‹ Les perversions de l'instinct génital [electronic resource]Chapitre 19 sur 21 · DIAGNOSTIC · texte numérisé non relu

DIAGNOSTIC

Le diagnostic de l'inversion sexuelle peut présenter des difficultés de toute nature, si simple qu'il paraisse au premier abord. Une première cause d'erreur réside dans ce fait qu'il est très difficile d'obtenir des confidences sincères et complètes de la part du malade. Nombre de gens considèrent encore la blennorrhagie ou la syphilis comme une tare et redoutent à ce titre d'en faire l'aveu ; il est certainement encore plus difficile d'obtenir des malades' l'aveu delà masturbation, par exemple, et bien moins encore de l'inversion sexuelle qui, tout-à-fait indépendante de la volonté, ne peut cependant être considérée comme un vice. C'est par un sentiment de fausse honte que le malade s'efforce de cacher sa vie sexuelle et d'en avouer le moins possible les particularités. Aussi me suis-je fait une règle d'interroger en détail tous les malades chez lesquels je soupçonne une anomalie de la vie génitale. Un grand nombre de ces malades continuent néanmoins à cacher la vérité et à répondre négativement aux questions qui leur sont posées. S'ils avouent leur impuissance en présence de la femme, ils se gardent de dire que la cause, — comme c'est souvent le cas, — en est l'inversion sexuelle. Qu'ils soient retenus par

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un sentiment de fausse pudeur ou qu'ils veuillent se tromper eux-mêmes sur la gravité de leur état, ou bien encore que les questions soient mal posées par le médecin, ce sont là autant de raisons pour que les malades gardent le silence sur leur vie sexuelle. A toutes ces raisons il faut ajouter encore celleci : c'est le peu 1 de confiance que le malade a dans la discrétion du médecin, lorsqu'il s'agit d'une question d'ordre aussi intime.

La plupart des uranistes sont du reste d'avis qu'il n'y a rien à faire contre leur anomalie sexuelle, et ils croient inutile de consulter le médecin.

11 existe pourtant des moyens qui permettent au médecin d'élucider le point qui l'intéresse. Pour faire disparaître ce sentiment de fausse honte, il peut commencer par assurer que le phénomène en question est morbide, qu'il peut se présenter chez tout le monde, qu'il est absurde de rendre un homme responsable d'une maladie. Mais le moyen le plus sûr pour empêcher le malade de s'illusionner sur sa situation, c'est de poser des questions nettes et précises. Il est bon aussi, pour faciliter les aveux du malade, de lui citer quelques exemples de perversion sexuelle. Dans les cas d'inversion sexuelle très manifeste, le malade ne peut guère se tromper si on lui demande par exemple : « Sentez-vous ou avez-vous jamais senti un penchant pour l'homme ? » ou bien encore : « Le penchant que vous avez pour l'homme est-il plus grand que celui que vous éprouvez pour la femme?» Souvent le médecin obtiendra ainsi des réponses qui lui révéleront l'existence d'une aberration du sens génital. Le médecin qui voit beaucoup de malades sera surpris d'obtenir une réponse nette à des questions précises, tandis que par des questions générales

i D'après certains uranisles, c'est la cause principale et beaucoup crai* gnent de voir l'indiscrétion du médecin amener des poursuites judiciaires Westphal était aussi de cet avis.

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il n'avait réussi à provoquer chez les mêmes personnes aucun aveu.

Un autre moyen d'arriver à connaître la vérité consiste à interroger les malades sur leurs rêves. Un fait très important, qui ressort de la lecture de la plupart des observations, c'est que les rêves érotiques portent sur le même sujet que l'instinct sexuel à l'état de veille. Un homme atteint d'inversion sexuelle rêve à des hommes et ces rêves s'accompagnent chez lui de pollutions nocturnes. Le fétichiste rêve aux objets qu'il adore à l'état de veille. Tl existe toutefois des exceptions à cette règle. Un uraniste pour qui, à l'état de veille, la femme n'avait aucun attrait, eut, à plusieurs reprises, des pollutions en rêvant à un acte sexuel accompli avec une femme. Mais dans la plupart des cas ses rêves portaient sur des actes sexuels accomplis avec des hommes.

A part ces exceptions *, il est aujourd'hui établi que les individus atteints de perversion sexuelle ont des rêves en rapport avec leurs dispositif :mOi bides. On comprend alors qu'en interrogeant le malade sur ses rêves, on puisse obtenir des renseiguements très précieux, d'autant plus que les malades seront moins gênés d'avouer leurs rêves que les faits se rapportant à la réalité de leur vie sexuelle. 11 me parait donc indiqué de commencer l'interrogatoire par des questions relatives aux rêves, puis de passer à celles qui concernent la vie sexuelle réelle de l'individu. Quelles que soient les questions adressées au malade, le médecin ne doit pas se contenter de réponses générales ou manquant de précision, qui pourraient le faire passer à côlé de la vérité.

1 II arrive souvent que lorsque, par suite d'un traitement psychique rationnel, la perversion n'existe plus chez le malade à l'état de veille, les îvvcS érotiques continuent à porter sur des hommes. Par contre, le Dr Max Ch. Dessoir m'a cité un cas dans lequel un individu, qui plus tard présenta de la perversion sexuelle, rêvait toujours à des femmes.

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L'expeiience joue, à cet égard, un rôle considérable, et un observateur expérimenté peut faire le diagnostic en toute certitude sans soumettre le malade à un interrogatoire très détaillé. Dans certains cas, nous l'avons déjà dit, il est facile de reconnaître un uraniste, mais d'autres fois, loin de se faire instantanément, le diagnostic exige une observation assez longue. Les uranistes qui prétendent se reconnaître à première vue croient que c'est là une particularité, une sorte de sympathie indépendante de nos organes des sens ; mais ce fait est faux et cette reconnaissance instantanée n'est qu'une légende qui a cours dans les milieux uranistes.

11 n'en est pas moins vrai qu'il existe certains signes grâce auxquels on peut reconnaître, presqu'à coup sur, qu'on se trouve en présence d'un uraniste sans le soumettre à un interrogatoire détaillé. Les anciens n'ignoraient pas l'existence chez les uranistes de ces signes extérieurs, et chez Aristote, Polémon, Lucain et Aristophane, on trouve des passages 1 relatifs à leur démarche, leur voix, leur regard. J'ai déjà parlé, dans le chapitre III, de l'importance de ces symptômes en général et en particulier, de l'attitude et des mouvements de l'uraniste.

Pour reconnaître l'uraniste, il faut une certaine habitude, que des individus normaux, ayant eu affaire à des uranistes, peuvent acquérir assez facilement. Les employés et les agents de la police m'ont déclaré reconnaître à première vue les uranistes et se tromper rarement.

J'ai déjà étudié le regard de l'uraniste, qui selon eux joue un si grand rôle pour se reconnaître mutuellement, et j'ai montré qu'il ne présentait rien de mystérieux.

Il faut par conséquent accepter avec la plus grande réserve l'assertion des uranistes qui affirment se reconnaître à pre-

« V. Casper-Liman, Handbuch d. gerichtlich. Med. VII Aufl. Berlin, 1881. Bd. I, S. 169.

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mière vue. Cette prétention de se reconnaître dans tous les pays du monde, à la ville et à la campagne, ne me parait pas fondée

Je connais deux uranistes berlinois qui, séparément, se sont ouverts à moi ; ils avaient vécu longtemps ensemble dans le même milieu, et aucun d'eux ne soupçonnait que l'autre fût un uraniste. Tous les deux m'ont pourtant affirmé savoir reconnaître les uranistes avec une certitude mathématique et à première vue. On ne saurait donc trop se mettre en garde contre ces diagnostics si rapides. On m'a cité, en effet, le cas d'un jeune homme de 20 ans, très efféminé, qui, au point de vue sexuel, est absolument normal. Je ne connais pas ce cas dans ses détails, mais ce qu'on m'a raconté de cet homme prouve d'une façon certaine qu'il possède un sens génital normal ; pourtant il passe pour uraniste, car chez lui l'effémination est extrême et toutes ses attitudes, tous ses mouvements des mains, du corps, de la tête, rappellent la femme2.

Si l'on veut faire le diagnostic de l'inversion sexuelle par l'étude des mouvements, il faut choisir le moment où l'individu se laisse aller, où il ne se sache pas observé. Un des si-

1 Dans une autobiographie bien connue d'un uraniste, publiée par Casper. l'uraniste dit ceci : « La nature prévoyante nous a heureusement donné ud instinct particulier qui nous réunit dans une sorte de confraternité ; nous nous retrouvons de suite ; il suffit à peine d'un regard rapide comme une commotion électrique, et qui ne m'a jamais trompé.... Sur le Righi, à Païenne, au Louvre, en Écosse, à Saint-Pétersbourg et même à Barcelone, i'ai trouvé des gens que je ne connaissais pas et qui une seconde après étaient liés à moi comme moi à eux ». On dit également d'autres perversions sexuelles que les individus qui en sont atteints se reconnaissent très rapidement. C'est le cas de l'individu à tendances hétérosexuelles qui pratiquaitle « coït idéal ». V. Krafft-Ebing cite aussi le cas d'un fétichiste qui s'attribuait également cette faculté.

2 Ce degré d'effémination peut se rencontrer chez des hommes normaux à penchant hétérosexuel. Il existe des individus qui facientes coïtum succumbere volunt dum femina superincumbit . Ulrichs a même publié le cas intéressant d'un individu de ce genre qui ne trouvait de satisfaction qu'âpre un semblant de viol que lui faisait subir la femsae,

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gnes les plus importants est celui qui me fut indiqué par Monsieur N. Ä7. : quand l'uraniste ne se croit pas observé, il regarde de préférence m eam directionem tibi membrum virile est, prsesertim cum vestes solum membrum non formant membri obtegunt. N.N. attribue à ce geste spécial une importance toute particulière.

11 existe du reste des uranistes, peu nombreux à la vérité, qui avouent n'avoir jamais été reconnus par d'autres uranistes et ne pouvoir les reconnaître à première vue.

D'autres, par contre, affirment qu'ils savent reconnaître l'uraniste au simple examen de sa photographie. J'ai fait, à ce sujet, une série d'expériences avec des photographies que je montrais à des uranistes. Les résultats furent très eontradic-toires ; pourtant les photographies de deux grands hommes, universellement connus, furent indiquées par presque tous les uranistes comme représentant des uranistes.

J'ai pu observer que les uranistes considèrent comme étant des leurs les hommes qui, sur leurs photographies, ont le regard fortement oblique. J'attribue ce fait à ce que les uranistes considèrent comme homosexuels les individus qui, en les croisant dans la rue, leur jettent un regard oblique.

Je crois devoir insister maintenant sur la fréquence des erreurs dans le diagnostic de l'inversion sexuelle. Dans un cas de gonorrhée chez un homosexuel, Westphal crut devoir rejeter, et a tort, tout soupçon d'uranisme. La gonorrhée s'observe en effet chez les uranistes, et j'ai vu cette affection chez un individu qui avait exclusivement des rapports avec des homm Cet individu entretenait des rapports avec un homme qui

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avait été infecté lui-même par un antre. Il fut contaminé à son tour, membrum suum ponens juxta membrum altérais* De plus, l'infection peut se produire très facilement chez les hermaphrodites psycho-sexuels qui de temps en temps ont des rapports avec la femme. Les hommes mariés, et même ceux qui ont des enfants, peuvent néanmoins présenter de l'inversion sexuelle. Tout d'abord on peut se trouver en présence d'hermaphrodites psycho-sexuels ; d'autre part, l'érection et l'éjaculation dans le vagin de la femme peut être obtenue par certains artifices, la représentation mentale de l'homme par exemple. Je crois donc qu'il est possible aux uranistes d'avoir des enfants et que les soupçons portés sur l'infidélité de leur femme ne sont pas toujours fondés. Il existe même des uranistes qui pensent pouvoir se débarrasser de leur passion par l'amour des enfants et qui font tous leurs efforts pour y parvenir. La potentia cosiuidi et generandi doit être rigoureusement différenciée de l'instinct génital normal. Pour admettre un instinct génital normal, il ne suffit pas que l'individu puisse pratiquer le coït : il faut encore qu'il éprouve un penchant pour cet acte sexuel. Quand un individu atteint d'inversion sexuelle arrive à pratiquer le coït avec la femme, il n'est pas encore pour cela guéri de sa maladie, comme le croient un grand nombre de médecins.

V. Krafft-Ebing insiste sur les difficultés que peut présenter le diagnostic de l'hermaphrodisme psychique qu'on confond souvent avec l'inversion sexuelle acquise dans laquelle il peut persister des traces de l'ancien instinct sexuel normal. Non seulement j'admets ces difficultés, mais je crois même

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que dans l'inversion acquise il s'agit d'hermaphrodisme psycho-sexuel et que c'est seulement au point de vue théorique et au point de vue clinique qu'il est important de différencier les deux formes. Quelquefois cette différenciation pourra présenter des difficultés d'autant plus considérables que, dans un grand nombre de cas décrits sous le nom d'inversion acquise, avec conservation de traces de penchant hétérosexuel, l'origine de la perversion peut être suivie, en remontant jusqu'aux années d'enfance. On devra toutefois essayer toujours de faire le diagnostic différentiel de l'hermaphrodisme congénital et de l'hermaphrodisme acquis. V. Krafft-Ebing insiste également sur la nécessité d'un diagnostic différentiel de l'inversion sexuelle congénitale et de l'inversion acquise. Ce diagnostic est basé sur la présence ou l'absence du penchant hétérosexuel avant l'apparition de l'inversion du sens génital.

Il est inutile d'insister sur le diagnostic différentiel de l'inversion sexuelle et de certaines autres affections qui, du reste, peuvent difficilement être confondues avec celle-ci. Je veux citer à ce propos un cas qui m'est connu. Il s'agit d'un homme qui est souvent très excité par la vue de garçons de 10 à 12 ans ; il a des érections, mais il lui est absolument impossible d'avoir des rapports sexuels avec des hommes. Le malade en question pense que l'excitation est provoquée chez lui par les traits féminins des garçons qui, par une association d'idées, lui rappellent la femme. Dans ces conditions, le cas doit être considéré comme se rapportant, à une hyperesthésie du sens génital, mais nullement à l'inversion sexuelle *.

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* V. Krafft-Ebing, avec Emminghaus, fait rentrer dans l'hyperesthésie moi. bide tous les cas dans lesquels se manifeste une excitation génitale à l'aspect de personnes ou d'objets indifférents au point de vue sexuel. Cette opinion est trèsjuste, seulement l'excitation doit avoir pour but l'accomplissement du coït normal, car autrement il s'agirait d'une perversion, c'est-à-dire d'une affection non-seulement quantitative, mais aussi qualitative, de l'instinct sexuel.

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L'inversion sexuelle doit aussi être rigoureusement séparée des affections psychiques 1 dans lesquelles un aliéné croit être une femme, s'habille en femme, et veut avoir des rapports avec des hommes.

i La seconde édition de « Neue Forschungen » de V. Krafft-Ebing a paru lorsque mon livre était déjà sous presse. Le savant professeur viennois étudie en détail la question des métamorphoses génitales et indique les formes de transition entre l'inversion sexuelle simple et ces troubles mentaux. Peutêtre pourrait-on comparer ces faits aux hallucinations et aux obsessions ; ces dernières comportent la conscience de leur nature morbide, ou en tout cas le désir de les voir disparaître, tandis que la conscience de la nature morbide des hallucinations fait défaut. De même nous voyons dans maints cas d'inversion sexuelle persister l'envie de guérir, car le penchant est reconnu par le malade, sinon comme morbide, du moins comme anormal ; au contraire, les métamorphoses génitales sont une forme particulière de paranoïa, et forcément inconscientes. Dans son livre V. Krafft-Ebing cite une observation (168 obs.) qui, pour lui, constitue un type de transition entre les deux formes précédentes. Il s'agit d'un médecin qui, toutes les 4 semaines, éprouve pendant 5 jours tous les phénomènes psychiques et physiques des règles, saut l'hémorrhagie ; il a le sentiment de posséder des organes génitaux féminins. V. Krafft-Ebing désigne les cas de ce genre sous le nom d'eviratio, et. sous celui de defeminatio le processus analogue observé chez la lemme. Quand le phénomène en question s'accuse davantage chez l'homme, celui-ci arrive à. croire qu'il est devenu une femme, et nous avons alors affaire à une forme de paranoïa, à la transmutatio sexus paranoïca. L'observation 18 de V. Krafft-Ebing, dans laquelle le malade proteste quand on l'appelle « monsieur », en disant qu'il est une femme, etc., nous donne un exemple de cette forme. L'observation 19 est analogue : il s'agit d'un homme qui croit être la comtesse V. A l'autopsie de cet individu, Schiile ne trouva, à l'examen microscopique, aucune modification caractéristique du cerveau. D'autres observations du même genre ont été recueillies par Arndt, Sérieux et Esquirol. Un fait analogue est relaté par Blumenstoch dans l'article « ln* version sexuelle » de la Realencyclopédie d'Eulenburg : il s'agit d'un homme qui, quelques années auparavant, avait voulu fonder une religion en Gallicie, et qui était persuadé qu'il accoucherait de deux jumeaux. A l'occasion de ces faits, V. Krafft-Ebing étudie la folie dite des Scythes, considérée à tort par Marandon comme une forme de folie (paranoïa) et qui, pour lui, n'est autre chose que Fefféminition.

La question de savoir si l'inversion sexuelle est ou n'est pas un phénomène morbide est plus facile à élucider lorsqu'on se reporte aux cas d'inversion sexuelle pure, avec absence de tout penchant pour la femme. Nous devons nous demander alors si l'absence de tout désir sexuel de la femme est un phénomène pathologique.

Hammond pense qu'il existe très certainement des hommes normaux qui n'ont jamais eu de désirs sexuels. Cette affirmation est un peu personnelle et arbitraire, en ce sens qu'on peut aussi soutenir qu'une personne qui n'a jamais éprouvé de désirs sexuels est loin d'être normale. Je crois en effet que la notion de santé, d'état normal, implique l'existence des facteurs psychiques et physiques nécessaires à la conservation de l'individu et de l'espèce. Nous ne considérons certainement pas comme bien portantes les personnes dont les fonctions physiques et psychiques sont insuffisantes pour l'entretien de la vie. Quand une personne ne peut plus prendre d'aliments, c'est là un phénomène qui nous apparaît comme morbide, pour la raison bien simple que les fonctions de nutrition sont nécessaires à la conservation de l'individu.

En admettant avec Lauer 1 que le rôle de l'individu en bonne santé est de perpétuer l'espèce, pendant la durée de sa vie, nous devons considérer comme malade tout homme qui est incapable de contribuer à la propagation de l'espèce. L'impuissance suffirait déjà à elle seule pour faire classer l'individu dans un groupe pathologique, pourvu, bien entendu, qu'il soit d'un âge où la reproduction est normalement possible.

D'après cela, nous ne pourrions donc pas qualifier de morbide l'absence du penchant sexuel normal, puisque, en son absence, la reproduction est encore possible. Il arrive en effet que les uranistes qui ont un penchant exclusif pour l'homme

1 G. A. Lauer. Gesundheit; Krankheit, Tod. Berlin, .865.

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entretiennent néanmoins des rapports avec des femmes et pratiquent le coït normal, soit pour des raisons d'ordre social, soit dans le but d'avoir des enfants. Nous devons cependant considérer comme morbide l'absence de désirs hétérosexuels, même lorsque la possibilité de pratiquer le coït normal subsiste.

Cherchons à élucider ce point par une analogie, car c'est ainsi que nous arriverons à bien établir ce que nous entendons par les termes de « sain » et de « morbide ».

Nous avons déjà dit plus haut que la conservation de l'espèce est pour nous une fonction de l'individu sain au même titre que sa propre conservation. En suivant cet ordre d'idées, nous voyons que l'apport à l'organisme des substances nutritives est nécessaire à la conservation de l'être et que le besoin de l'alimentation se manifeste chez lui sous forme d'un phénomène physiologique qui est l'appétit. Quand l'appétit fait entièrement défaut, il s'agit déjà d'un phénomène morbide, que l'organisme reçoive ou non la quantité d'aliments qui lui est nécessaire.

En poursuivant plus loin cette analogie entre l'appétit et les désirs sexuels, nous trouvons que l'existence du penchant sexuel est une condition essentielle pour permettre de dire d'un individu qu'il est normal, bien portant, et nous sommes amené à considérer comme pathologiques les cas dans lesquels ce penchant fait défaut. Le fait morbide n'en subsiste pas moins, quand le penchant sexuel normal se trouve ou non remplacé par un penchant homosexuel. Toutes ces considérations sur la possibilité d'accomplir le coït en l'absence de désirs hétérosexuels n'ont rien à voir avec les cas d'inversion sexuelle où l'impossibilité du coït est la conséquence de l'horreur de la femme. Il s'agit alors très manifestement d'impuissance morbide.

Il existerait en apparence une raison qui permettrait de

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ne pas considérer l'inversion sexuelle comme morbide. On sait qu'un grand, nombre d'uranistes éprouvent, pendant l'accomplissement de l'acte homosexuel, le même bien-être que les hommes normaux pendant le coït. Par contre, quand l'uraniste, pour arriver à pratiquer le coït avec la femme, use de certains artifices tels que la représentation mentale d'un homme par exemple, l'acte sexuel, comme le fait remarquer V. Krafft-Ebing, détermine chez lui une grande fatigue. Le coït forcé et souvent répété peut même avoir un retentissement fâcheux sur sa santé, de sorte qu'au point de vue de la conservation de l'individu, les rapports homosexuels entre uranistes sont plutôt indiqués. En somme, il s'agit en l'espèce d'un acte favorable à la conservation de l'individu, mais nuisible à la propagation de l'espèce. En s'en tenant aux termes de ce dilemme, on peut se demander si l'état de l'uraniste doit être déclaré ou non comme pathologique, puisque l'individu tend en premier lieu à se conserver lui-même.

Mais cette contradiction n'est qu'apparente et repose sur la confusion que l'on établit fréquemment entre le penchant sexuel et l'acte sexuel ; dans la question qui nous occupe, nous n'avons à envisager que le penchant sexuel. L'acte qui résulte du penchant morbide peut fort bien être considéré, dans un cas particulier, comme favorable à la santé. L'ingestion d'aliments épicés peut réveiller l'appétit dans certaines dyspepsies, il n'en est pas moins vrai que la dyspepsie est un phénomène pathologique l. De même, un acte basé sur un penchant sexuel morbide peut être favorable à la

1 Les anciens médecins attribuaient une importance extraordinaire à cette tendance de l'organisme à la guérison spontanée. D'après eux, dans certaines maladies, c'est le malade lui-même qui sent le mieux ce qui peut lui être bon ou nuisible. Cet instinct devrait servir à la guérison de la maladie ; mais il ne saurait être question de cela pour le penchant sexuel des homosexuels. Pour plus de détails, voy. J. J. Günther, Natur und Kunst in Heilung der Krankheiten. Franktürc, a. M. 1834.

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santé de l'individu, sans que le penchant lui-même devienne pour cela normal.

Par suite, en se représentant le penchant sexuel, non pas comme destiné à la satisfaction de l'individu, mais à la propagation de l'espèce, nous sommes obligé de considérer l'inversion sexuelle comme pathologique et les individus présentant ce phénomène comme des malades.

Si nous admettons que l'existence d'un penchant sexuel normal est la condition sine qua non de l'état de santé, de l'état normal, nous devons nous demander si l'inversion sexuelle est incompatible avec cet état. Les deux questions doivent être rigoureusement séparées Tune de l'autre, car nous voyons qu'il existe des cas d'hermaphrodisme psychosexuel caractérisés par un penchant pour l'homme et pour la femme. Une condition essentielle de l'état normal, le penchant pour la femme, subsiste dans ces cas, et on peut se demander si, à cause de l'existence simultanée d'un penchant homosexuel, on doit néanmoins considérer ces faits comme étant d'ordre pathologique.

La question est difficile à résoudre, et, pour y arriver, il y aurait intérêt, je crois, à établir ici encore une analogie avec ce qui arrive pour l'appétit. 11 existe des personnes qui ont un goût particulier pour des substances qui n'entrent pas normalement dans l'alimentation. C'est le cas des chlorotiques, des hystériques, des femmes enceintes, qui dévorent quelquefois avec appétit de la craie, des morceaux de briques, des grains de café, etc. Nous considérons ces goûts comme pathologiques parce que ces subsîances ne constituent pas des matériaux qui peuvent servir à l'entretien de l'organisme. De ce que les mêmes personnes ont en même temps de l'appétit pour des aliments nécessaires, comme la viande par exemple, nous n'avons pourtant pas le droit de conclure que leur goût singulier n'est pas pathologique.

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Dès lors, nous devons qualifier aussi de pathologiques les fonctions du système génital qui ne contribuent pas à la conservation de l'individu et de l'espèce, condition essentielle de la santé, de L'état normal. C'est ainsi que nous sommes amené à considérer comme morbide l'inversion sexuelle qui ne sert en rien à la propagation de l'individu.

On a cité encore d'autres raisons qui militent en faveur du caractère pathologique de l'inversion sexuelle ; mais personnellement je pense que ces raisons ;ne sont pas inattaquables. On a l'habitude de dire que l'inversion sexuelle s'observe en général, comme nous l'avons vu au chapitre VII, chez des individus dégénérés qui peuvent présenter en même temps d'autres stigmates de dégénérescence du système nerveux central. Cet argument n'est pas à l'abri de toute objection, car il existe des dégénérés chez qui l'inversion sexuelle est le seul symptôme de la dégénérescence. Si nous voulions soutenir que l'inversion sexuelle est un phénomène morbide pour la seule raison que l'individu qui le présente appartient à une famille de dégénérés, nous serions amené., lorsqu'un individu prend plaisir à manger un bifteck S à considérer cet acte comme un signe de dégénérescence, sous prétexte que notre individu est un dégénéré. C'est une faute contre la logique que de dire : l'inversion sexuelle se rencontre chez des individus dégénérés, donc elle est un phénomène morbide. Ce raisonnement peut être juste au point de vue théorique et étiologique, mais il n'a pas l'importance qu'on lui attribue quand il s'agit de savoir si tel ou tel phénomène est un phénomène pathologique.

1 Au lieu de cet exemple, il vaudrait peut-être mieux choisir une action ou tin penchant ordinairement rare, mais existant chez l'individu en question. Cette action, nous ne devrions pas la considérer comme pathologique, pour la seule raison qu'elle existe chez un individu dégénéré et qu'elle s'observe rarement chez les individus sains.

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Il faut aussi avouer que, dans les cas où Ton trouve des signes nets de psychose ou de névrose, nous sommes facilement tentés de considérer l'inversion sexuelle comme un symptôme de l'état morbide. De même, la dyspepsie nous apparaît tantôt à l'état de symptôme isolé, comme maladie essentielle, tantôt comme un symptôme 1 de la neurasthénie, lorsqu'elle est accompagnée d'autres manifestations de cette dernière. Westphal s'est déjà occupé de cette question, sans toutefois décider si l'inversion sexuelle doit être envisagée comme un symptôme isolé ou comme la manifestation d'un état névropathique ou psychopathique.

Ce raisonnement1 par analogie nous a conduit à considérer le penchant homosexuel comme un phénomène morbide. Une autre question se pose maintenant. Dans quel groupe de malades convient-il de ranger les individus atteints d'inversion sexuelle? Faut-il, en l'absence d'autres symptômes psychiques graves, faire rentrer l'inversion sexuelle dans le groupe des maladies nerveuses ou dans celui des affections mentales ? Nous savons que les illusions sensorielles qui ne sont pas reconnues comme telles parle malade2, sont souvent considé-

1 On devrait plutôt considérer le symptôme en lui-même et se demander s'il doit être classé comme pathologique à cause de son influence sur l'individu ou même sur la propagation de l'espèce. Tout ceci n'est pas en contradiction avec la recherche des antécédents héréditaires quand il s'agit, en psychiatrie, de faire le diagnostic de la dégénérescence. Ce procédé permet de résoudre la question de dégénérescence mais non pas de décider si tel ou tel symptôme est pathologique.

2 Les auteurs ne sont pas d'accord sur ce point. W. Sander considère presque toujours ces individus comme atteints d'affection psychique, tandis

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rées comme une preuve d'affection mentale. Si nous adoptions le même critérium, c'est-à-dire la conscience de l'état morbide, pour l'inversion sexuelle, nous serions amené à admettre l'existence d'une psychose chez presque tous les uranistes1. Du moins, je crois qu'il est très rare que l'uraniste considère son penchant comme morbide, et en cela je me sépare de l'opinion de Westphal. M. NN. dont il fut question dans la préface, est un des rares uranistes que je connaisse, qui considèrent leur état comme pathologique.

Néanmoins, j'hésite à dire que l'existence de l'inversion sexuelle chez un individu suffise pour qu'on le déclare atteint d'une affection mentale. Et pour démontrer ce point, je ne trouve rien de mieux que de revenir à mon analogie entre l'appétit et le penchant sexuel. Certains auteurs ont comparé avec raison l'amour à la sensation de la faim. Deux sentiments, dit Laurent, agissent avec une impérieuse rigueur sur tout être vivant : la faim, qui a pour but la conservation de l'individu, et l'amour, qui tend à la conservation de l'espèce a. Mais, de même que nous n'avons pas le droit de considérer comme aliéné l'individu qui a un goût particulier pour des aliments anormaux, de même nous ne pouvons envisager l'inversion sexuelle comme une preuve de psychose.

que V. Krafft-Ebing (Lehrbuch der Psychiatrie) ne pense pas qu'il s'agisse toujours d'affection mentale. Il cite certaines personnalités historiques qui sans être des aliénés, avaient des hallucinations : Luther qui jeta son encrier à la figure du diable, Socrate qui conversait avec son démon, Mahomet, etc.

1 II arrive encore que l'individu, convaincu de la nature morbide de son penchant, ne peut le vaincre et continue à agir sous son influence, tandis que les illusions une fois reconnues par l'individu ne peuvent plus l'influencer.

2 V. Kraflt-Ebing met aussi de pair l'instinct de la conservation et celui de la. reproduction. « La vie physiologique comporte un instinct de conservation et un instinct de reproduction. La vie morbide ne crée pas de nouveaux instincts, comme on l'admet à tort : elle ne peut que diminuer ou exagérer ou pervertir les instincts normaux ».

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Du reste, toutes les différences établies entre la névrose et la psychose sont assez arbitraires, et l'un prend pour une névrose ce qu'un autre appelle psychose. De là maintes contradictions au sujet de l'inversion sexuelle, non seulement entre des auteurs différents, mais chez le même auteur. Westphal, pour qui l'inversion sexuelle n'est pas le symptôme d'un état psychopathique, la compare cependant à la « Moral insanity >i qui pour nous est une psychose.

Starck rapproche avec raison l'inversion sexuelle de l'hys térie ou plutôt de certains phénomènes qui se manifestent au cours de l'hystérie. Il arrive souvent que certaines excitations sensorielles, certaines odeurs par exemple, agréables à l'état normal, provoquent le dégoût chez des femmes hystériques ; et inversement, certaines sensations répugnantes pour l'homme normal sont agréables aux hystériques, le goût de l'asa fœtida, par exemple.

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