GÉNÉRALITÉ
L’IiumanitiJ so compose de deux sexes ; le sexe masculin et le sexe féminin, bien diiréreuls l'un de l'aulre tant au point de vue physique qu'au point de vue psycliique. Les différences physiques résident principalement dans la conformation des organes génitaux qui n’est pas la même chez l'homme et chez la femme, et au point de vue psychique, de nombreuses particularités complèteut cette différenciation. Les occupations de riiomme sont tout autres que celles de la femme : l'homme est plus porté que la femme vers ccitaines carrières ; par contre, la femme est supérieure à l’homme par de nombreuses aptitudes, telles que l'adresse dont elle fait preuve dans l’exécution des travaux manuels. La femme aime la parure extérieure et, à cet égard, est bien plus vaniteuse que l’homme. Parmi toutes les propriétés psychiques qui différencient les deux sexes, rinslincl sexuel n’occupe pas la dernière |>lai:e. Chez l’homme il se manifeste pendant une longue période de la vie sous forme d’une propension intime qui le conduit à rechercher le contact physique avec
L INVEHSlüN SEXl'ELLB
l'autre sexe, coudai jtliysique dont le dernier terme est l'acte du coït. L'instinct sexuel pousse par conséquent l'honimc vers la femme, et la femme vers l'homme. L'éveil de cet instinct peut se faire à divers moments dans les conditions normales, il ne doit pas avoir lieu avant le début do la puluTlé.
L'instinct sexuel se montre non seulement chez l'homme, mais aussi chez l'animal. Seulement ce qui distingue la vie sexuelle de l'homme de celle des animaux, c'est l'existence, entre l'homme et la femme, de relations plus intimes, plus profondes, qui trouvent leur plus haute expression de, l'amour. 11 est vrai que chez les animaux on peut trouver entre le mâle et femelle des liens plus intimes que ceux que comporte la copulation accidentelle, seulement ces liens n'ariivenl pas à une aussi haute expression que chez l'homme.
Pourtant l'homme ne parait pas avoir connu le véritable amour à toutes les époques et chez tous les peuples. Ce n'est qu'avec les progrès de la civilisation, comme l'a montré Carus ', et le début de la vie sédentaire que rinslinct sexuel se transforme progressivement en penchant sexuel, puis en amour. Fichte considère la séparation du sexe, au point de vue téléologique, comme un moyen de conservation de l'espèce ; nous aussi nous considérerons, en conséquence, l'instinct sexuel comme un moyen destiné à assurer la reprodution de l'individu. C'est à l'impulsion do l’amour que le ciel a confié la création du monde terrestre, dit Jean-Paul.
Dans les conditions normales, l'instinct sexuel et l'amour ne s'éveillent qu'après la puberté, mais parfois certains sentiments se montrent déjà pendant l'enfance. D'après Itam Johr on trouve déjà chez les petits garçons certains indices
< Fi'iedrieh Auÿust Carus. (Eiivres posthumes, Leipsig, ISOS lSiO.
• Frisdr. Wilh» Basil, von /{ameio/tr. Venus ürania, Leipiijr, 17y?, 3 parties. Nous noui rapportons souvent a ce livre dans le courant de ce traçait.
L’INVERSION SEXCELLE
d’amour pour les feimnos, indices dans lesquels la jalousie et le désir de posséder la femme tout entière joueiil un rôle prépondérant. Du reste, bien des hommes racontent qu’ils se sont épris de femmes quand ils étaient encore enfants, et ce phénomène a même été donné comme un signe certain de génie. Comme exemples d’amour précoce, on peut citer Dante qui devint amoureux à l’âge de neuf ans. Canota qui le fut â cinq ans, et le poète Byron qui à huit ans tomba amoureux de Mary Duff On confond souvent l’amour avec l’instinct sexuel. Celui-ci n’exige que la satisfaction subjective do l’impulsion par la sensation voluptueuse qui accompagne le coït. Dans ce cas, il ne saurait être question d’amour ; l’amour existe seulement lorsque, en même temps, l’âme do l’amoureux se sent attirée vers celle de la personne aimée et qu’une parenté intime se trouve établie entre les deux âmes. Il se manifeste sous forme d’un lien étroit qui unit deux personnes, et qui doit être absolument distingué de l’amitié. Cette parenté d’âmes conduit bientôt à désirer la satisfaction des sens, ou l’acte sexuel, avec la personne aimée. Pourtant ce penchant psychique peut précéder de longtemps l’instinct sexuel et d’autre part l’amour se développer après les relations sexuelles. 11 est encore douteux que l’amour puisse durer longtemps sans que l’instinct sexuel se manifeste, comme on le prétend dans l’amour platonique dont nous aurons à parler plus tard. Peut-être cette question ne sera-t-elle jamais complètement résolue â la satisfaction de toutes les parties.
Dans tous les cas, l’amour présente un côté sensuel et un côté psychique. .Mors même qu’il existe chez le jeune homme et la jeune tille une période, au moment du développement, pendant laquelle l’amour reste en apparence purement psyehi-
‘ Karl EUe. Lord Dyron, S"** cd. Berlin, 18?6, § 27,
14 l'inveksion srxuei.ls
que, cet amour ne persiste pas longtemps à cet état et lit propension sensuelle temporairement absente ou inconsciente ne tarde pas à se manifester plus ou moins violemment. Dans son traité d’anthropologie physique et psychique, Karl Friedrich lleusinger s'exprime ainsi. 11 est certain que la femme pure qui tombe tout ardente dans les bras vigoureu.\ de l’homme qui la désire, reste indemne de tout désir sexuel, quelle que soit l’attraction exercée sur elle par cet homme à rexclusioii de tout autre ; l'homme, généralenienl plus sensuel, a une conscience plus nette de ce désir, mais alors il n’a plus le droit de parler de pureté de son amour. Vorlander partage entièrement cette opinion, mais personnellement je crois que celte inconscience absolue de tout désir sensuel ne dure qu’un temps, si même il doit en être question.
Ce qui différencie surtout l’amour, abstraction faite de son côté psychique, de la propension purement sensuelle, c’est qu’il se rapporte plutôt à un individu d’un autre sexe qu’au sexe en général. Il en résulte que le lieu intime de l’amour se noue entre deux personnes, à la condition que l’amour de l’une soit partagé par l’antre. Dans ce cas, les deux personnes se sentent étroitement attacliécs l’une à l’autre. Four être heureux, l’amour doit être partagé, et F. Carus a raison de dire que chez les personnes civilisées existe le désir d’être aimé jusqu’à la passion et que ce désir domine celui qui aime réellement.
L’amour sexuel doit être nettement séparé de tous les autres liens qui peuvent attacher les individus les uns aux .autres, et constitue un phénomène tout autre que l'amitié, à ne parler que de celle-ci. Dans l’amitié, les fonctions sexuelles ne jouent aucun rôle, tandis que, comme nous venons de le voir, elles interviennent incontestablement dans l’amour. 11 est difficile de dire sur quoi reposent l'instinct sexuel et l’amour. Ce qui est certain, c’est que lu
L l.NVEHSIOX SEXUELLE
prédisposition pour les deux est congénitale, seulement il n'est pas facile d’apprécier le rôle que jouent dans leur développement individuel les impressions extérieures et les circonstances accidentelles.
11 est inutile d'étudier ici le rôle et l’importance de l’instinct sexuel. V. Krafft-Ëbing l’a fait merveilleusement dans la première partie de scs Psychopathies sexuelles, où il a montré l’inRuence que la vie sexuelle a exercée et exerce encore sur la religion, l’art et la poésie. Pour lui, il n’existe pas de véritable œuvre d’art sans hase sexuelle, et il a raison de faire remarquer que les grands poètes et les grands artistes sont souvent des natures sensuelles. On connaît également l'influence que l’amour exerce sur le caractère de l’homme. Cette action annoblissante a été souvent décrite ; elle est généralement reconnue. Tous les livres qui s’occupent de l’ainour la mentionnent ; l’abnégation, le dévouement et d'autres vertus ont leur point de départ dans ce sentiment.
\ l'état normal, l’instinct sexuel et l’amour attirent l'homme vers la femme, mais il existe toute une catégorie d’hommes qui ont d’autres penchants, qui se sentent attirés vers l’homme. Cette attraction pour les individus du même sexe est désignée sous le nom d'homosexualilé, par opposition au terme d'/wléroscxualilè qui désigne l’attraction normale d’un sexe pour l’autre. Weslphal' emploie, pour désigner le phénomène d’homosexualité, l’expression de « pervereions sexuelles » (contrære scxualemprmdungen), qui élargit considérablement le domaine en question. W’estphal voulait dire par là qu’il ne s’agit pas toujours de déviation de l’instinct sexuel lui-méme, mais de la sensation qui fait que tel individu sent son être tout à fait étranger au sexe auquel il appartient. Dans
• ArcliÎT. fur Psychialne, II, p. 78.
Ib
L'INVERSION SBXCELLB
l'opinion de Westphal, les perversions sexuelles embrassent aussi les cas où, l'instiact sexuel restant normal, l'individu présente certaines tendances appartenant à l'autre sexe.
Le penchant qui porte l'homme vers l'homme doit être désigné sous le nom de perversion dans le sens que ». Krafft- Ebing attribue à ce mot. Pour lui la perversion est toute manifestation de l'instinct sexuel qui ne concorde pas avec le but assigné par la nature, c’est-à-dire qui ne concourt pas a la reproduction ; ». Krafft-Ebing attire encore l'attention sur la nécessité d'établir une séparation rigoureuse entre la perversion et la perversité. On parle de perversion quand l’instinct sexuel est un instinct pervers, tandis qu'on parle de perversité quand il s’agit d'une action perverse, sans tenir compte du mobile qui a déterminé cette action, que ce soit un penchant pervers ou tout autre mobile, une intention criminelle par exemple. C'est un grand mérite pour ». Krafft-Ebing que d'avoir si nettement séparé ces deux conceptions La perversion est un penchant indépendant de la volonté cl dont personne ne peut être rendu responsable, du moins aux yeux d'un juge impartial ; par contre la perversité, qui sè manifeste dans l'action, doit souvent être mise sur le compte de l’individu. On peut voir jusqu’à quel point la confusion entre ces deux termes avait rendu difficile l’appréciation de l'inversion sexuelle, par cette idée émise par Chevalier ' que, dans la perversion sexuelle acquise, la perversion dépend de la volonté de l’individu. Rien de plus faux que celle affirmation, comme on vient de le démontrer. On emploie souvent l’expression de pédérastes pour désigner les hommes à tendances homosexuelles. Pourtant je ne me servirai pas de ce terme, en général, car scientifiquement il ne désigne qu’un groupe particulier de ces individus, c’est-à-dire ceux qui membrum in anum immiltunl ;
< Julien Cheralier. De riaTtriion vie l'iuetiact s»u«i au point d'; tue luaüiro It^gal. Parie, 13S5.
L lNVEnSION SEXUELLE
de même la pédérastie ne désigne qu’une espèce bien déterminée d’acte génital entre les hotumcs, à savoir l'iinmissia pénis in antim. Comme cela se voit souvent, le mot a dévié de sa signification primitive. Pédéraste vient de iraiSô; èos;st>;t, et signifie amateur de garçons ; c’est sous ce nom que les anciens Grecs désignaient d’une façon générale, qu’il s’agit ou non d’un acte génital, les amateurs de garçons et de jeunes gens. Les relations entre deux individus du sexe masculin sont aussi désignées sous le nom de comniasculatio. Un mot qu’en rencontre souvent dans la littérature morderne pour dé.signcr les homme à tendances homosexuelles, est le terme d'nranisles (Urning). Dans ce livre je me servirai souvent de ce nom, adopté par v. Kraflt-Ebing et d’autres auteurs, en raison de sa brièveté, et je l’appliquerai, en général, k tous les hommes qui présentent des tendances homoscxutlles.
Le terme d’uraniste a été introduit par Ulrichs, sur qjî j’aurai encore à revenir ultérieurement. Malheureusement, je n'ai pas eu entre les mains l’ouvrage dans lequel il s’e>t servi de ce mot pour la première lois. Mais en se reportant à un travail plus récent du même auteur *, le mot en question viendrait d’Uranus, comme peut le faire penser un passage du Banquet de Platon (chap. viii et ix). Voici la traduction de ce passage : « Pas d’.\phrodite sans Eros. Mais il existe ilcux déesses ; l’ancienne .Vphrodite née sans mère : elle est la fille d’Uranus et nous lui donnons pour cela le nom d’Urania ; la jeune .\phrodite est la fille de Zeus et de Dioné : nous l’ajijielons Pandémos. L’Eros de la première doit par conséquent s’appeler Uranus, celui de la seconde, Pandémos...
L’amour de l’Eros Pandémos est celui avec lequel aiment les hommes ordinaires ; par contrel’Eros de l’Urania n’a choisi aucune partie féminine, mais préfère la partie masculine, ©
* Karl Ueinrich Vlricshj Prometbeus, Lei^nzig, 1870.
l/lNVKIlSlO.N SEXLEI.LE
ceci est l'uruour pour les garçons. C'est pour cela que les individus animés de cet amour s'adressent au sexe masculin. »
C’est probablement de ce passage qu'est tiré le mot uraniste dans la racine duquel on retrouve le même radical que dans Uranus. l’ar conséquent nous adopterons avec L lric/ts le nom A'uranisme pour désigner les tendances lion\osexuelles chez les hommes.
Un uraniste no peut éprouver aucune sensation volupleuso en face do la plus belle femme alors meme qu’il reconnaît sa beauté. C’est évidemment la beauté qui éveille les désirs sexuels, mais elle est toute autre que la beauté considérée au point de vue purement esthétique. Même si un uraniste contemple par hasard avec plaisir une belle femme, nous no pouvons, s’il ne se produit chez lui aucun réllexc génital, parler dans ces conditions de sensations sexuelles.
11 est important d'insister ici sur ce point caractéristique : l’uraniste possède tous les attributs de la virilité : ses organes génitaux, aussi bien son pénis que ses testicules, sont absolument normaux au point de vue de la conformation extérieure et des fonctions.
Bien des raisons montrent que le penchant que les uranistes éprouvent pour l’homme n’a rien de commun avec l’amitié et qu’il s’agit là au contraire d’nne impulsion sexuelle qui, à l’état normal, pousse l'homme vers la femme. Dans l'inclination que les uranistes éprouvent pour l'homme, les organes génitaux jouent un grand rôle. .Non-seulement la vue des organes génitaux d'un homme excite l'uraniste, mais il éprouve aussi très nettement le réllexe caractéristique du côté des organes génitaux rien qu’à la représentation mentale de ceux d’un autre homme. Le but de l'uraniste est d'arriver à n’importe quel acte sexuel, par contact avec un autre homme.
Les faits qui précèdent montrent déjà que la tendance de l'uraniste n'est qu'une forme d'instinct sexuel ; mais ce carac-
L I.NVIinSlON' SEXfKIXE
lü
1ère ressort encore plus neltcinent d'aulres luanifcslalions, telles que la jalousie qui accompagne chez lui l'amour. On no rencontre jamais la jalousie dans la véritable amitié, jamais le lien qui unit deux amis ne sera tel que l’un d’eux voie, d un œil méliant, l'autre accueillir une amitié nouvelle. Tout autre est l’amour des hommes entre eux ; ici la jalousie régne en maîtresse. Tout comme dans l’amour de l’homme pour la femme, on trouve chez les uranistes le désir de posséder sans partage la personne aimée, et une méliance sans bornes i l’égard do quiconque semblerait vouloir posséder l’objet de leur amour.
L’attraction sexuelle exercée par un homme sur un autre peut se manifester de diverses façons. Dans certains cas l’homme n’est e.xcité que par un autre homme. On a alors allaire aux uranistes dans le sens étroit du mot. D'autres fuis, au contraire, l’homme se sent attiré, à certains moments, vers l'homme, à d'autres, vers la femme, enfin, plus rarement, vers les deux en même temps. L’homme qui éprouve un penchant tantôt pour la femme, tantôt pour l’homme, est désigné sous le nom A' hermaphrodite psychique ou ps 3 ’chosexuel.
D'après Ramdohr, les tendances homosexuelles se rencontrent aussi chez les animaux, et il est regrettable que cet auteur n’en cite pas quelques exemples. Krauss * pense que des indices de pédérastie se rencontrent non-seulement chez l’homme, mais aussi chez le chien et le singe. M. IV. N., dont il a été question dans l’avant-propos, m’a cité le cas de deux chiens mâles qui se frottaient l'un contre l’autre jusqu’à ce que l’un d'eux fût arrivé à l’éjaculation.
En tout cas, il est certain que, dans les perversions sexuelles, il ne s’agit pas d’un fait accidentel, mais d'un phénomène
• A Ki'ausSf Die Psychologie des Verbroclieus, Tübingen, 1S84.
l'inversion semelle
nollrmont pathologique survenant dans certaines conditions bien déterminées. Ceci résulte déjà de ce fait que ce phéiioiiiéne a été observé à toutes les époques et ilans tous les pays chez dœ hommes qui vivaient absolument étranger les uns aux autres. Ce qui prouve aussi que ce phéiiomèiie est soumis à des lois naturelles, c'est la ressemblance surprenante, l'analogie étroite qu'oii retrouve dans un grand nombre de biographies et d'aiitohiograjihies d'uranistes. .Malgré des dilTércnees individuelles bien compréhensibles, on y retrouve bien des traits communs que nous pouvons considérer comme caractéristiques de ruranisme.
Dans l'état actuel de la science, on ne peut plus nier l'existence de. sensations sexuelles féminines chez des hommes pourvus d'organes génitaux normalement conformés. Seulement il ne faut pas jiartir de là pour faire d'une exception la règle, et déclarer avec llœssli ‘ que les signes extérieurs de la vie sexuelle sont superllus et même nuisibles pour la détermination psychique du sexe.
* Jleinrich Kros. vol. Glarus 1836-1^38. liaitv mon travail je me
«iiifi souvent ailre^tii^ à ce livre qui porte Qu>^)i le titro suivant : ■ ... Die Unzu* verlftvsigkeil flt*r Kennzeichen iiii Goschleclsleben des Loibes und
dor Seeie. (Ici oitvrau’D m*a ^té particulièrement utile par aei iudicationa bibliographiques iionibr^usis
nisTom<jt:E
Les pliéiiomèncs de perversion sexuelle ou d’amour de riioinine pour l'homme, se retrouvent jusque dans la plus hautu antiquité. La Z/i6/e môme renferme des passages relatifs à ce sujet. Il n'est pas douteux que, chez les Hébreux, les relations d’homme à homme, stigmatisées comme quelque chose de criminel et d'immoral, disparurent do ce fait.
Il semble, en effet, qu’à toutes les époques et chez les divers peuples, l’amour de l’homme pour l'homme était d'autant plus répandu que la situation sociale de la femme était inférieure. Chez les anciens .luifs la femme jouissait à coup sûr d’un certain respect, et la vie de famille des Hébreux était déjà donnée en exemple, à cause de sa jturelé. La réprobation universelle que rencontrait l'amour de l’homme pour l’homme chez les anciens juifs n’a donc rien de surprenant, et doit nous étonner d’autant moins que pour ce peuple une progéniture nombr;-?use était considérée comme le but capital de la vie ; maints passages de la Bible en font foi. Dans le livre des Juges, la lille de Jephté considère comme une honte de mourir sans laisser d’enfants.
L INVERSION SEXUEIXE
i^/o?se attribuait aussi une grande importance à une riche postérité : le peuple d’Israël devait se multiplier comme le sable de la mer. Une progéniture nombreuse est, pour .Moïse, le .suprême bonheur que puisse rêver l'homme et pour lui la stérilité constitue un fléau. Onan fut répudié pour avoir répandu R terre sa semence. L’avortement, d’après Flavius Joseph, était jmni de mort, tandis que nous voyons plus tard, chez d'autres peuples où une progéniture nombreuse n'était pas le but principal de la vie, l’avortement être jugé beaucoup moins sévèrement. C'est ainsi que, d'après l’ioss l’avortement était permis chez les anciens Grecs dans certaines circonstances, quand par c.xcniple l’enfant n’était pas encore viable ; il était aussi très répandu à liome.
En rapport avec ces idées sur l’avortement et la descendance nombreuse, nous trouvons chez les anciens Juifs une grande horreur pour l'amour homose.xucl chez l’homme. La Bible nous apprend que les habitants de Sodorne ayant voulu s'en prendre aux anges descendus chez le pieux Loth, la colère de Dieu frappa la ville de Sodorne qui fut entièrement détruite. C’est de là que vient l’expression de Sodomie dont on se sert encore assez fréquemment aujourd'hui pour désigner certains rapports sexuels entre hommes {immissio memhri in aniim) ou entre l'homme et les animaux. D’autres passages de la Bible rappellent encore cette aversion des Juifs pour la pédérastie ipii n'était pas compatible avec le but principal de ce peuple, à savoir une descendance nombreuse. Dans le troisième livre de Moïse, Dieu dit à .Moïse : « Quiconque couche avec un garçon comme avec une femme, commet une abomination ; tous deux seront punis de mort et que leur Sang rejaillisse sur eux », et dans un autre passage : « Tu ne coucheras pas avec des garçons, car c'est une abomination. »
* U, Ploss, Das Weib ia dor Natur-und Volkerkunde. 2 vol. Leipzig, 1884.
L'I.NVERSION f-EXL'ELLE
Dans l’aniiqailé, on considérait l’Asie comme le berceau de la pédérastie, et encore aujourd’hui on admet généralement qu'en Orient la pédérastie se manifeste plus nettement et se rencontre peut-être plus souvent qu’en Occident ; seulement nous devons faire observer que la mani/eslalion plus faible de Turanisme n’implique pas son existence plus rare, car il est certain que le plus souvent les rapports d’homme à homme restent secrets, sans qu’il en transpire le moindre indice en dehors, .le dois d’autant plus appeler l’attention sur cette erreur que je connais des hommes occupant des fonctions publiques, qui ne pratiquent que le coït d’homme à homme sans que personne s’en doute, en dehors des initiés. Quoi qu’il en soit, l’Orient a toujours été considéré comme le berceau de la pédérastie, et si l’on s’en rapporte à ïarnowsky ’, ce serait d'.Arménic que la pédérastie se serait répandue plus tard eu Orient. Cet auteur pense que ceci s’e.vpliquo par ce fait que les habitants d’Arménie, comme un grand nombre d’autres montagnards, présentent des signes bien marqués de dégénérescence psychique et otfrent ainsi un terrain particulièrement favorable à l’épanouissement de la perversion sexuelle.
Si nous envisageons un autre peuple civilisé de l’anticpiité, les Grecs, nous y constatons l’existence très répandue de l'amour entre hommes. Dieu que, dans l’ancienne mythologie, il ne soit presque nulle part question d’amo jr entre individus masculins, quelques auteurs plus récents ont voulu trouver dans cet amour le point de départ de certains mythes.
B if. Tarnoictkÿ. Die krankbaïteu Erscliinun^^enaes GescUlechtâiunes. Ber lin, 188 Ô.
I,’l.NV£nslO.\ SEXUELLE
Les rapports entre Jupiter et GamjmèJe étaient considérés par les anciens Grecs comme un exemple d'amour pour les garçons ; de nombreux passages y font allusion ; toutefois A'éuophon dit dans son Banquet ' que Jupiter avait enlevé Ganymède à cause de son âme, e-jy-î,; Mais, d’après la signification de rensemhle du texte, il u’esl pas douteux que les liens qui existaient entre le Dieu cl le jeune liommc ne soient ceux de l’amour, et non pas simplement ceux de l'amitié. Dans Phèdre Platon s’exprime d'une façon encore plus précise sur Jupiter et Ganymède. II parle nettement de ces rappoits amoureux, à la fin d’un chapitre qui a trait au contact corporel entre l’amoureux et la personne aimée dans les gymnases. Un autre argument en faveur do celle interprétation des rapports de Jupiter et de Ganymède, c'est que cette légende, ainsi que le rapporte Platon dans les Lois, a pris naissance à l’ile de Crète où la pédérastie était très répandue. C'est dans le même sens qu'étaient interprétées les relations entre Apollon et Ihjacinthe, entre Hercule et Ihjla>.. L’intime amitié d'Achille et de Patiocle est le plus souvent considérée comme un véritable amour. Homère parle à la vérité de la rare amitié qui unissait ces deux Grecs, mais, à mon avis, dans les passages qu’il leur consacre il n’y a rien qui prouve qu’llomère les ait considérés comme des amants. Hschine cherche bien i interpréter les termes à' Homère dans un sons érotique, et plus tard nous trouvons bien souvent cette interprétation. Dans les .Alyrmidons à' Eschyle, Achille déplore la mort de l’atrocle avec des expressions que répudierait la pure amitié. Le sens érotique des lamentations d’.Vchille n’est pourtant pas admis par Welker. Dans le Banquet ' de Platon, il est question de l'amour àl Alceste pour son mari,
* Cap. vm. 30.
* (.Æp. 3S. Tiaduction allemande de K. Lelira Leipii^, 1860.
'Cap. 7.
L INVËRSIUN SËXL'ËLLB
cl iniiiiédiatement après vient un passage où Plalon élablil uneanalügie entre cet amouretcelui qui existait entre l'alrocle, appelé d'Achille, et Achille désigné le plus souvent
sous le nom de tDUijiîvo; de Patrocle. Ces ra])poi ls d'Achille et de Patrocle sont interprétés tout autrenienl, dans le sens de l'amitié, par Xenophon, dans son Banquet. Patrocle porte ici le nom de halso; d'Achille.
Nombre d'autres personnages mythologiques ont été ainsi utilisés par les Grecs, pour faire remonter la pédérastie à l'antiquité la plus reculée et peut-être aussi chercher à l'embcllir. C'est ainsi que les rapports entre Oreste et l’tjlade, entre Thésée cl Peyrilhous, sont considérés tantôt comme de l'amour tantôt comme de l’amitié. D'après Mantegazza ', un ancien auteur rapporterait qu 'Achille n’a tué Troïlus, le fils de [’riam, qu’ après le refus de celui-ci de céder à sa passion impure.
Si l’on veut étudier l'amour entre hommes et enfants tel qu’il existait en Grèce aux temps historiques, il sera bon de passer successivement en revue séparéments les dilîérent états de ce pays. Je commencerai par Athènes où d'un avis unanime, l'amour pour les jeunes gens était le plus répandu, bien que, comme nous l’avons déjà dit, la pcdéiastie eût peut-être une plus grande extension à l'ile de Crète qu'à Athènes elle-même.
Les lois de Solon reconnaissent déjà en quelque sorte la pédérastie. Quand on parle des lois de Solon, il ne peut évidemment être question que de celles qui lui sont attribuées, car, d’après l'opinion d’historiens de premier ordre, il y en a certainement dont il n'est pas l’auteur. Quoi qu’il en soit, dans ces lois la pédérastie était soumise à certaines restrictions, qui atteignaient, à viai dire, principalement les esclaves, et
• Manlogazzs. AnlhropoU»gisch, — Kulttirhisloriche Studiea Ûber die GeichUch(wVerha!l£iis8e d«^r Meoschen (Trad. ellem). lena, 1S$6.
L’iSVEHSION SEXlEt.LE
laissaienl aux Athûnietis libres une certaine latitude pour s'y livrer.
Les XoYoi iswTixo! qui constituent une partie importante de l’ancienne littérature grecque, s’occupent beaucoup de la pédérastie. Nous reviendrons encore sur quelques-uns de ces écrits. Ce que nous savons, c’est qu’à Athènes il ,y avait même des temples en l’honneur d'E'ros protecteur de l'amour entre hommes. Athènèe nous dit que Charmas, l’amoureux d’Hippias, avait érigé un autel à Kros, à l’entrée du Gymnase de rAcadémie. Venus Urania avait aussi à Athènes plusieurs temples. Les oniciues de barbier et les bains auraient été à Athènes les sources principales de pédérastie, en ce sens que c’est là que les hommes faisaient connaissance en vue de la pédérastie. Mais c’était surtout dans les gymnases et les portiques que l’admiration de la beauté masculine prenait de plus en plus le caractère de l’aniour, s’accompagnant de coquetteries, de minauderies, de passions enthousiastes, de jalousie et d’oubli complet des notions morales [Arnold Ung). Un graml nombre d’auteurs, Arislophanc les .Nuages, Platon dans les lois, Plutarque dans son Krotique, insistent sur les rapports entre l’amour pour les garerons et les exercices physiques dans les Gymnases. Platon dit très explicitement dans Phèdre qu’il y avait des contacts corporels entre amants dans les gymnases et ailleurs. Nous pos.sêdons encore d’autres exemples de cet amourà .\thèncs. C’est ainsi que Caillas, qui parvint même à la dignité d’archonte, aimait Autolijkos (Uml les amours font le sujet d’une comédie <ÏEupolis : « l’Autolykos ». Le même Caillas est encore ridiculisé par Aristophane dans les « Oiseaux » et les « Grenouilles. » Mais, pour Pamdohr, Aristophane w rechercliait les mauvaises mrenrs que ()our provoquer le rire et par suite ne
‘ L'i lju.iqui;l do l’ialon oxj>lÎ4jué [lar Arnold Un;;.
L'iNVEnSlON SEXUELLE
saurait élre un juge impartial en l’espèce. Il n’en est pas moins établi d’une façon certaine qu'Ariduphane llageliait des usages établis. Quant au but dans lequel il le faisait, c’est pour nous chose accessoire. Parmi les nombreux écrivains * qui ont abordé ce Ihènie dans l’antiquité, citons encore Li/sias, le célèbre orateur, Plutarque qui revient sur ce sujet à différentes reprises, en disant par exemple qu’à l’époque de Tkhnislocle la pédérastie était très répandue parmi les Athéniens. Chez Aristote on trouve aussi des passages qui ont trait à l’amour des garçons. Du reste, Chevalier fait observer que même le serment à' Hippocrate est une preuve de l’existence de la pédérastie à celte époque, puisque dans ce serment se trouve un passage où le médecin jure de ne séduire ni femmes, ni garçons libres, ni esclaves.
Les docun>snts les plus importants que nous possédons sur la pédérastie à cette époque, sont fournis sans conteste par deux ouvrages de Platon : le Banquet et Phèdre, et par le Banquet de Xénoplion. Il y est surtout question des rapports entre maint philosophe et ses élèves. Hama'ohr pense avec d’autres que l’intention de Platon et de Xmophon dans leurs Banquets était de libérer Socrate du reproche d’avoir eu des rapports physiques avec des garçons et des jeunes gens. Et de fait, c’est dans cet esprit qu’est conçue la conversation et, surtout, l’argumentation de Socrate qui insiste toujours sur l’élément psychique de l’amour.
Je ne comprends pas comment on peut méconnaître la pédérastie dans le Banquet de Platon et dans celui de Xénophon, comment on peut parler ici d’amitié entre maître
* ]] m’est certainement impossible do citer tous les écrivains. On trouvera une bibiÎDtéraphie complète do celte question dans l’Encyclopédie do l’antiquit-5 Cj.i^îîiouc de Pauly, et k i'articio € Pédérastie » de l’EnoyclopOdie d‘£r*(’i et. Cruber.
L’iNVEnSlON SEXLELI.E
et élèves. 11 est clair que dans ces écrits il y a divergence entre les vues de certaines personnes sur la pédérastie ; mais le point en litige est de savoir si les rapports entre deux hommes, quand il s'agit d’amour, doivent avoir pour base l’amour psychique ou l'amour charnel. Celte distinction ne manque pas d’inlérét, car aujourd'hui encore cette forme se rencontre dans l’amour entre hommes. 11 existe en ellet une forme d'uranisme où le désir charnel disparait complètement pour céder la place au sentiment purement psychique d'èlre l’unique possesseur de l’objet aimé, ce qui n’empéche pas la jalousie de jouer dans ce cas un rôle important.
Je crois que le Banquet et les autres écrits des anciens restent forcément obscurs pour celui qui n’a pas étudié les perversions sexuelles. Comment comprendre sans cela la coexistence chez le même individu de l’amour pour la femme eide l'amour pour l’homme'?
Le langage AWlcibiade dans le Banquet de l'ialon au sujet de ses rapports avec Sociale nous fait voir très nettement le peu de retenue qui existait dans l’amour entre hommes. Sans doute l’ouvrage en question nous montre que ràvîjso'ii et la ïiuoiosévr, de Socrate l'ont empêché d'avoir des rapports sexuels avec Alcibiade, bien que celui-ci s’elTorçàl de faire valoir devant lui sa beauté physique. Le récit que fait Alcibiade des raflinemcnls et de l’insistance qu’il mil à séduire Socrate, dont il se croyait aimé, est tout à fait caractéristique des mœurs qui régnaient alors à Athènes. Kn admettant même que Socrate n’ait pas eu do relations sexuelles avec d’autres hommes, il n’en ressort pas moins d’autres passages, par exemple du discours d’Alcibiade dans le Banquet de Platon, que la pédérastie avait un caractère tout à fait sensuel.
Si les écrits qui viennent d’être cités s’occupent sourtout des rapports de Socrate et à' Alcibiade, nous savons par d'au-
L IXVERSION SEXUELLE
1res ouvrages classiques (\\i Alcibiade avait, pouHant sa jeunesse, un grand nombre d'amanls, et que, suivant l’expression de Cornélius Xepos, il fut aimé more Græcorum. Quant aux habitudes de Socrate, les opinions sont très divisées. Dans le Itanquet de Platon, Socrate déclare ipi'il ne s’entend qu’à la matière do l’amour, mais le développement de ce thème montre que ce n'est pas précisément les actes sexuels qui sont ici désignés sous le nom d’amour. Socrate explique son Eros par son désir d'agir sur la jeunesse. Haller porle sur Socrate un jugement un peu sévère. Pour lui, Socralc est un débauché philosophe qui avait toujours aux lèvres le mot do vertu et pratiquait en réalité la pédérastie. On raconte aussi qu'une héla'ire bien connue avait poussé Socrate à aimer .\lcihiade. Enfin, dans son dialogue « Alcibiade », Eschine le socratique parle en détail de l’influence exercée par Socrate sur Alcibiade. En tous cas il semble que la réputation do Socrate ail été fort douteuse au point de vue de ses rai>porls avec les hommes. Voici du reste ce que dit A. G. Itecker dans son Introduction au Banquet de Xênophon.
« Quand on examine toutes les circonstances qui ont contribué à la condamnation de Socrate, il semble que l’accusation de pervertir les moeurs de ses jeunes amis ail pesé d’un grand poids. On prétendait même en avoir des exemples. Crilias et Alcibiade, deux débauchés bien connus, ont été ses élèves. Entre toutes les accusations portées contre Socrate, celle de pervertir cl de corrompre la jeunesse tient le premier rang. C’est ainsi fpi Amytos et Melilos lui reprochaient, comme un crime, son enthousiasme à la vue de beaux garçons. Celte accusation a très probablement beaucoup contribué à la mort de Socrate. »
Paitsanias s'explique d’une façon assez nette dans le Banquet de Platon, sur la pédérastie. Il cherche à donner à cet amour un caractère élevé, et déclare même que ceux qui n’ui-
oO
L’INVEBSION SKXIELLB
ment pas avec l’Eros d'Urania, c'est-à-dirc qui n'alnicnt pas les hommes, mais les femmes, ne songent qu'à satisfaire un désir vulgaire (S;tn::ï'aOï;). Il ressort aussi du discours de Pausanias qu’à cette même époque les mineurs étaient peu protégés contre les entreprises pédérastes d'hommes âgés. Pausanias aurait voulu qu’on fit des lois défendant d’aimer les enfants, mais ce qui est bien typique c’est que Pausanias réclame ces lois, par celte raison que ramant d’un enfant ne sait pas encore qui il aime, et que par suite il peut lui arriver de perdre son temps et sa peine à poursuivre un amour inutilo.
Il ne faudrait pas croire qu'à Athènes la pédérastie se fut raanilestée également à toutes les époques. Il 5’ eut au contraire des moments où elle était sévèrement blâmée. Les données que l’on trouve à cet égard cher. les anciens auteurs sont, il est vrai, un peu contradictoires. .Mais quand certains philologues viennent nier d’une façon formelle le coté charnel de l’amour pour les garçons, cela lient à ce que l’amour entre hommes leur est totalement inconnu et leur paraît, de ce fait, inadmissible. Aussi cherchent-ils ' à interpréter dans un autre sens les passages qui ont trait à cette question, et quelquefois d’une façon tellement forcée qu’un obseiTateur impartial ne peut se contenter de leurs explications tout arlilicielles. Je ne suis pas suffisamment versé dans la connaissance des langues anciennes jionr donner une inloi prétation exacte de tous les passages que j’ai recherchés. .Mais il n’en reste pas moins établi que l’amour purement sensuel des garçons était bien connu et pratiqué dans l’antiquité. Il est absolument impossible d’interpréter dans un autre sens les conversations qu’on trouve dans le Banquet do Platon, par
' CoJiparer, par exemple, le mémoire très intéressant do M, Koch : Die des Sokrates in Platons Symposion uiid dus Problom der £rolik. Berlin, ISiô.
L'INVEIISION SEXUELLE
exemple, dans le Phèdre, et dans le Hnnquet de Xénophon. On peut se demander si Platon et Socrate s’adonnaient euxinèmes à la pédérastie, car la discussion est toujoure possible quand il s’agit d’individualités ; mais en somme les écrits d’un grand nombre d'auteurs anciens ne laissent aucun doute sur l’existence des rapports sexuels entre les hommes, à leur époque. De ce que les auteurs grecs ne décrivent pas en détail l’îicte sexuel, il ne s’ensuit pas que cet acte n’ait pas existé. Il en est de même dans l’amour de l'homme pour la femme : la description de l’acte physique est ordinairement passée sous silence, mais nous n'en concluons pas moins qu'il existe par l’exposé des sentiments psychiques des personnes en présence. Si parfois les descriptions, comme celles des naturalistes modernes, vont un peu plus loin, il n’en est pas moins vrai que ce sujet est en général traité avec la plus grande discrétion.
Ce n’est pas seulement à Athènes, comme on le croit généralement à tort, mais aussi dans d’autres états de la Grèce, que la pédérastie était très répandue. Le discours de Pausanias dans le Banquet de Platon nous apprend qu'en Elide et en liéolic les relations entre hommes n'étaient pas défendues. Cicéron ' confirme les faits en disant qu’en Elide et à Thèbes tout ce qui se rapportait à l'amour pour les garçons était permis. Le récit de Cicéron parait encore plus certain quand on envisage ce qui se passait sous ce rapport chez les Lacédémoniens, où l’amour des garçons était permis et les rapports sexuels avec eux détendus. Toutefois ce passage de Cicéron me semble un peu obscur, car il ajoute qu’à Lacédémone on pouvait s’embrasser et coucher ensemble. On peut se demander si cette conduite était compatible avec l'absence d’acte sexuel proprement dit ; les attouchements physiques poussés
1 De repiibiica ; IV, 4 .
L’INVEHSION SEXIELLB
aussi loin ne se conçoivent guère sans une arrière-pensée sexuelle Quoiqu’il en soit, certains auteurs anciens insistent sur ce fait que c'est chez les Lacédémoniens que l’amour entre hommes était le moins répandu. C'est ainsi que, chez les Lacédémoniens, d’après le Ihinquet de Xênophon, les individus qui désiraient la possession charnelle de l'homme qu’ils aimaient étaient réputés incapables de nobles et de bonnes actions. Par contre, nous pouvons admettre avec certains auteurs anciens que 1a pédérastie charnelle était assez développée parmi les habitants d'Elide et de Thèbes. Xênophon, nous apprend encore que, chez ces deux peuples, les amoureux dormaient ensemble, ce qui était considéré comme honteux dans les autres villes de Grèce. Certains auteurs considèrent même la fameuse légion sacrée des trois cents Thébains comme composée de guerriers avec leurs amoureux. Xênophon dit même qu’en lîéotie la pédérastie était considérée comme une union matrimoniale.
Chez un autre peuple grec, les Ioniens, nom sous lequel on désigne ordinairement la population d’.Xsie .Alineure, la pédérastie passait pour un vice infamant, .\ussi voyons-nous Pausauias soutenir, dans le Banquet de Platon, que dans les pays soumis aux barbares, comme les Ioniens, la pédérastie était réprimée. Les barbares, d’après lui, réprouvent la pédérastie au même titre que toute ardeur pour la science et le développement physique. 11 ne plait pas aux despotes qu’il s’établisse entre leurs sujets de solides amitiés pouvant devenir la source de l’amour pour les garçons. De telles amitiés ont souvent porté malheur aux tyrans. C’est ain^^i que l’amour qui unissait Arislogiton à Ilarviodius fit sombrer leur pouvoir. ILtlércnts auteurs, et eu pariieulier le Jsanquet de
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l'inversion sexuelle
Platon, nous apprennent qullarmodius était l’amoureux d'Aristoyiton. Ce danger de l’amour entre hommes, pour les tyrans, se trouve aussi conlirmé par un autre auteur. Athénée, qui cite une série de tyrans qui ont appris à leur* dépens les dangers de cet amour. C’est ainsi que l’amour de Chariton pour Mèlanippe fit courir des dangers à P/ialaris A'Agrigente ; c’est aussi pour la même raison que Polycrate de Samos aurait détruit les portiques, qui, comme nous l’avons vu, étaient à Athènes un des principaux endroits où florissait la pédérastie.
Nous venons d’étudier la pédérastie dans plusieurs états de la Grèce. Je ne veux pas passer sous silence une lie célèbre entre toutes par l’expansion que l'amour entre hommes y avait prise : j'ai nommé l’ile de Crète, Aristote et Athénée, ainsi qu'un grand nombre d'autres auteurs, en parlent souvent. En Crète on enlevait littéralement les garçons bien plus, les garçons de bonnes familles se considéraient comme déshonorés s'ils n'avaient pas d'amants. Là aussi la pédérastie n'a peut-être pas débuté par des rapports sexuels. Toujours est-il qu'après la guerre avec les Perses la débauche devint extraordinaire, si bien qu'au point de vue des relations sexuelles avec les garçons, la réputation de nie de Crète était proverbiale.
Avant de terminer ce chapitre je désire citer quelques poètes qui ont chanté l'amour entre hommes. Les Odes d'Anacréon ' renferment un grand nombre de documents fort précieux pour la question qui nous occupe. Dans son ode à l'Ilirondelle, Anacréon se plaint de ce que le chant matinal de l'oiseau chasse Batyllede ses rêves. Dans une autre Ode il nous donne le portrait de son ami Batylle : ses cheveux sont noirs et brillants, son cou est d'ivoire, ses hanches sont aussi belles que celles de Pollux.
‘JLm po^iM MDt prîtes dsnt l'ouTrage de Hfltsli.
l'inversion sexuelle
Entr« 8 ^? cniwet
Sf 8 CUÎ8S0S plfioe* d(*joic.
J’accomplis av«*c pudeur une iinpudcM Qui aspira d^jà Trrs l'amour.
Plus loiu on trouve, dans la même ode, un autre passage qui se rapporte déjà directement à la pédérastie :
Ton arl «*t bien jaloua,
Car son dos si joli,
C« qu’il y a de meilleur, il le cacha.
Un poète plus récent, Thiocrite, a aussi célébré dans ses Idvlles l'erreur entre hommes. Dans 1 idvile 12, le poète demande : Vier.s tu, ACos bien aimé ? .Après trois nuits, la troisième aurore l'aniè;.era-t-elle cnlin ? 0 jeune homme, le désir fait de nous des vieillards en un seul jour !... 0 que les mêmes dieux d’amour ne peuvent-ils nous être favorables à tous deux !
Quelle que soit l’opinion que l’on ait des poètes qui ont chanté l’amour entre hommes, on avouera que si les poètes eux-mêmes n’étaient pas pédérastes, ils n’en ont pas moins eu devant les yeux ceux dont ils ont chanté la passion.
Il nous est dès lors tout à fait inditfércnt que le poète luimème ait sacrilié ou non à l’amour entre hommes. Rappelons-nous ici cet aphorisme de Less'mj. En parlant, dans « Rettungen des Horaz », de l’amour chanté par les poètes, il dit que le devoir du poète est d’adopter le ton de son siècle. Pour lui, Horace n’aurait pas pu avoir sur l’amour une antre opinion que ses contemporains. « Le poète, dit Lessinrj, doit, pour éveiller les sensations, paraître les éprouver... Doit-il donc avoir vidé tous les verres et embrassé toutes les tilles
qu’il chante dans ses poésies ? ».
C’est justement chez les Grecs qu’on constate que la pédérastie et le respect pour la femme étaient en quelque sorte en rapport inverse : chez eux la femme jouissait sans contredit
L INVERSION SEXI ELLE
de peu d'esliinc, par conlrc ils pratiquaient beaucoup la pédérastie. Les iiiurulistcs modernes, qui prêchent à toute occasion une séparation aussi rigoureuse que possible des sexes, seront peut-être étonnés d'apprendre que nulle part cette séparation n'était peut-être aussi rigoureuse qu'eu Grèce et que nulle part, comme nous l’apprend Aloncaut la pudeur n'était protégée à un plus haut degré. Chez les anciens Grecs un véritable amour pour la femme existait rarement ; il n'était pas fréquent de voir un homme sacrifier sa vie pour sauver celle d'une femme, taudis que ce trait de véritable amour et d’abnégation n’était au contraire pas rare parmi les hommes qui s'aimaient {Itamdohr).
Malgré l’épanouissement de la pédérastie en Grèce, elle n’était nullement considérée comme la seule satisfaction enviable de l'instinct sexuel. La propagation de l'espèce n’était ]ias indilTércnte aux Grecs, et le célibat, malgré la pédérastie, était défendu (G. Ch. Lichtenberg). C’est ainsi qu’à Sparte, les luis de Lycurgue édictaient des peines humiliantes pour les célibataire.s. IJes usages analogues existaient aussi à Athènes et à Corinthe, où les cérémonies funèbres étaient rei.'.-.écâ aux célibataires.
A l'époque où la pédérastie était florissante en Grèce, elle s’observait peu à Home; du moins, dans les auteurs, on ne trouve que très rarement des indications sur l’existence de la pédérastie pendant les premiers temps de la république romaine. Mais, suivant Hamdohr, il n’en aurait plus été de même après les guerres puniques. A Carthage, la pédérastie
* Ciaac Monciut, — Uiitoire de l'auioai' dans l'aDtiquité. Paris, 19G2.