‹ Les petites CardinalChapitre 3 sur 5 · KOTES D UN HABITUE DE L OPERA · texte numérisé non relu

KOTES D UN HABITUE DE L OPERA

Il est neuf heures un quart... On jouQ Faust...

Salle comble et charmante... Toutes les épaules et tous les diamatits du vendredi, qui est le grand jour. .. Madame Carvalho cha.ite :

Ah! je ris de me voir Si belle en ce miroir.

De la salle, je passe dans les coulisses... Çk et là 'ôdent, au milieu des macliinistes et des pompiers, quelques-unes des petites paysannes qui, tout à l'heure, pendant la kermesse, dansaient la valse da Gounod.

Mademoiselle G... vient à moi... Très gentille avec sa coiffure de brocart d'or, sa jupe de laine bleue, son petit tablier de mousseline blanche, à bandes cerises, et, parla-dessous, ses jambes qui sont charmantes.

— Vous êtes ici, me dit-elle, quand vous pourriez aller voir l'émeute...

— J'en sors... j'aime m'iQux Faust.,,

— Oh I Faust, on joui Faust trois fois par semaine, tandis que l'émeute... Je l'ai vue, hier, d'une tenétre^ à Ménilmontant... Oh! que je me suis amusée...

A ce moment accourt mademoiselle M...

— Viens donc, Marie, viens vite... J'as trouvé Ane petite fenêtre... au second... dans le magasin

PENDANT L'EMEUTE. id.q

de costumes... Il n*y a personne, et on voit très bien... Viens vite... Venez aussi, vous...

Elles se sauvent toutes joyeuses... et je les suis, à travers le dédale des escaliers de l'Opéra... La fenêtre était en effet très bien trouvée, sur la rue Drouot, à égale distance du boulevard des Italiens et de la mai rie du IX* arrondissement.

Le boulevard... noir comme de l'encre... une forêt de têtes... les voitures au pas... beaucoup de blouses blanches... pas un sergent de ville... Tout à coup, grande houle dans cette grande foule... C'est un régiment de cuirassiers qui arrive lentement de la Madeleine... Il passe, et sur le macadam on entend le lourd piétinement de cinq cents chevaux... Les casques et les cuirasses brillent comme de l'argent... Le régiment s'éloigne, et, derrière les cuirassiers, se reforme le flot des promeneurs et des voitures.

Les deux petites danseuses bavardent le plus gaiement du monde...

— Attends... ils vont bientôr chanter la Marseillaise : a Aux armes ! citoyens!... » Seulement, ils n, la savent pas bien... L'autre soir, après dîner, papa, maman et mon frère l'ont chantée, la Marseillaise,,. Ohl ils la savent, eux... et c'était bien mieux.

I5c PENDANT L'EMEUTE.

— Des cuirassiers... c'étaient des cuirassiers, répond l'autre, qui paraissait peu se soucier de la Marseillaise.

— Oui. c'étaient des cuirassiers...

— Mais alors La R... était là deaans?

— Non, il n'est plus dans les cuirassiers, il est passé aux dragons de l'Impératrice...

Grande clameur du côté du boulevard... la Marseillaise!.., on chante la Marseillaise!... Nous écoutons... Puis un silence :

— Est-ce drôle, tout ce monde ! dit G... Et se tournant vers moi :

— Ah ! vous savez, c'est le 17, le Jeudi 17...

— Quoi le jeudi 17 ? Qu'est-ce qu'il y aura le jeudi 17:-...

— Eh bienl ma représentation... ma représentation à l'Ecole lyrique... je joue...

— Qu'est-ce que vous jouez?

— Le rôle de madame de Bryas...

— Dans quelle pièce?

— Comment! dans quelle pièce!...

— Eh bien ! oui, le titre de la pièce.^..

— Le titre de la pièce... Ah! je ne sais pas... Tout ce que je sais, c'en que je joue madame de Bryas, et

PENDANT L'ÉMEUTE. i5i

que j'aurai une robe bleue... Vous allez me prendre une loge... Ça ne coûte que vingt francs... le prends la loge et. donne les vingt francs-

Sur le boulevard, la foule augmente, augmente encore, augmente toujours... Les cris, les huées, les chants et les sifflets vont leur train... La porte de la mairie est fermée.

J'entends à la fois et ce qui passe dans la rue, et ce qui se passe dans le théâtre. On vient de rappeler madame Car^alho et Faure après l'acte de la cathédrale. Dans la salle, applaudissements; sur la scène, cris des avertisseurs : Place au théâtre ! place au théâtre !

En même temps grand brouhaha dans la rue Drouot... La porte de la mairie s'ouvre, et nous apercevons toute une petite armée qui se tient entassée, infanterie et cavalerie, dans la cour de l'ancien hôtel Aguado. Appels de clairons... roulements de tambours... commandements... Une escouade de sergents de ville sort de la mairie et cherche à dégager la rue Drouot. La foule cédait lentement, lentement, quand, tout à coup, par la grand'porte de la

i53 PENDANT L'EMEUTE.

mairie, s'élance, au trot, se jetant brusquement sur le boulevard, un escadron de gardes de Paris.. . Les gros chevaux de la garde municipale sont admirables dans ce tournant. Pas une glissade et pas une faute, cl passant ainsi, à grande allure, sous ces lourds cavaliers, du pavé de la cour au bitume de la rue.

Et pendant ce mouvement, de toutes les fenêtres ouvertes de l'Opéra sort à pleine volée le chœur des soldats :

c( Gloire immortelle u De nos aïeux, a Sois-nous fidèle; « Mourons comm- eux.

Deux compagnies de gardes à pied, sabre-baïonnette au bout du fusil, suivent en courant les gardes à cheval; puis après les gardes à pied, un escadron de hussards bleus. Ah 1 les pauvres petits chevaux arabes ! Ils ne sont pas, eux, comme les sages et patients chevaux de la garde municipale, habitués à la foule et au tapage. Ils ne comprennent rien à ce qui se passe... Ils sortent par sauts et par bonds, furieux, épouvantés, affolés, se cabrant, pointant, ruant, se traversant et montant les uns sur les autres. Les hussards disparaissent presque au milieu d'une soi te

PENDANT L'EMEUTE. i53

de tourbillon d'énormes crinières et de longues queues battant au vent...

— Ah ! que c'est joli, que c'est amusant ! s'écrient mes petites camarades.

Elles avalent raison, c'était charmant.

Dans la cour de la mairie, sur le pavé, les petits arabes tiennent bon et sautent comme des enragés sans perdre leurs aplombs. Mais arrivés sur le bitume, ils glissent, patinent; quatre chevaux tombent... l'un entraînant l'autre... tous roulent en tas pêle-mêle avec leurs cavaliers... La foule jette un grand cri... Des sergents de ville se précipitent... Ces pauvres hussards doivent être écrasés, broyés... Pas du tout... Les quatre petits arabes sont déjà sur leurs jambes et les quatre cavaliers en selle. Pour le coup, on n'y tient plus... on oublie tout, et l'émeute, Rochefort, et la Marseillaise... on ne voit que le spectacle, et l'on applaudit...

Après les hussards, une escouade de sergents dp ville... puis encore de la garde à cheval... delà garde à pied... et encore un escadron de hussards, et en-

I54 PENDANT LEMEUTE.

core et toujours des sergents de ville. Tout cela passe comme un ouragan et se jette sur le boulevard, en deux colonnes : l'une prenant à droite vers la Madeleine, et l'autre à gauche vers la Bastille. Lorsque tous ont disparu, chassant la foule et laissant le vide derrière eux, comme ferait un piston dans une pompe, la rue Drouot est déserte, le boulevard désert et les soldats de M. Perrin achèvent le chœur de Gounod :

t Et sous ton aile, a Soldats vainqueurs, c Dirige nos pas, enflamme nos cœurs. »

Les portes de la mairie se referment... de longues et confuses rumeurs nous viennent du boulevard... c'est la foule qui se disperse et s'enfuit devant la troupe. Peu à peu ces rumeurs s'éloignent... s'éloignent... un grand silence se fait, et la petite G... s'écrie :

— Mais sapristi, nous ne serons jamais prêtes pouf le cinquième acte.

^ Elles partent au galop, et moi, au bout de cinq minutes, j'en ai assez de regarder cette rue absolument vide et silencieuse.

PENDANT L'EMEUTE. i55

Je descends sur le théâtre... Dans les coulisses je m'arrête près de deux choristes : l'un, casque en tête et cuirasse sur les épaules, est adossé à un portant; l'autre, avec sa toque crénelée, sa pèlerine de mailles et son pourpoint tailladé, est appuyé sur une lourde épée à deux mains.

Ils causent et je les écoute :

— Avec tout ça, dit Tun, ça ne va pas encore être commode de rentrer ce soir à Belleville... J'espère bien que ça te guérira de voter pour Rochefort.

— Moi, pas du tout... Je voterais encore pour lui...

— Et pourquoi ça?

— Parce que ça ennuie le Gouvernement, et parce que ce serait amusant de le voir à la Chambre.

— Et puis nous aurons des émeutes et des révolutions.

— Oh ! quant à ça, il n'y a pas de danger.

— Comment, pas de danger?

— Non... non... je vote pour Rochefort... js désire qu'il revienne... Mais si, une fois revenu, il essayait de faire trop le malin, le Gouvernement le mettrait bien vite à la raison. Oh ! il est solide, le Gouvernement... c'est pour ça qu'on peut l'ennuyer...

,56 PENDANT LEMEUTE.

Et, sur ce profond raisonnement, l'homme à la pèlerine de mailles s'en alla, après avoir mis sur son épaule son épée à deux mains.

Moi aussi, je m'en allai... j'entrai au foyer de la danse... Peu de monde... M. Auber dormait dans un coin, assis sur la banquette rouge, devant ceiie grande glace qui a reflété tant de pirouettes, tant de battus, tant de jetés et tant d'entrechats... Mademoiselle Baratte, une jambe par terre et l'autre plantée dans la barre d'appui, causait avec M. L... Mademoiselle Beaugrand, gravement, faisait de petits ronds de jambe au milieu du foyer... Quelques habits noirs erraient parmi les Troyennes et les Nubiennes.

Je retourne à ma petite fenêtre... L'aspect de la rue et du boulevard avait changé... Dans la rue, devant la mairie, une centaine de sergents de ville... Parmi eux, deux tambours de la garde de Paris et un commissaire de police, l'écharpe en sautoir... Sur le boulevard, des rassemblements considérables... A l'entrée de la rue Drouot, les serments de ville regardent

PENDANT L'LMEIJTE. iSy

les rassemblements, et les rassemolements regardent les sergents de ville... De temps en temps, un coup de sifflet ou un cri : Vive Roctiefortl...

A un commandement, les sergents de ville se mettent en mouvement et, précédés par le commissaire et lesdeux tambours, vont jusqu'au boulevard... Trois roulements... Les groupes, sans se disperser, s'éloignent et se tiennent à distance... Après le troisième roulement, les sergents de ville s'élancent, et, cinq minutes après, commençait le défilé des gens empoignés, émeutiersou curieux... mais, à coup sûr, plus de curieux que d'émeutiers. Ceux des sergents de ville qui avaient fait buisson creux et qui revenaient les mains vides avaient un air penaud et confus, en défilant, au retour, devant le commissaire de police.

Autant de prisonniers, autant de scènes curieuses, pénibles ou burlesques. Beaucoup de voix plaintives :

— Mais je ne faisais rien, monsieur l'agent, je ne faisais rien, je rentrais chez moi. — Mon Dieu! ma pauvre femme qui m'attend ; j'allais rue Vivienne pour une affaire, etc., etc. Un brave homme qui sur le brasdroitportait un gros paquetet sur le bras gauche unpetitchien blanc, s'écriait d'une voix lamentable :

— Mais je. rC avais pas emporté tout ca pour faire

l58 PENDANT L'EMEUTE.

rémeute! !! — Cinq minutes après, on le mettait en liberté, lui, son paquet et son chien... Jn jeune homme en redingote et un ^ai çon de café essaient de regimber, et sont aussitôt jetés violemment dans la cour de l'hôtel... Une trentaine de prisonniers défilent ainsi devant nous, et sur tous se referme la porte de la mairie... J'allume un cigare et j'entends derrière moi la malédiction de Valentin tomber sur Marguerite... Le quatrième acte est fini.

Retour de mes deux petites danseuses, G... en Nubienne et M... en Troyenne. Les voilà prêtes pour le ballet.

— Nous avons encore dix minutes avant la danse, me dit G... Ghante-t-on encore la Marseillaise?

— Non ! on ne la chante plus.

Et nous voilà tous trois à la fenêtre, moi en habit noir et en cravate blanche, M..., la Troyenne, avec son petit bonnet phrygien et son pantalon de tafifetas bleu sous une jupe de crêpe blanc, et G..., la Nubienne, avec sa coiffure sphinx rouge et or, sa longue tunique blanche et son pagne écarlate.

Arrive mon ami Z... Il vient de traverser le boulevard. Un mot de bourgeois l'a ravi... Ce bourgeois est allé très resnectueusement trouver le commissaire de police.

— Pardon, monsieur le commissaire de police, à quelle sommation en êtes-vous ?

-- A la première, monsieur.

Et le bourgeois est revenu dire à sa femme :

— On n'en est qu'à la première sommation... Nous pouvons rester encore un peu.

Sur le boulevard et dans la rue, tout se préparait pour une nouvelle razzia... Un à un, les sergents de ville, débarrassés de leurs prisonniers, sortaient de la mairie... Puis, au coin de la rue, sur le boulevard, se reformaient bien tranquillement, et, il faut le dire, bien bêtement, des groupes qui recommençaient à regarderies sergents de ville. Les poissons revenant en foule à l'endroit même où l'on vient de lever le filet, je devinais bien ce qui allait se passer, et j'avais, moi, entre ma Nubienne et ma Troyenne, une envie folle d'aller demandera ces imbécilesquelplaisirilstrouvaient à contempler ainsi cette escouade d'agents de police... Je découvrais, dans toute son imprudence et dans toute sa niaiserie, l'émeute de la curiosité.

i6o PENDANT L'EMEUTE.

Les choses suivirent une marche parfaitement régulière... Quand les cent sergents de ville et les deux tambours et le commissaire de police avec son écharpe furent tous réunis devant la porte de la mairie, il y âvait sur le boulevard de beaux rassem-blements, bien nombreux et bien groupés, qui ne demandaient plus qu'à être dispersés et pourchassés.

Ce qui fut fait, après les trois roulements réglementaires.

La Troyenne et la Nubienne furent d'abord charmées de ce petit spectacle... Le tambour... la foule mise en fuite... les sergents de ville lancés au grand trot sur le boulevard... tout cela leur parut délilieux... Mais la pièce militaire tourna un peu brusquement au gros mélodrame. La seconde fournée de prisonniers fut infiniment moins paisible et moins résignée que la première... La résistance est contagieuse aussi bien que la soumission. La bataille commença devant la boutique d'un marchand de vin, qui, seule, était restée ouverte entre le boulevard ei la rue Rossini... Un tout jeune homme, tête nue, paletot gris déchiré, se laissa tomber sur le trottoir et, quand les agents voulurent le relever, fit des pieds et des mains une furieuse défense. La colère gagna

PENDANT L'EMEUTE. i6i

bientôt la petite troupe de prisonniers, et ce fut pendant quelques instants une violente bagarre... Chapeaux, casquettes 2t tricornes roulant à terre; épéej» tordues au fourreau; vêtements en lambeaux; crist Jurements, imprécations... une femme surtout, ave( des clameurs perçantes, s'était jetée en pleine mêlée, s'accrochant aux sergents de ville et cherchaf^" à tirer de leurs mains un homme en blouse qui, de son côté, se débattait de toutes ses forces et donnait autant de coups qu'il en recevait. Les agents tiraient à eux parla blouse, et la chemise, sortant du pantalon, découvrait à nu le ventre et la poitrine velue. Un vague souvenir des barricades et de la Morgue. Autour de cette lutte enragée, une foule qui criait, huait, hurlait et sifflait les agents...

— Allons-nous-en... allons-nous-en, dirent eg même temps M... et G... Venez vite, venez avec nous... Ne restez pas là, c'est affreux !

Je me laissai emmener; le cœur me sautait un peu dans la poitrine.

Dans le couloir, nous rencontrons le second régisseur de ia danse :

iba PENDANT L'EMEUTE.

— Eh! que faites-vous là, mesdemoiselles? tout le monde est en scène pour le ballet. Vous êtes en retard .

Elles s'échappèrent en courant. Je traversai les coulisses, mademoiselle Fiocre, de son pas de déesse, marchait, suivie d'une petite bonne qui partait un petit panier et, machinalement, passant par la porte, de communication du théâtre dans la salle, j'allai m'asseoir à l'orchestre, à ma place habituelle.

Je ne crois pas avoir jamais été saisi par un contraste plus étrange et plus violent. Je me trouvais dans cette grandiose et fastueuse salle de l'Opéra... Mes voisins de chaque soir étaient là, mon ami M... à ma droite et mon ami V... à ma gauche... « Pourquoi ^iens-tu si tard ? » me dit M... Je ne répondis pas... Madame de S..., du fond de sa baignoire, me souriait le plus gentiment du monde... Sur la scène, dans des nuages, des sorcières galopaient sur des manches à balai... Méphistophélès invitait Faust à venir.

Prendre place au festin

Des reines et des courtisanes.

Et la montagne s'entr'ouvrait laissant voir un palais éclatant; des flots de lumière inondaient la salle.

PENDANT L'ÉxMEUTE. i63

soixante belles filles descendaient du fond du théâtre, et, pour mon agrément, se mettaient à danser sur des mélodies délicates et voluptueuses.

Après le spectacle le plus brutal et le plus répugnant, après ces cris et ces hurlements, après ces blouses et ces haillons, sans transition, à vingt pas de distance, à la même minute, le spectacle le plus délicat et le plus sensuel, cette salle étincelante, toute pleine d'élégance et d'harmonie. .. Où était le rêve ? où était la réalité?

Et, en ce moment même, je revis distinctement, et comme s'il était sous mes yeux, le tableau de Delacroix : la Liberté sur les barricades de i83o. Cette femme debout sur un tas de pavés et de cadavres, un fusil d'une main et le drapeau tricolore de l'autre. A ses côtés, criant : Vive la République, cet héroïque gamin, grisé de poudre, pistolet en main, une longue buffleterie de garde national lui battant les talons. Et cet ouvrier à la blouse bleue et au bonnet rouge, qui, couché par terre, à plat ventre, se relève à grand peine et meurt en regardant la Liberté... Au fond,

i64 PENDANT L'ÉMEUTE.

Paris dans la fumée de la poudre et sous le lourd soleil de juillet i83o.

Eh bien, je m'attendais à quelque chose comme cela, avec la grandeur en moins et l'horrible en plus. Il me semblait à chaque instant le voir apparaître au milieu de ces aimables personnes couvertes de soie, ie fleurs et de diamants, venant, lui aussi^ réclamer sa place au festin des reines et des courtisanes, le pâle voyou de Barbier, déchiré, meurtri, souillé, vêtu d'une blouse blanche, et tenant à la main, au lieu du drapeau tricolore, ce singulier arapeau rouge fait d'un manche à balai et d'un jupon empruntés à cette maison de tolérance qui vient d'être saccagée à Believille.

Un quart d'heure après, pendant qu'on continuait à se battre et à s'assommer sur les trottoirs de la rue Ûrouot, la sortie de 1 Opéra se faisait avec son éclat et son élégance accoutumés... Les grandes Parisiennes descendaient lentement les marches des escaliers de la salle, et les valets de pied faisaient avancer les voitures qui défilaient sous la grande marquise du théâtre.

ENDANT L'EMEUTE. l'SS

Je rencontre le directeur de l'Opéra, M. Emiie Perrin :

— Mauvaise recette, lui dis-je, avec ces émeute^ ' Et il me répondit:

— Le maximum.

REGENERES

C'est le 2 novembre 1870, à huit heures et demie du matin, que, chaussé de souliers à boucles d'argent, enveloppé d'une longue soutane noire, les moustaches coupées , coiffé d'un chapeau rond à larges bords et portant sous le bras un gros paranluie, Robert de l.ouvagny, lieutena it au 2* hus-

ïfi8 RÉGÉNÉRÉS.

sards, sortit de Metz par la porte de Thionville. \jne seule chose inquiétait Robert... Il avait reçu à Gravelotte un coup de sabre qui lui avait un peu endommagé la figure. Que diraient les factionnaires prussiens en voyant ce jeune ecclésiastique balafré ? Les factionnaires prussiens, par bonheur, ne firent pas attention à la balafre. Robert passa sans encombre. Il était libre.

On n'a d'ordinaire qu'une seule idée fixe à la fois... Or Robert en avait deux, aussi fixes l'une que l'autre : recommencer à se battre contre les Prussiens qu'il détestait, mais pas avant d'avoir revu, au moins pendant cinq minutes, sa cousine Gabrielle qu'il adorait... Cela pouvait se concilier. Robert fréta une patache qui, pour quelques louis, le conduisit à Arlon, en territoire belge. Dans la patache, il réfléchit. Où pouvait bien être sa cousine Gabrielle? Très probablement en Picardie, à Serverette... Robert, le soir même, était à Bruxelles, et le lendemain à A.miens... Là, nouvelle patache. Il y a cinq lieues d'Amiens à Serverette. A midi, Robert, toujours en abbé, débarquait dans la cour du château de sa cou sine Gabrielle... Il saute à bas de sa carriole, monte quatre à quatre les marches du perron, se heurte

REGENERES. 169

lians l'antichambre à un domestique et lui dit :

— Madame la comtesse est-elle ici?

— Oui, monsieur l'abbé... Madame la comtesse est au château... Mais madame la comtesse déjeune.

— C'est bien, c'est très bien I

Robert bouscule le domestique et se précipite dans ia salle à manger. Ce fut un joli coup de théâtre... Il y avait cinq personnes autour de la table : la cousine Gabrielle, son fils Georges, sa fille Pauline, l'abbé — un abbé sérieux celui-là — et la gouvernante anglaise... La petite Pauline — elle avait quatre ans — reconnut tout de suite Robert.

— Cousin Robert, s'écria-t-elle, cousin Robert en Mardi gras 1...

Georges et Pauline s'accrochèrent aux jupes de Robert qui s'était lestement emparé des deux mains de sa cousine Gabrielle et qui ne finissait pas de l'embrasser. Il allait de la joue droite à la joue gauche et de la joue gauche à la joue droite... La cousine Gabrielle poussait de petits cris, faisait de vains efforts pour se dégager. Robert l'embrassa vingt-trois fois d'affilée, devant l'abbé stupéfait et devant la gouver-' nante anglaise violemment choquée. Robert, d'ailleurs, était fort excusable... Il sortait de Metz

170 REGENERES

après deux mois et demi de blocus, et ce n'était pas seulement le sel et le poivre qui manquaient dans Metz.

Après qu'elle eut réussi à s'arracher aux embrassements de son jeune cousin, Gabrielle fut obligée d'expliquer à l'abbé et à la gouvernante que ce jeune ecclésiastique était un officier de hussards... Ensuite elle fut obligée de dire à Robert qui montrait au petit Georges sa balafre de Gravelotte :

— Mais, Robert, et mon mari?... Vous ne me demandez pas de nouvelles de votre cousin.

— Edouard! s'écrie Robert... Ah! c'est vrai I... où est-il ?

— A Paris I il est à Paris I bloqué par les Prussiens, artilleur au bastion 85, le bastion de l'avenue de l'Impératrice... Il m'écrit par tous les ballons, sur papier pelure... des lettres admirables... oui, oui... admirables.

— Je n'ai rien dit...

— Vous n'avez rien dit, mais vous avez eu un sourire... J'ai très bien vu... Vous ne croyez pas aux lettres admirables d'Edouard... Vous avez tor:... Edouarû n'est plus le même homme... Vous verrez... vous verrez... Je vous lirai les lettres d'Edouard.

Lorsque Robert, débarrassé de son habit sacerdotal, se trouva seul avec sa cousine, il voulut reprendre les choses exactement au point où il les avait laissées avant la guerre et le siège de Paris ; il vint s'asseoir tout près, tout près de Gabrielle, et chercha, sans trop de façons, à s'emparer de deux petites mains qui, autrefois sous l'Empire, tombaient assez facilement en captivité... Mais les deux petites mains se dérobèrent, et Gabrielle, très sérieusement, dit à Robert :

— Plus loin, mon ami, plus loin votre chaise... Et soyez raisonnable... vous devez bien comprendre que maintenant...

— Maintenant?...

— Oui certes, ce n'est pas quand Edouard est assiégé...

— Edouard ! Edouard ! Oh I ce n'est pas cela...

— Gomment, ce n'est pas cela ?

— Non, non, c'est parce que j'ai coupé mes moustaches.,, je suis affreux, n'est-ce pas ? — sans mes moustaches... J'ai été forcé de les couper, à cause dt ce déguisement.

Il s'était levé, il se promenait avec agitation, et il ne cessait de répéter ;

tj7 REGENERES.

— Oui, oui, j'en suis sûr, c'est à cause de mes moustaches...

— Mais non, mon ami, vous êtes très bien sans moustaches... Et puis cette petite balafre, elle est très gentille, cette petite balafre.

— Eh bien, alors?

— Comment eh bien alors?... Mais je ne veux pas me fâcher... Je suis si contente de vous revoir... Si vous saviez comme j'ai pensé souvent à vous...

— Eh bien et moi, dans Metz!... Je maudissais Bazaineet je vous adorais! Une heure pour maudire Bazaine, une heure pour vous adorer, et puis ça recommençait... Voilà ma vie pendant deux mois!... Et quand j'arrive ici, comment suis-je reçu? Avec froideur, avec malveillance!... Ce n'est pas de ma faute cependant, je vous assure, si Metz a capitulé... J'ai demandé tout le temps la grande trouée.

— J'en suis convaincu... Mais écoutez un peu... Allons, venez vous asseoir, là, près de moi, je veux bien... Edouardj si vous saviez... Tenez, regardez c< petit coffret... Les lettres d'Edouard, elles sont toutes là dedans... classées, étiquetées, numérotées... J'en ai déjà reçu neuf... je vais vous les faire lire.

REGENERES. 173

— Mais, dit Robert, je ne suis pas venu ici pour lire les lettres d'Edouard.

— Ohl je sais, je sais bien... mais je veux.,.. Tenez, je vous les lirai moi-même. Elles vous étonneront, elles vous toucheront, elles vous rendront raisonnable... Qu'Edouard ne pense pas au danger et qu'il demande la bataille, ce n'est pas là ce qui me surprend... Il est très capable de bravoure... Mais qu'il supporte Tennui avec une telle fermeté et une telle gaieté, voilà l'héroïsme I qu'il se résigne à ce Paris sans fêtes, sans plaisirs, sans théâtres, sans.i. enfin sans tout ce qu'il aimait... Et qu'il écrive, à moi, sa femme, des lettres de quatre pages, d'une écriture serrée, remplies de tendresse, voilà le miracle ! Régénéré! Edouard est régénéré! C'est lui-même qui le dit et il a raison de le dire. Écoutez, mon ami, écouter •

Et Gabrielle commença la lecture des neuf lettre» par ballon monté.,. Cette lecture dura deux bonnes heures, à cause des observations et des commentai* res. La vérité est qu'ehes étaient charmantes, ces lettres, toutes pleines d'entram, de confiance, de patriotisme, de courage... et toutes pleines aussi d'à»

mour...

Il y avait par-ci par-là de gentilles petites phrases qui venaient tout naturellement et qui avaient un grand air de sincérité; il était question de repentir, de bonnes et sérieuses résolutions prises pour l'avenir... Un passage surtout... toutes les expressions en furent soulignées : Edouard racontait que, pour se faire faire une grosse pelisse d'hiver, il avait pris les fourrures d'un des manteaux de Gabrielle... Et alors, à propos de ces fourrures, à propos de ce manteau, il y avait un retour sur le passé... Enfin Gabrielle lut cette page d'une voix émue, tremblante ; puis, s'interrompant, elle dit à Robert :

— Il y a des moments où j'aime les Prussiens, où j'aime la République, car jamaissans les Prussiens, jamais sans la République, jamais Edouard ne m'aurait écrit de telles choses... Il me semble que j'ai retrouvé mon mari, mon mari d'autrefois, mon mari d'il y a longtemps, mon mari que j'avais perdu, car je ne me faisais pas d'illusions, la conduite d'Edouard n'était pas toujours ce qu'elle aurait dû être. Ni la mienne non plus, d'ailleurs. On respirait un mauvais air sous 1 Empire... Attendez, je vais vous relire le passage sur le manteau de fourrures, ou plutôt je vais vous le réciter. Je le sais par cœur.

REGENERES. 17b

Elle recommença et fut prise d'un nouvel attendrissement. Robert, lui, n'était pas ému, il était (rexé, horriblement vexé.

— Je dois faire, se disait-il, la plus bête des figures du monde, planté sur mon tabouret, sans moustaches et subissant ces lectures édifiantes. Pourquoi diable suis-je venu ici? Pourquoi ne suis-je pas allé tout de suite rejoindre l'armée de la Loire ?

11 respira quand il entendit ces mois : Madame la comtesse est servie, Gabrielle en était au milieu de la neuvième lettre et lui fit grâce de la fin.

Le soir, après le départ des enfants, nouveau têteà-tête... Robert, qui avait été positivement écrasé par la séance de lecture, s'était remis pendant le diner et avait retrouvé un peu de courage. 11 faisait, d'aîHeurs, celte judicieuse réflexion que les lettres n'étaient plus à craindre; on ne pouvait songer à lui infliger une seconde lecture... Donc, il se risque, hasarde quelques paroles, essaye de la note sentimentale et pathétique : « Je partirai demain... Qui sait t si je vous reverrai !... C'est peut-être pour /a der- « nicre fois, etc., etc. » Gabrielle montre un peu d'émotion. Robert, à la faveur de cette émotion, rapproche sa chaise et réussit à attraper les deux

lyô REGENERES.

petites mains qui, avant le dîner, avaient fait une si honorable défense.

Bref, cela ne marchait pas trop mal, quand la porte du petit salon s'ouvrit violemment. C'était Rose, la femme de chambre. Elle tenait une lettre h la main et s'écria :

— Un ballon, m^adame la comtesse, un ballon !... Une lettre de monsieur le comte !

C'était la dixième ! Robert en eut tout aussitôt le ré^al. Toute semblable aux neuf premières, d'ailleurs. Plus tendre, peut-être, et plus câline encore! Gabrielle eut une véritable crise d'attendrissement et de larmes.

— Laissez-moi , dit-elle à Robert , laissez-moi seule avec ma lettre. Allez, mon ami, allez.

Robert comprit que la lutte était impossible contre ce wa.n dont les lettres tombaient du ciel. Il n'j avait plus qu'une chose à faire: Partir. C'est ce qu'il fit ; et, quatre jours après, il avait le plaisir de se trouver, au milieu d'une armée française, devant les Prussiens. Il arrivait tout juste pour la bataille etla victoire de Coulmiers. Six mois de dangers, de souffrances et de combats commençaient pour lui. Il fit son devoir; mais partout et toujours, pendant la guerre contre

les Prussiens d'Allemagne et pendant la guerre contre les Prussiens de Paris, à Beaune-la-Rolande, à Loigny, à Chevilly, à Marchenoir, au Tertre-Rouge mourant de froid, de fatigue et de faim; partout et toujours, à Versailles, à Neuilly, au mont Valérien, sous les obus de la porte Maillot et devant les flammes des Tuileries, sous la pluie, sous le soleil, dans la neige et dans le froid, partout et toujours cette idée fixe le poursuivait : Edouard régénéré!

Qu'Edouard se fût battu de bon cœur et de bonne humeur contre les Prussiens, Robert admettait cela très volontiers et sans la moindre objection ; mais Edouard, régénéré de fond en comble, régénéré d'uns manière solide, et durable, et définitive, régénéré à la fois comme citoyen et comme mari, voilà ce qui ne pouvait entrer dans la cervelle de Robert. Non, la proclamation de la République et les circulaires éloquentes de Jules Favre n'avaient pu faire un tel miracle 1

Vers la fin du mois de mai, Robert, un matin, trouva le moyen de s'échapper, prit le chemin de fer

178 REGENERES.

et s'en alla tomber, comme une bombe, à Serverette, très impatient de revoir Gabrielie et aussi de savoir à quoi s'en tenir sur la régénération d'Edouard.

La porte du salon s'ouvre devant Robert et la plus gentille petite berquinade s'offre aussitôt à ses yeux. Edouard, par terre, à quatre pattes, avec une corde passée dans la bouche et le petit Georges, une cravache à la main, tenant les deux bouts de la corde, à cheval sur monsieur son père et criant de toutes ses forces: — Hue, papa ! hue, papa! Gabrielie, câlinement blottie et pelotonnée dans un fauteuil, assistait, avec un air d'extase, à ce délicieux spectacle.

Et le soir, pendant le dîner, comme Robert parlait avec une certaine aigreur de la Commune et de ses partisans.

— Oui, mon ami, interrompit Gabrielie, c'étaient des brigands, je vous l'accorde; mais ces brigands, s'il faut tout dire, j'ai pour eux une certaine tendresse et une certaine reconnaissance. Edouard a été obligé de quitter Paris et de se réfugier ici. Autrefois, vous le savez, il avait Serverette en horreur. Eh bien, moitié nécessité, moitié vertu, il s'est habitué à cette existence si calme, si unie, si égale. Il a pris goût à la vie de famille, à la vie de campagne. Il court le

pays, visite ses termes, ht aes ouvrages d'agriculture, étudie un nouveau système d'irrigation, s'intéresse i la terre. Il s'occupe des enfants, beaucoup... et de moi, un peu... Enfin, toutes mes espérances, pendant la guerre, vous savez, quand je vous ai lu les lettres par ballon, elles se sont toutes réalisées, mes espérances, toutes, toutes... Nous passerons l'été à Serverette et puis l'automne; et puis aussi peut-être l'hiver. L'idée de retourner à Paris fait horreur à Edouard. N'est-ce pas, mon ami, que l'idée de retourner à Paris vous fait horreur i

— * Oui, ma chérie, positivement horreur.

Les mains de Gabrielle et d'Edouard allèrent se chercher et se rencontrèrent au milieu de la table, sous le nez de Robert, qui, le lendemain matin, s'en alla rallier l'armée de Paris, aussi rapidement que. six mois auparavant, il s'en était allé rallier l'armée de la Loire.

Il n'y avait plus à en douter; Edouard était régénéré.

Cependant, gagné par l'exemple, Robert entreprit êiéroïquement Tœuvre de sa régénération personnelle.

i8o RÉGÉNÉRÉS.

Il acheta chez Dumaine pour trois ou quatre cents francs d'atlas, de manuels, de traités, délivres sur la stratégie, sur le rôle de la cavalerie, sur le service en campagne, sur les marches de front, sur les marches de flanc, etc., etc. Il prit un professeur d'allemand, car il savait l'allemand — comme tous ceux qui l'ont appris à Saint-Gyr, c'est-à-dire pas du tout. Il se faisait remarquer par l'exactitude et la correction de son service, ne s'absentant jamais, couchant toutes les nuits sous la tente. Des idées de mariage lui venaient même, par bouffées. Il ne pensait plus du tout à sa cousine, examinait les jeunes filles à la gare Saint-Lazare... On s'est énormément marié, cet été-là, dans les trains de Versailles.

Vers le milieu du mois d'octobre, Robert reçut une lettre de Gabrielle : Je suis rentrée à Paris» Je sors très peu. Vene^ me voir quand vous vouire:(.

— Quand je voudrai, se dit-il, quand je voudrai. Rien ne presse. Je n ai aucune envie d'aller troubler ;e ménage incomparable. Je trouverais encore Edouard à quatre pattes, faisant de la haute école avec son fils sur le dos.

Ce ne fut qu'au bout de huit ou dix jours que Ro- Dert se décida à aller voir sa cousine. Il arrive, on ! annonce. Il entre. Gabrielle aussitôt se lève, vient à lui d'un pas brusque.

— Cette femme , lui dit-elle avec emportement, d'une voix brève et sèche, connaissez-vous cette femme?

Elle présentait à Robert une petite photographie qui représentait une jeune personne très agréablement habillée ou plutôt déshabillée en déesse de 1 Olympe.

— Oui, répondit Robert, il me semble bien...

— Oh ! certainement, vous devez la connaître ! Eh bien, cette femme, mon cher, c'est la maîtresse de mon mari ! Voilà comment Edouard est régénéré ! Jai appris cela tout à l'heure... de la façon la plus brutale... J'étais chez ma couturière... J'attendais. Dans une pièce, à côté, deux femmes causaient. J'enrc^nds le nom de mon mari... Mon nom, à moi!... Et puis le nom de cette femme... Jeanne Gontier. Et puis encore un autre nom : Carpîllon... C'était tout un drame honteux... Car il a un rival, Edouard, et ce rival est un acteur qui s'appelle Carpillon... Ah ! tout cela véritablement est ignoble I Je m'enfuis. J<

i82 REGENERES.

me fais conJinre sur le boulevard, chez un papetier, et là, j'achète mademoiselle Jeanne Gontier dans toutes ses poses... Tenez... regardez... La voilà en peignoir de dentelles... en robe de bal... en pêcheur napolitain... en Diane chasseresse... en danseuse espagnole... Il y avait dix, quinze, vingt poses différentes chez ce papetier... Il paraît que cette demoiselle se vend beaucoup.

Et alors, fondant en larmes, elle se laissa tomber dans un fauteuil. Robert, lui, se laissa tombera ses pieds. Il prit les mains de Gabrielle. Il se mit à la regarder, à la trouver très jolie dans sa douleur, à se rappeler qu'il l'avait passionnément ainr.ée.

- Pleurez, cousine, lui dit-il, pleurez, cela vous fera du bien...

Elle pleurait de plus belle, et Robert embrassait avec fureur des mains qui s'abandonnaient inertes et placées. Mais Gab. iclîe, tout d'un coup, relevant la tJte et plongeant tcsolument ses yeux droit dans les yeux de Robert :

— Autrefois, lui dit-elle, vous m'aimiez?

— Si je vous aimais 1

— Ft m 'aimez-vous encore?

— Si je vous aime!

REGENERES. i83

— Eh bien, alors, écoutez : vous allez partir, partir tout de suite. Où demeure cette femme, vous le saurez facilement... Vous irez chez elle. .. et une fois là... vous direz, vous ferez tout ce qu'il faudra dirr. et faire. Edouard mis à la porte avant ce soir, voila ce que je vous demande I Et alors, moi, vengée, moi, reconnaissante, moi, Robert... je...

— Vous, Gabrieile...

Sans répondre elle regarda Robert... Puis, brusquement, violemment, à pleines ma^%s, elle lui prit ia tête; elle l'embrassa quatre ou cinq fois, à tort et à travers, avec une colère passionnée, et le poussa par les épaules jusqu'à la port^en W\ disant :

— Allez, allez chez cette femme.

Il y alla tout droit, sans raisonner. Il arrive, il sonne; une femme de chambre vient ouvrir et dit à Robert :

— - Madame est sortie.

On entendait une voix de femme, violente et perçante, recentir dans l'appartement... A cette voix de femme une voix d'homme répliquait. La querelle ^rait très sérieuse.

■84 RÉGEXÉBKS.

Robert répondit à la femme de chambre :

— Votre maîtresse n'est pas sortie. Ecoutez... L'entendez-vous crier? Faites passer ma cane, on m'attend.

— Ah ! si on attend monsieur...

Robert entra dans le salon... Il connaissait très bien l'appartement. Il se retrouvait... La garniture de cheminée était de lui... La discussion continuait... Robert reconnut distinctement la voix de son cousin Serverette. Une porte s'ouvrit. C'était Jeanne. Robert ne l*Ai laissa pas le temps de prononcer une parole

— Vous avez besoin d'argent? lui dit-il.

— Parbleu, répondit-elle.

— Et il refuse de vous en donner?

— Comment savez-vous?...

— J'ai entendu qu'on se disputait... alors, naturellement, j'ai supposé...

— Oui, en effet.

— Et lui, par là, je neme trompe pas... C'est bien Serverette?

— Ah çà, mon cher, vous me faites des questions . ,.

— Gela suffit. Vous n'avez pas dit non... Donc,. c'est lui I... Combien vous faut-il ?

REGENERES. r85

— Combien ?...

— Oui, la somme... dites la somme qui vous es^. nécessaire)...

— Dix mille francs.

— Dix mille francs I

— Mais, ces dix mille francs, j'en ai besoin immédiatement, avant une heure.

— Je vais vous les donner dans cinq minutes.

— Vous allez me donner dix mille francs I

— Oui, mais à une condition.

— Oh ! je pense bien.

-^ Non, ce n'est pas cela.

~ Ah I ce n'est pas...

— Pas du tout... Je vous les donnerai à la condition que vous allez tout de suite, mais là tout de suite, retourner dans votre chambre, et signifier bien catégoriquement à Serverette aue vou.<; /ui donne? son congé.

— Et j'aurai les dix mille francs ?

— Et vous aurez les dix mille francs.

— Attendez... ça ne sera pas long.

Elle sortit. Lui tira de sa poche un portefeuille... Robert avait un petit château et de très jolis bois dans les Ardennes. Huit jours auparavant, il avait vendu

i86 REGENERES.

une coupe; il avait reçu douze mille francs, et ces ïiouze mille francs, il les avait soigneusement déposés quelques jours auparavant chez son banquier. Il prit an chèque dans son portefeuille, et de sa plus belle main écrivit : Dix mille francs.

Pendant qu'il écrivait, il entendit deux ou trois exclamations violentes dans la chambre à coucher. Des portes se fermèrent avec fracas... Jeanne rentra.

— C'est fait, dit-elle.

Il serra les deux rnainsde Jeanne, signa le chèqae, le donna à Jeanne et s'enfuit. Le premier mouvement de Robert fut de courir tout de suite chez sa cousine pour lui redire le mot de Jeanne : a C'est fait! » Il arrive. Porte close. La comtesse était souffrante, très souffrante et ne pouvait recevoir... Cela ne lui déplut pas. Il pensa qu'Edouard était déjà rentré, qu'il y avait eu des explications et des scènes. Il dîna tout seul, et le soir, à huit heures, il revint. Dans la cour de l'hôtel, sur un petit omnibus de chemin de fer, on chargeaitdes malles, beaucoup de malles, de très grandes malleô. Derrière l'omnibus, le coupé de Gabrielle attendait. Il y avait un grand remue-ménage dans les escaliers. Les domestiques allaient et venaient très affairés. Personne ne fit attention à Robert. Il monta

traversa les salons. Toutes les portes étaeinto-verres.

Enfin il rencontra Gabrielle qui sortait de S2 chambre, avec son chapeau sur la tête, un petit sac de voyage à la main, toute emmitouflie dans un manteau de fourrures.

— Ah ! mon ami, s'écria-t-elle en apercevant Robert, que je suis heureuse ! que je vous aime ! Votre intervention était inutile. Edouard m'est rendu. Il m'a tout dit, tout avoué. Et j'ai tout pardonné... Nous partons ce soir pour l'Italie, par le train de huit heures quarante-cinq. Vous êtes un ange. Je vous adore. Il faut que je vous embrasse.

Et après avoir embrassé Robert avec beaucoup de force et de tendresse :

— Venez, venez, lui dit-elle, Edouard doit m'attendre, vous allez nous mettre en voiture.

Il les mit en voiture. Il vit partir l'omnibus qui emportait les malles. Il vit partir le coupé qui emportait Edou-^rd et Gabrielle. Il resta pendant quelques instants planté comme un terme dans la cour dt 3'hôtel. Puis, tout d'un coup :

— Au fait, se dit-il, je suis bien béte ! Puisque i'ai dépensé stupidement dix mille francs; c'est bien

ib8 REGION ÈRES.

le moins, il me semble, que je rentre un peu dans «aion argent.

Il retourna chez Jeanne Gontier. Là, encore, (ouïes les portes ouvertes... et Jeanne, accroupie ::'ar terre, au milieu de sa chambre, entassant des robes et du linge dans une énorme caisse. Un grand jeune homme blond vidait les tiroirs d'une commode et disait à Jeanne : « Emportes-tu cela? — Oui, oui, donne, donne. »

Robert regarda le grand jeune homme blond. Il reconnut l'acteur Carpillon.

— Ah! mon ami, s'écria Jeanne, que je suis contente... Savez-vous ce que j'ai fait avec les dix mille francs que vous m'avez prêtés ?

Elle disait : prêtés. .. par égard pour Carpillon.

— Mais, répondit Robert, je ne sais pas du tout...

— Eh bien, j'ai payé mon dédit... Je suis libre, et je pars ce soir à dix heures pour le Havre avec mon camarade Carpillon. Nous nous embarquons demain matin sur le Washington pour l'Amérique. J'ai un engagement superbe à New-York. Je vais jouer làbas tout le répertoire de Schneider. Comme je vous remercie! Il faut au moins que je vous embrasse.

Elle sauta au cou ae RoDert et l'embrassa très gentiment, au hasard, un peu partout, sans aucun égard pour Carpillon, Robert fit cette réflexion que jamais il n'avait été tant embrassé que ce jour-là. li est vrai que pour dix mille francs, à Paris...

Robert alla prendre, rue Saint-Lazare, le train de neuf heures et demie. Il descendit, par une nuit noire et sous la pluie battante, à la gare de Saint- Gloud, traversa le parc, arriva au camp de Viileneuve-l'Étang, se coucha dans sa baraque. Le lit était humide et dur. Des courants d'air faisaient vaciller la flamme de la bougie. Robert ouvrit sa grammaire allemaride et se mit à lire :

(i Les adjectifs-épithètes, ainsi que les participes a employés comme épithètes, précèdent le substantif tt qu'ils qualifient. Exemple : une belle pendule, a eine schône glocke ; \q pétvolQ brûlant, das bren- « nende stein-bergôl. »

Mais Robert brusquement s'interrompit dans sa lecture :

— Avec tout ça,*s'écria-t-ilj je suis tout seul à me régénérer.

Novembre 71.

J'arrive hier scir chez Madame de X... Elle était

seule. Je lui dis :

— Ce que l'on raconte, est-ce vrai?

— Qu'est-ce que l'on raconte?

— Que vous avez envoyé hier, 17 février' 1872,

iga UN BUDGET PARISIEN.

cent mille francs à la souscription pour la libération du terriioire ?

— Cela est vrai. Paul a donné cent mille iVancs.

— Mais c'est admirable I

— Admirable! Comme vous allez! Comme vous allez! Pas si admirable que cela, je vous assure... Nous avons fau de telles économies depuis deax ans.

— Des économies depuis deux ans! On ne rencontre que des gens qui crient misère.

— Nous ne sommes pas de ces gens-là... Nous avons fait des économies, de grosses économies. Tenez, vous voyez ces trois petits cahiers de maroquin rouge. Ils contiennent nos trois derniers budgets : 1869, 1870, 1871. Quand vous êtes entré, j'étais précisément en train de regarder ces comptes. Je ne me lasse pas de les tourner et de les retourner dans tous les sens... Eh bien, il n'y a pas à dire, les événements ont eu sur nos affaires particulières l'influence la plus salutaire... Comme vous avez l'air étonné!... Je parle très sérieusement, je vous assure... Voulez-vous que je vous fasse, à la façon d'un ministre des Finances, un petit exposé budgétaire?... Cela ne vous ennuiera pas?... Vraiment?... Alors, venez

VOUS asseoir près de moi... Là, très bien... Aueiition... Je commence...

Vous savez quelle fortune nous avons. Pâul, quand il m'a fait l'honneur de me prendre pour temme, vous a consulté pour les arrangements du contrat, et il paraît que vous avez donné de très sages avis sur l'emploi de ma dot... Environ 25o,ooo francs, moitié enterres, moitié en rentes, voilà notre revenu... Et maintenant^ au bout du petit cahier de 1869, en face de cette recette, .25 1,282 francs, regardez la dépense, 283,624francs.Déticit, — c'est moi qui ai fait la soustraction, — 32,342 francs. C'est moi aussi qui suis allée trouver maman, dans les premiers jours de janvier 1870. J'avais emporté mon petit livre, afin de montrer mon déficit... Elle a été excellente, maman... Elle m'a fait un peu de morale, pas trop, et elle m'o donné les 32,342 francs qui équilibraient notre excr cice 1869... Equilibrer, exercice^ ce sont bien le; termes, n'est-ce pas? Si j'employais des expressions impropres, vous auriez, je pense, la bonté de m'avenir...

Cependant, ily avait eu dans la petite gronderie de maman une parole dont j'avais été touchée : a Tu « diminues le budget de mes pauvres. « En rentrant, je dis à Paul : a Maman a été parfaite... Elle se t charge de notre déficit; mais il faut être raison- « nable cette année, mon ami, il faut rogner sur nos « dépenses et nous arranger pour ne pas excéder « nos 25o,ooo francs. î) Ce jour-là, je m'en souviens, nous avons passé. P-iul et moi, trois ou quatre heures à fureter dans tous les coins et recoins de notre budget pour chercher des économies.

Je disais à Paul : « Mon ami, ce n'est pas en grap- « pillant des mille francs par-ci et des cinq cents « francs par-là que nous nous en tirerons. Quelque « chose de radical est nécessaire. C'est ton écurie de « course qui nous dévore Nous n'avons pas unefor- « tune à dépenser tous les ans soixante ou soixante- « dix mille francs pour des chevaux absurdes qui « s'entêtent à ne jamais gagner une course. »

Paul protesta très vivement contre ce jamais. La vérité est que, de loin en loin, nous raccrochions de petits prix insignifiants sur des hippodromes de province, à Laon ou à Périgueux. Cela payait tout juste le voyage du cheval qui avait gagné. Paul, malgré

tous mes efforts, tint bon pour garder l'écurie... 11 était bien obligé de confesser que ses chevaux de quatre ans ne valaient rien du tout, et ses chevaux de trois ans pas grand'chosej mais il avait un lot admirable de poulains de deux ans, et quant à ses yearlings, c'étaient des merveilles. Bref, s'il avait semé, c'était pour recueillir; il serait bientôt payé de tous S2S sacrifices ; il gagnerait très probablement le Derby de 1871 et, à coup sûr, celui de 1872.

Il fallut donc se rabattre sur les broutilles, sur les économies de quatre sous, éplucher notre budget morceau par morceau, vendre un cheval de selle, renvoyer un' valet de pied et un homme d'écurie, etc., etc. Paul prit l'engagement de ne plus jamais s'asseoir, au cercle, aune table de baccara. Je pris, moi, l'engagement d'être très ferme avec ma couturière, de résister à toutes les tentations.

Sur toutes ces belles résolutions, l'année commença, et, le 10 juillet, moi qui ai toujours aimé à savoir où j'en étais, je m'enferme chez moi. en céleà-téte avec les comptes et factures du premier semestre iSto. Regardez... Voici mon petit travail. Toutes mes additions : dépenses de monsieur, dépenses de madame, dépenses des enfants, éclairage.

io6 UN BUDGET PARISIEN.

chauffage, etc., etc. En chiffres ronds, pour les six mois, 160,000 francs; 160 et 160 font 320. De 320;000 francs de dépense, j'ôte 25o,ooo fanes de recette. J'arrive à un gentil déficit de 70,000 francs... Voilà le gouffre où nous allions Dour nos éirennes Je 1871.

Là-dessus, nouvelle querelle avec Paul, et moi de recommencer : « C'est l'écurie de course! c'est l'écu- « rie de course! » Le fait est que le printemps avait été déplorable... Pas un prix, même à Périgueux, et Paul, par-dessus le marché, s'acharnait à parier pour ses chevaux. Je lui disais : ce Au moins, mon ami, « pariez contre... » Il me repondait que ce ne serait pas. là un procédé délicat, et continuait à manger son argent... notre argent. Il avait la plus grande confiance dans les courses d'automne. Il était absolument certain de se refaire de ses pertes du printemps, a Et d'ailleurs, disait-il, puisque nous avons t tant de peine à joindre les deux bouts, pourquoi < ne pas vendre une ferme ou deux, pourquoi s'obs- K tiner à garder toute cette terre qui ne rapporte que

Moi je répondis à cette ouverture çn me fâchapt-, et en me fâchant pour tout de bon... J'ai des idées à

moi et des idées très arrêtées sur la terre... Il ne faut jamais y toucher. Elle est ce qu'elle ejst et rapporte ce qu'elle rapporte. Telle nous l'avons reçue de nos père et mère, telle nous devons la rendre à nos enfants.

Nous étions au plus fort de cette querelle, Paul disant: « Vendons la terre et gardons les chevaux, » moi répliquant : « Vendons les chevaux et gardons « la terre, » quand la guerre éclata soudainement et vint décider la question. Nous arrivions à Bade... Je n'avais pas encore défait mes malles, et Paul avait déjà perdu une centaine de louis à la roulette. Nous revenons précipitamment à Paris. Paul, dès le début, vit les choses fort en noir... Reichshoffen et Forbach n'étaient pas faits pour lui donner la confiance qu'il n'avait jamais eue... Vers le milieu du mois d'août, il expédia en Angleterre tous ses chevaux de course, de chasse, de selle, d'attelage, tous enfin, avec ordre de vendre immédiatement. Notre budget, d'un seul coup^ se trouvait allégé d'une ctn taine de mille francs.

Après Sedan, nouvelles exécutions, nouvelles économies... Nous envoyons les vieux domestiques à i.i campagne, en Bretagne. Les jeunes avaient été pr i

li* UN BUDGET PARISIEN.

pour la garde mobile... Les enfants étaient en Anjou, chez leur grand'mère... Les Prussiens marchaient sur Paris... Paul me dit: a Allez retrouver les en- « fants... Moi je veux rester. — Je veux rester avec o vous. — Votre place est là-bas. — Ma place est « ici... Je cours embrasser les enfants et je reviens. — a Je vous défends de revenir. » C'est bien... Je cède. J 'ai l'air de céder. Je vais passer huit jours chez maman avec Georges et Mathilde.. . Le 17 septembre, je les embrasse... Ah! comme je les ai embrassés ce jour-là... et je rentre dans Paris par le dernier train... J'avais très bien combiné ma petite affaire... Paul tut bien obligé de me garder... Paris était bloqué.

C'est alors que les économies sérieuses ont commencé... Regardez, mon cher, regardez notre dépense de maison pendant le mois d'octobre 1870: 2,722 francs, et notre dépense pendant le mois d'octobre 1869: 12,740... Bénéfice net: 10,000 francs. Cela s'explique aisément. Nous étions vingt-huit personnes dans l'hôtel en 1869: Paul, moi, Georges, Mathilde, l'abbé, la gouvernante, une bonne et un dom.estique pour les enfants, le cocher de Paul, mon cocher à moi, le cocher des enfants, trois hommes d'écurie, une lingère, deux ouvrières à l'année, un

UN BUDGET PARfStEN ig^

maître d'hôtel, un chef et deux aides de cuisine, deux temmes de chambre, deux valets de chambre, trois valets de pied... Et, en 1870, au lieu de ces vingtlîuit personnes, sept seulement, maîtres et domestiques. Quelques amis à dinar 4e loin en loin. Jamais personne le soir.

Paul f'tait capitaine dans la garde nationale et s'occupait beaucoup de sa compagnie. J'étais souvent seule. J'avais des heures d'ennui... et aussi des heures de tristesse quand je pensais aux enfants... C'est alors que l'idée me vint d'organiser une ambulance dans la serre de l'hôtel. J'en parlai à madame de L**"^, Amélie, vous savez, et nous nous mîmes tout de suite à la besogne. Au bout de huit jours, il n'y avait rien de plus joli que notre ambulance. Un lit, un arbre vert, un autre lit, un autre arbre vert, et ainsi de suite tout autour de la serre.

Il ne nous manquait que des blessés, et nous en eûmes les premières, avant tout le monde, grâce au général Ducrot qui eut la bonté de nous recommander à plusieurs colonels. Nos blessés, j'en suis bien sûre, rendraient de nous bon témoignage. Nous les avons soignés avec beaucoup de dévouement et avec beaucoup de plaisir.... oui, beaucoup de plaisir...

Vous riez... Je sais pourquoi... il est de vous, ce mot que: « Si les femmes faisaient d'excellentes sœurs df. charité, c'est qu'elles aimaient à voir souffrir les hommes... » Cela est spirituel, je le veux bien, maiï plus injuste encore que spirituel.

Je ne suis ni dure, ni avare, je n'ai Jamais oublié les pauvres, et tous les ans je faisais leur part aussi grosse que possible; mais enfin, avant ce siège de Paris, je n'avais pas connu cette jouissance si particulière et bi vive de se sentir utile, de passer des nuits au chevet d'un pauvre garçon qu'on ne connaît pas, qui s'en ira quand il sera guéri et qu'on ne reverra pas; de faire le bien, non pas avec les mains des autres, mais par ses propres mains; de ne pas donner seulement de son argent, de donner de sa personne, de son temps, de sa vie.

Et puis quelle économie ! mon cher, pour revenir au sujet qui nous occupe. Comme cela coûtait bon marché, cette ambulance. Voici notre petite comptabilité en très bon ordre. Dans le mois de novembre, par exemple, nous avons eu, avec un mouvement de 33 entrées et sorties, 345 journées de malades. La journée revenait à 8 francs. Total, pour le mois de novembre, 2.760 francs. Puis tout a renchéri; nous

UN BUDGET PARISIEN. ao4

avons dépensé pour l'ambulance 3,8 lo francs en décembre, et 5,322 francs en janvier.

Retenez bien ce chiffre de 5,322 francs.. ^ Et maintenant reportons-nous au mois de janvier de l'année précédente. C'est dans ce mois-là, le 27, que nous avions donné notre grand bal déguisé qui avait fait une telle sensation. Vous devez vous souvenir... J'avais un costume de Circassienne. Vous étiez, vous, en seigneur de la cour de Henri III. Eh bien, savez-vous ce que nous avions dépensé, rien que pour ce bal? Avec l'orchestre, le souper, la salle construite dans le jardin, l'illumination de la serre... de la serre, où, neuf mois après, était installée notre ambulance. Nous avions dépensé 10,600 francs, juste, dans une seule soirée, le double de ce que nous ont coûté nos blessés pendant un mois. Il y avait éco- Tiomie réelle, vous le voyez... Il est infiniment moins :her de donner de la tisane à des malades que de donner un bal masqué à ses amis.

Et ce n'est pas tout. Je vais vous mettre d'autres pièces comptables sous les yeux. Voici deux factures de 1870 : la facture de ma couturière et la facture du tailleur de Paul... Étudiez bien les chiffres: la note de la couturière s'élève à 11,24.2 francs, se décompo-

203 US BUDGET ^^ARlSiE^•.

sant ainsi qu'il suit : 10,942 francs pour les six premiers mois, et 3ûo francs pour deux robes de laine grise, à i5o francs l'une, pendant les six derniers mois. Or, au mois de février, il y a une robe de bal qui, à elle toute seule, coûte i,75o francs. Les robes de laine grise étaient mes robes d'ambulance. Je mettais par là -dessus de grands tabliers de belle toile blanche, et quand, en passant, je me regardais dans la glace, je me trouvais aussi jolie, plus jolie peutêtre, sous ma bure du mois de décembre, que f^us mes dentelles et mes fanfreluches du mois de février.

La note du tailleur est tout à fait le pendant de la note de la couturière: 3, 140 francs, dont 2,800 francs pour les six premiers mois ; et pour les six derniers : une tunique de garde national, 140 francs ; un pantalon de garde national, 5o francs ; un caban de gros drap gris, i5o francs.

Enfin, mon cher, nous avions dépensé 160,000 fr. du i^' janvier au i" juillet. Nous n'avons pas dé' pensé 5o, 000 francs du i" juillet au 3i décembre, er nous avons fait notre devoir. Au total po^r Tannée 210,000 francs. Nos 25o, 000 francs de revenu sont rentrés intégralement ; nos terres sont en Bretagne et

UN BUDGET PARISIEN. 2o3

n'ont pas été visitées par les Prussiens ; nos fermiers très exactement nous ont apporté leur argent, et l'Etat avec la même fidélité nous a payé nos rentes. Par conséquent, grande diminution aans les dépenses et pas un sou de diminution dans les recettes. J'oubliais la vente de nos chevaux en Angleterre, qui a produit plus de 100,000 francs. Bref, nous avons achevé Tannée avec un excédant de 140,000 francs.

J'arrive à l'année 1871. Paul, vous le savez, avait été blessé à Buzenval. Il ne s'en était pas trop vanté, parce qu'il avait une peur horrible d'être décoré, si cela s'ébruitait. Cette pluie de croix lui paraissait bête en de telles circonstances. Mais enfin il avait été blessé et fut obligé de garder le lit pendant une vingtaine de jours. Vous devinez bien qu'il n'eut pas d'autre sœur de charité que moi. J'étais devenue une excellente garde-malade... Paul fut émerveillé et se montra reconnaissant. Mon Dieu I vous savez bien comment les choses allaient ici avant le 4 septembre. Paul et moi, nous ne faisions pas mauvais ménage , certainement non, mais enfin nous n'étions pas non plus un exemple à donner à de jeunes mariés. La vie de Paris était si pressée, si emportée ; on avait bien

Z04 ex BUDGET PARISIEN.

autre chose à faire que. de s'occuper, la femme, de son mari, et le mari, de sa femme. On s'aimait bien, mais l'existence était arrangée de telle sorte que Ton trouvait très peu d'occasions de se le -dire et encore moins de se le prouver. Ces occasions-là ne nous ont pas manqué, à Paul et à miOi, pendant que ijs Prussiens nous tenaient étroitement bloques dans t^aris, et nous avons passé les cinq mois du siège à nous découvrir l'un à l'aLiie une foule de petites vertus et de petits mérites que nous ne nous connaissions pas.

Nous sommes partis pour la campagne dans les premiers jours du mois de mars. C'était un miracle quand, autrefois, je pouvais retenir Paulen Bretagne pendant quinze jours. Cette année, il y a passé huit mois, et sans que j'aie eu besoin de dire une parole pour le décider à rester. Huit mois de Bretagne, voilà encore une économie, mon cher. Nous ne sommes revenus à Paris qu'au mois d'octobre. Nour avons rétabli notre maison sur le pied le plus simple, sur un pied de république. Sept ou huit domestiques, quatre ou cinq chevaux à l'écurie, enhn le strict nécessaire. Si, dans ces conditions-ià, nous dépensons loo.ooo francs par an, ce sera le boui du

UN BUDGET PARISIEN. 2o5

monde, et vous comprenez bien que nous ne changerons rien à cette façon de vivre, tant que nous aurons la république.

Il ne faut donc pas tant nous admirer pour avoir donné ces cent mille francs. C'est à peu près le tiers de nos économies dans ces deux dernières années.

Février 1^72

Le i5 mars 1872, à 9 heures du soir, un fiacre s'arrêtait devant l'entrée du bal de la Boule noire. Un homme descendait de la voiture. Trente-cinq ans environ, grand, mince, figure intelligente et hardie, de petites moustaches blondes retroussées et très soignées, un veston de velours noir bordé d'un large

sdS LA BOULE NOIRE.

galon de soie, chapeau mou planté un peu de côté sur la tête, des gants de Suède.

Un autre homme, depuis un quart d'heure, allait et venait de long en large sur le trottoir... Redingote boutonnée jusqu'au menton, petit bout de col crasseux dépassant le rebord usé d'une cravate de satin noir, vaste chapeau profondément enfoncé sur la tête, grosse canne à la main, le teint fleuri, d'épaisses moustaches et des favoris très courts taillés carrément sur la joue.

Ces deux hommes s'accostèrent et, d'une voix brève, échangèrent ces quelques paroles :

— Par ici, Dubrisart, par ici...

— Marcou... C'est toi qui m'as fait demander ?

— Oui, c'est moi... Mais il y a trop de monde et trop de lumière sur ce trottoir... Traversons le boulevard.

— Faut-il garder le fiacre ?

— Oui, nous n'en avons pas pour longtemps, et nous retournerons tout de suite après à la préfecture.

Ils traversèrent la chaussée, et, quand ils se trouvèrent sur l'autre trottoir, seuls, adossés à la petite échoppe d'étameur aui fait le coin de la rue des Mar-

tyrs^ Marcou — l'homme à la grande redingote — prit et serra dans ses deux mains, avec une violente effusion, les deux mains de Dubrisart — l'homme au veston de velo'jrs

— Dubrisart, mon petit Dubrisart, ça me fait plaisir de te revoir. Tu ne viens plus jamais dans nos quartiers; tu travailles dans la grande politique maintenant; tu as des missions à Tétranger... On m'a dit ça... Et quand je pense que tu as commencé petit auxiliaire de rien du tout dans ma brigade... J'ai été ton supérieur...

— Et tu es toujours mon ami, mon vieux Marcou. J'ai eu de la chance, des protections...

— Et puis tu as du mérite, de l'éducation, de l'instruction, des manières distinguées; tu sais t'habiller comme pas un dans toute la préfecture, mieux que le préfet lui-même, tu appartiens à une famille honorable, tu sais parler anglais, ce qui t'a valu tes premières missions en Angleterre, sous l'empire,

]uand tu allais voir un peu ce qui se passait à Ti...

Touï... Tiken..., chez les princes d'Orléans enfin.

— A Twickenham.

— Oui, c'est ça. Moi, mon cher, j'ai continué à végéter dans les petites affaires... Cependant, ce soir

«lo LA BOULE NOIRE

ii s'agit d'une chose assez sérieuse... Dans la journée, il nous est arrivé à la préfecture une certaine Al laé Ripon. . . Oh ! tu ne connais pas ça !.. . C'est une cèle brité des bals et des caboulots de par ici... Nous et ons là quatre ou cinq à causer autour du poêle... Cette filie est entrée comme une furieuse dans le bureau, disant qu'elle connaissait un des chefs de la Commune, un homme qui avait pillé, incendié, lusillé et fait tout le tremblement. Naturellement, nous lui avons offert une chaise, à mademoiselle Ripon. Elle venait nous offrir de nous livrer ce soir, à la Boule noire, Stafner, qui a été chef de légion sous la Commune.

— Stafner... Celui qui m'a donné un coup de couteau dans un petit café de Belleville en 1860 ?

— Oui, et c'est parce que je savais l'histoire du coup de couteau que je t'ai fait demander. Je ne le connais pas, moi, ce Stafner, et j'ai pensé que ça ne te déplairait pas de nous aider à...

— De très bon cœur, et je le reconnaîtrai, n'aie pas peur. Il doit venir ce soir au bal ?

— A dix heures.

— Et Aglaé Ripon ?

— Trois de mes agents, Cervoisier, Poilat et Chau-

LA BOULE NOIRE. an

let, vont ramener... Ils devraient déjà être arrivés... Dans la journée, après sa dénonciation faite, elle voulait s'en aller, la demoiselle, mais je ne l'ai pas lâchée... Je connais cela, les colères de femme : tombe comme ça monte, en cinq minutes... Elle n'avait qu'à retrouver son amant — car c'est sod amant, — à avoir des remords, à le prévenir... le coup était manqué. Elle avait rendez-vous pour ce soir, à dix heures, avec Stafner, c'était tout ce qu'il me fallait. Je lui ai dit que le gouvernement se chargeait de lui payer son dîner et un fiacre pour aller au bal; mais qu'elle n'aurait le droit de retourner chez elle que quand ^lle nous aurait servi Stafner... Tiens, les voilà probablement. . . Le fiacre s'arrête de ce côté-ci du boulevard.

En effet, la portière d'une voiture s'ouvrit, à quelques pas de Dubrisart et de Marcou. Ils en virent descendre, flanquée de trois agents en bourgeois, une grande fille vêtue d'une robe de laine brune avec un petit caraco de drap gris et un chapeau noir d'où pendait à gauche une grappe de grandes roses rouges. Un des agents vint droit à Marcou, pendant que les deux autres surveillaient la femme, qui regardait autour d'elle avec un air d'inquiétude.

— Monsieur Marcou, dit l'agent, vous devriez parler à cette demoiselle... Elle m'inquiète... Elle n'a pas voulu dîner... Elle a pleuré dans le nacre... Deux ou trois fois elle s'est essuyé les yeux avec le bout des doigts... Bien sûr, elle a regret de ce qu'elle a fait et peur de ce qui lui reste à faire.

— Je vais lui parler, répondit Marcou, et il s'approcha de la femme.

— Écoutez, lui dit-ii, pas de bêtises, n'est-ce pas ? Vous avez votre dossier à la préfecture. Je Tai un peu regardé dans la journée... Il y a de mauvaises choses dedans, et, si on voulait vous envoyer passer cinq ou six mois à Saint-Lazare, ce n'est pas les prétextes qui manqueraient... Vous connaissez déjà la maison?

— J'y suis allée deux fois et j'en suis sortie... On n'en meurt pas.

— Ah ! mais, prenez garde, continua Marcou en élevant la voix, il ne faut pas se...

— Tu t'y prends mal, dit Dabrisart à Marcou ; il ne faut jamais brusquer les femmes. Laisse-moi lui parler. — Et s'approchant d'Aglaé Ripon : — Écoute, ma petite belle, écoute un peu. Saint-Lazare, tu as raison, on n'en meurt pas ; et une femme dans ta po-

LA BOULE NOIRE. »i3

sition n*est pas compromise pour six mois de Saint- Lazare... Au contraire, quelquefois. Mais tuas de l'honneur, et tu y tiens, à ton honneur. Eh bien, si tu es sage, nous en aurons soin de ta réputation, et personne ne saura que c'est toi qui nous as livré Stafner. On va t'installer dans le bal, à une table du fond, à côté de l'orchestre, près de la petite porte du jardin. Tu resteras là avec ces trois messieurs, ils te feront boire du vin sucré et fumer des cigarettes. C'est toujours le gouvernement qui paye. Monsieur et moi, nous serons dans le jardin. Quand Stafner arrivera, tu iras au-devant de lui; si tu essayes de l'emmener du côté de la porte de sortie, les agents se jetteront sur lui, et toi, on ne te touchera pas ; on dira à tout le monde que c'est toi qui as vendu ton homme pour cinquante francs. Mais si tu nous l'amènes bien gentiment dans le jardin, on vous emballera tous les deux. Il n'y aura pas de honte pour toi : on te conduira à la préfecture ; on te mettra en liberté un quart d'heure après, et tu pourras aller finir ta soirée au Vauxhall ou à l'Elysée-Montmartre. Comprends-tu, ma petite chatte?... Oui, n'est-ce pas?... tu comprends?... Et tu seras raisonnable?... A la bonne heure I... Va-t'en avec ces messieurs, nous t'atten-

drons dans le jardin... Et vous, faites-lui boire beaucoup de vin sucré-

Aglaé et les trois agents iravrc»'çèrent le boulevara. Marcou regardait Dubrisart avec une évidente adm iration.

— Je comprends, lui dit-il, pourquoi tu es arrivé. Tu sais prendre les femmes !...

— Et les hommes aussi, tu vas voir... Entrons au bal... Ça m'amusera de revoir la Boule-Noire et de revoir Stafner. J'ai encore au bras la marque de son coup de couteau.

Ils montèrent les quinze marches de l'escalier er entrèrent dans une salle immense où se combinaient, à haute et forte dose, les parfums de la pipe et du vin chaud. L'orchestre, avec un bruit assourdissant de cuivre, jouait un quadrille. Les filles et les bonnes du quartier dansaient au milieu de la salle. De chaque côté du promenoir circulaire qui fait le tour du b,\l, des hommes et des femmes étaient attablés. On enrendait les glouglous du gros vin d'un rouge noir «jui coulait dans les saladiers de faïence blanche et le bruit des morceaux de sucre écrasés dans le vin avec de<î cuillers d'étain.

Dubrisart et Marcou firent une cinquantaine de

LA BOULE NOIRE. 2i5

pas dans ce couloir et s'arrêtèrent près de l'estrade de l'orchestre. Les femmes regardaient beaucoup Djbrisart, à cause de sa veste de velours et de ses gants de Suède. Aglaé Ripon et les trois agents étaient déjà installés à une table, autour d'un saladier plein de vin. Dubrisart regarda la femme et lui envoya un imperceptible petit bonjour; elle répondit par un sourire.

— Allons, mon vieux, dit Dubrisart, viens fumer un cigare dans le jardin, en attendan* Sîafner. La femme nous l'amènera, je t'en réponds, et jusque-là nous avons le temps de causer un peu.

La soirée était froide et l'endroit absolument désert. Tous deux allèrent s'asseoir sur un banc, au fond du jardin.

— Je vais te faire fumer un bon cigare, dit Dubrisart ; j'ai acheté trois ou quatre boîtes excellentes à Anvers.

— Ah ! tu es allé à Anvers ?

— Oui, il y a trois semaines, pour le comte de Chamboid.

— Tu voyages beaucoup?

— Ah ! je suis toujours en route depuis le 4 septembre.

— Tu n'es pas resté à Paris pendant le siège ?

— Non. Dès le 5 septembre, j'ai vu ce que valait le gouvernement de la Défense nationale. Ces messieurs avaient Tidée de tenir Paris sans police secrète. Des fous, de vrais fous. Comme j'avais la réputatioi? d'avoir un certain mérite, on m'offrit de devenir secrétaire d'un commissaire de police fraîchement nommé, et qui ne pouvait pas se tirer d'affaire tout seul. J'ai refusé. Je n'aime pas les postes sédentaires; )'ai besoin de courir, d'aller, devenir; je me suis dit: « Un jour ou l'autre on réorganisera une police secc crête, on aura besoin de moi. » Je suis parti de Paris avec une compagnie de francs-tireurs. Nous avons battu pendant deux mois la foret d'Orléans, et, au bout de ce temps-là, comme nous étions un peu diminués et délabrés, nous sommes allés à Tours pour nous refaire et nous reformer. C'était vers le I 5 novembre.

La première personne que je rencontre à Tours, dans la rue Royale, devant Thôtel du Faisan, c'est le grand Versac, qui était, avant le 4 septembre, de la

brigade du château, et qui me conduisit tout de suite à la direction de la sûreté générale. 11 me raconta en route que monsieur Gambetta était un homme qui avait des idées de gouvernement ; que, depuis son arrivée, on s'était occupé de réorganiser une police secrète et qu'on était dans un grand embarras. Improviser des préfets, des sous-préfets, des généraux, ce n'était pas une affaire pour le gouvernement de Tours; mais on n'improvise pas des hommes de police : c'est ce qui fait notre force : on est toujours obligé de revenir à nous.

On m'a fait une position très convenable, et quand on a su que j'étais allé, sous l'empire, àTwickenham, à Bade, à Woodnorton, pour surveiller un peu les princes d'Orléans, on m'a dit: a Ça se trouve à mer- « veille, nous savons que le prince de Joinville est « caché quelque part dans une des armées de pro- « vince... Essayez de le trouver. » Je me suis mis à chercher le prince de Joinville. Gela me paraissait drôle, d'ailleurs, de faire pour la République le même métier que j'avais fait pendant dix ans pour l'Empire. Ah } mon vieux, on devient rudement philosophe quand on a fait quinze ans de police politique. L'Empire nous faisait courir après les princes d'Or-

îib LA BOULE NOIRE,

léans... La République nous faisait courir après [es princes d'Orléans... Plus ça change, vois-tu, plus c'est toujours la même chose.

Nous avons fini par pincer le prince de Joinville.». c'était dans l'armée de la Loire qu'il se battait contre les Prussiens... Nous avons tenu le prince prisonnier pendant cinq jours, du i3 au i8 janvier, au Mans, dans l'hôtel de la préfecture. Et puis ensuite, c'est moi qui l'ai conduit à Saint-Malo prendre le bateau pour l'Angleterre.

Lorsque j'ai vu s'en aller le paquebot de Jersey, un gros vapeur blanc et bleu, qui emportait le prince, je faisais la réflexion que tout ça était un peu extraordinaire. On m'avait trouvé dans les rues de Tours ea uniforme et très disposé à repartir avec mes camarades. On m'avait fait quitter mon uniforme, et je venais de travailler à mettre hors de France un homme qui, lui aussi, était de bonne volonté paur se battre contre les Prussiens, sans parler de tous les gendarmes du Mans et de la ligne du Mans à Saint- Malo, qui nous avaient servi d'escorte, et qui, eux aussi, auraient fait contre la Prusse de meilleurs soldats que les mobiles et les mobilisés. Enfin, quand on est dans la police et quand on aime à en faire.

LA BOULE NOIRE. iiç

il ne faut pas trop regirder au fond des choses. La vérité c'est que notre métier n'est pas monotone. Quand je pense, par exemple, que, moi. qu» suis là à causer avec toi dans le petit jardin de la Boule-Noire^ j'ai arrêié, le i3 janvier 1 871, le prince de Joinville au Mans, et, ie 17 juillet de la même année, le peintre Courbet, à Paris, au fond d'un placard. Quand je pense que j'ai présenté mes respects, le 17 janvier 1872, à Chislehurst, à Tempereur Napoléon, et, le 24 février suivant, à Anvers, au comte de Chambord.

— Tu as parlé à l'Empereur et au comte de Chambord?

— Comme je te parle à toi, Marcou.AChisîehurst il n'y a pas eu grand mérite; on entrait là comme dans un moulin; on s'adressait au concierge, on lui disait qu'on était un Français de distinction, qu'on désirait être reçu par l'Empereur ; on laissait son nom, son adresse à Londres, et le lendemain on avait sa lettre d'audience. Je m'étais arrangé une très jolie petite histoire bonapartiste : « Mon grand-père, capitaine dans la garde impériale, tué à Waterloo, etc., etc. » La chose a passé comme une lettre à la poste... Nous avons été reçus une fournée de dix à douze, en même

aso LA BOULE NOIRE.

temps, un dimanche, après la messe. On nous a fait entrer tous ensemble dans un petit salon bleu au rez-de-chaussée, et qu'est-ce que je vois près de l'Empereur? Notre ancien chef, monsieur Piétri... Alors, quand mon tour est venu de dire quelques mots, j'ai fait une phrase sur l'état de Paris où il n'y avait plus ni sécurité, ni police; j'ai ajouté que tout le monde regrettait l'Empire et l'administration de monsieur Piétri... L'Empereur a souri et, pendant que je sortais, monsieur Piétri est venu me serrer la main et m'a dit que j'avais tenu le langage d'un bon Français.

Ma campagne d'Anvers a été plus difficile... Ils m'avaient fait venir à la préfecture, et ils m'avaient dit : a Allez à Anvers voir un peu ce qui se passe. » J'ai demandé la permission de partir à mon jour, à mon heure et d'agir là-bas à ma guise. On m'a donné l'autorisation, et il a été convenu qu^on ne me chicanerait pas sur les frais. On envoyait à Anvers cinq ou six personnes. Je laisse partir les camarades, et je me mets en route seulement le 22 février. Le peleri- •nage d'Anvers était alors dans tout son plein. J'arrivai de bonne heure à la gare du NorJ. J'examinai un geu ies arrivants. Je me disais : a Le train pan û

LA BOULE NOIRE. zit

€ sept heures du matin et arrive à Anvers à trois a heures. Il s'agitde bien choisir mon compartiment, « iTeniamer la conversation avec mes compagnons « de route et d'avoir des répondants quand j^arriverai tt à Anvers. J'ai huit heures pour cela. C'est plus « qu'il n'en faut. »

J'étais, comme tu penses bien, dans une tenue irréprochable, sérieuse, simple, des couleurs foncées. J'avais emmené avec moi, comme domestique, le grand Versac... tu sais, celui que j'avais retrouvé à Tours. Nous sommes grands amis maintenant, nous marcnons toujours ensemble. C'est un garçon capable; mais qui aime les rôles en sous-ordre, les rôles sans responsabilité. Il a du reste été bien payé de son voyage... Il s'est lié en route avec un petit bijou de femme de chambre légitimiste, et elle lui a raconté un tas de choses sur une des plus grandes maisons du faubourg Saint-Germain. Versac est bel homme, il s'est fait aimer, il a rattrapé la petite à Paris, et nous avons là une bonne porte ouverte.

Dans la gare, j'avise un vieux monsieur avec une femme d'une trentaine d'années, pas très jolie, mais très agréable... On a des pressentiments... Je les regarde. Je me dis : « Voilà mon affaire! » Je monte

ua LA BOULE NOIRE.

dans leur compartiment. Je ne m^étais pas trompé. Ils allaient chez le roi... parce qu'une fois dan" le train, il ne fallait plus s'aviser de dire : le comte de Chambord, il fallait dire: le roi!... A la hauteur de la statijn de Luzarches, nous échangions nos noms et qualités. Le vieux monsieur s'appelait le marquis de Boustasson... Je m'appelais, moi, le baron de Martonne de Lustrac. Si j'ai une histoire bonapartiste, j'ai aussi une histoire légitimiste très compliquée et qui se raccroche adroitement à deux noms de familles éteintes... A Creil, j'apprenais le nom de la jeune femme. Elle était fille du vieux marquis et veuve du comte de la Riballière. Entre Creil et Gompiègne, le vieux marquis me racontait son histoire. Entre Gompiègne et Tergnier, je lui racontais la mienne. J'étais un Français d'outre-mer, venu pour la guerre avec lei volontaires de Montevideo, etc. A Tergnier, nous déjeunions à la même table, le marquis, la comtesse et moi... A Anvers, nous descendions au même hôtel, et Versac portait le soir nos deux demandes d'auiience à l'adresse du comte de Blacas à l'hôtel Saint- Antoine. Le marquis, dans sa lettre, avait parlé de moi, et moi, dans la mienne, j'avais parlé du mar- ^uls. Nous faisions un ensemble. Je n'étais plus seul,

j'avais un parrain, et quel parrain! Un marquis avec de grands cheveux d'argent tout bouclés, un ùr majestueux et vcnérable... Enfin, Je t'assure, c'est ce qu'il y avait de mieux dans tout le train.

Le lendemain, nous avons été reçus à ! hôtel Saint- Antoine, tous les trois, dans une série de vingt à vingt-cinq personnes. Ça se faisait comme à Chislehurst, par fournées. Quand le roi est entré, il y a eu une grande émotion. Le vieux marquis surtout était comm^e écrasé. Il est tombé à genoux... on a eu toutes les peines du monde à le relever. Il voulait baiser la main du roi. Il s'est mis à divaguer, à dire que maintenant il pouvait mourir, etc., etc. Nous l'avons ramené à rhôtel du Grand-Laboureur où nous étions descendus. 11 s'est mis au lit. Nous avons passé la soirée près de lui, la comtesse et moi. Huit ou dix personnes de notre fournée sont venues prendre des nouvelles du vieux marquis. Le lendemain nous avons rendu les visites que nous avions reçues. Je suis resté à Anvers jusqu'au départ du roi, voyant beaucoup de monde. Je suis revenu avec un rapport et des notes qui m'ont fait le plus grand honneur.

Et si j'avais eu un peu de fatuité, je pourrais bien dire que la comtesse avait une façon de s'appuyer sur

mon bras et de me regarder très gentiment de côté, quand nous sommes allés voiries tableaux du musée d'Anvers... Ah! j'aurais peut-être pu faire un très beau mariage 1...

— Monsieur Marcou, l'homme est arrivé et la femme l'amène dans le jardin.

Aces mots dits parun des agents, Dubrisart et Marcou se levèrent, traversèrent le jardin et, restant surleseuil de la porte, regardèrent dans la salle. Ils virent venir par le promenoir circulaire Aglaé Ripon au bras d'un petit homme à cheveux rouges, en paletot gris et en chapeau mou. Le petit homme parlait beaucoup, paraissait fort animé. La femme n'avait pas l'air d'entendre. Sa démarche était incertaine... son regard vague. . Elle devait avoir bu beaucoup de vin sucré. Presque constamment, par un geste machinal de la main gauche, elle repoussait ses trois grandes roses rouges qui venaient lui battre la figure. Les deux agents de très près suivaient.

— Le reconnais-tu? dit Marcou à Dubrisart.

— Non, il avait toute sa barbe, il était brun. J«

LA BOULE NOIRE. 22i

vois un homme sans barbe av-i'c d'îs cheveux rouges. Mais nous verrons bien tout à l'heure. J'ai un moyen sûr de savoir si c'est lui...

Q.uand la femme vit la porte du jardin et, quand elle reconnut Dubrisart et Marcou qui, de chaque côté de la porte, attendaient, elle se redressa, se roidit, poussa un cri, voulut se rejeter en arrière. Mais les deux agents empoignèrent Phomme et la femme par les épaules et les poussèrent violemment dans le jardin. Marcou ferma la porte. En ce moment finissait la pastourelle d'un quadrille et cinq cents voix criaient avec fureur : Bis! Bis!

— Lâchez la femme, dit Dubrisart, et apportez l'homme ici, sous ce bec de gaz... Bien... Et toi, mon ami, montre un peu ta main gauche... Allons, ouvre la main, ouvre la main... Ahl les voilà mes trois dents... C'est moi qui t'ai fait cette marque-là en échange de ton coup de couteau... Mettez-lui les menottes... C'est bien Stafner.

Dubrisau et Marcou arrivèrent à dix heures et di-

mie du soir à la préfecture. Un des chefs de service

2t6 LA BOULE NOIRE.

se trouvait là. Ils lui rendirent compte de leur expé« dition.

— C'est bien, leur dit-il, allez, Marcou, ie vous remercie; mais vous, Dubrisart, restez un peu. J'ai une question à vous faire. J'ai eu plusieurs rapports sur les réceptions d'Anvers. Dans un de ces rapports, on me signale comme s'étant montré très violent dans ses paroles un certain baron de Martonne de Lustrac. Il a tenu publiquement, contre M. Thiers, les propos les plus outrageants. Vous n'avez pas vu ce baron de Martonne de Lustrac?

— Si, monsieur, je l'ai vu...

— Eh bien, vous n'en parlez pas dans votre rapport. Pourquoi?

— Parce que c^était moi.

— Je m'en doutais. Voilà ce que c'est que de vouloir faire de la police de fantaisie, chacun pour son compte, sans instructions et sans discipline. A chaque ligne, dans votre rapport, vous parlez d'une comtesse de la Riballière...

— Oui^ qui était fort exaltée, et dont le père...

— Le marquis de Boutasson... Je sais... je sais... Attendez un peu.

Le chef de service alla ouvrir une porte.

LA BOULE NOIRE. aJ7

— Madame Robert, dit-il, voulez-vous venir, s'il vous plaît?

Et le baron de Martonne de Lustrac vit entrer la comtesse de la Riballière, habillée de la façon la plus simple et la plus modes-te. Tous deux, le baron et la comtesse, se regardèrent d'un air interdit, effaré.

— Voici monsieur Dubrisart, madame Robert. Voici madame Robert, monsieur Dubrisart... Kegardez-vous bien tous les deux, je vous prie, et ayez la complaisance, quand vous vous rencontrerez, de ne pas faire de police l'un contre l'autre.

Dubrisart et madame Robert sortirent du cabinet du chef de service, et pendant qu'ils descendaient un des escaliers de la préfecture :

— Il n'y a qu'une chose qui m'intrigue, dit Dubrisart, c'est le vieux. Il avait positivement l'air noble. Où avez-vous déniché ce vieux-là?

— C'est mon père, répondit madame Robert. Il a joué autrefois la comédie. Il était parfait dans les pères nobles.

Mars 187a.

Page 1