de vue social, on n'attribue pas une grande importance à ces dernières anomalies, c'est que l'accomplissement régulier de la fonction n'exige pas, dans ce cas, le concours d'un autre individu.

Après toutes ces considérations, il est inutile d'entrer dans l'étude théorique détaillée de certaines autres manifestations, bien que l'inversion sexuelle, d'après Westphal, ne reste pas strictement limitée à la sphère génitale. Les phénomènes d'effémination sont également très importants. Je dirai seulement que l'effémination peut être envisagée de deux façons : ou bien les fonctions psychiques d'un individu se modifient par suite d'un penchant homosexuel, ou bien l'effémination est congénitale au même titre que l'inversion sexuelle ellemême. Si nous considérons l'effémination comme secondaire, nous trouverons une certaine analogie, dans cette hypothèse, avec ce qui se passe consécutivement à la castration ; ici, à la suite d'une mutilation locale, le sens génital s'éteint et les phénomènes d'effémination, la voix de femme, etc., apparaissent un certain temps après l'opération.

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