CE QUE RAPPELLE LE NOM DE CHASY
Les voyageurs qui se rendent du Canada aux Etats-Unis par le chemin de fer Hudson and Delavvare ont l'agréable surprise d'entendre proclamer un nom français par les employés des trains, non loin de la frontière canadienne, sur les bords du lac Champlain. C'est Chasy, village qui s'élève à l'embouchure d'une rivière qui porte le même nom. Ce nom de Chasy rappelle un souvenir du temps des Français.
Le 7 juillet 1666, dix ambassadeurs onneyouts arrivaient à Québec. Ils venaient traiter de la paix avec les Français, au nom des deux cantons d'Agnier et d'Onneyout. Le traité de paix fut conclu le 12 juillet 1666.
M. de Tracy n'avait guère confiance en la sincérité des Onneyouts. Il s'arrangea pour garder comme otages quelques-uns des ambassadeurs.
Les autres étaient à peine partis depuis trois jours pour leur pays lorsqu'on reçut de fort mauvaises nouvelles du fort Sainte-Anne qu'on venait de terminer sur l'île La Mothe, à l'entrée du lac Champlain. Quelques jeunes officiers du fort ayant voulu se donner le plaisir de la chasse remontaient une petite
rivière près de l'île La Mothe lorsqu'ils furent attaqués par plusieurs jeunes Agniers. M. de Chasy et le capitaine de Traversy avaient été tués et quatre autres, parmi lesquels M. de Leroles, avaient été faits prisonniers.
M. de Tracy était le cousin de M. de Leroles et l'oncle de M. de Chasy. On peut croire que cette trahison l'affecta beaucoup.
Tous ces officiers appartenaient au régiment de Carignan.
A peu près vers le même temps un chef de guerre Agnier se rendit à Montréal. Là, on lui apprit que la paix venait d'être conclue. Il se décida à descendre à Québec.
M. de Tracy le reçut fort bien, et le faisait manger souvent avec le Bâtard Flammand à sa table, car c'était un homme de poids et de considération parmi les sauvages de sa nation.
Nicolas Perrot raconte dans son Mémoire sitr les mœurs des sauvages, etc., (p. 113) ce qu'il advint de ce chef sauvage :
" M. de Tracy donnant un jour à manger, témoigna à table combien la perte qu'il venait de faire de M. son neveu luy estait sensible ; mais que le bien du public l'avait engagé nonobstant cela à donner la paix au Bâtard Flammand qui la luy avait demandée. Cela suffisait pour faire comprendre à ce chef orgueilleux des Aniez la douleur que M. de Tracy ressentait de la mort de M. de Chasy qu'ils avaient tué, et l'obliger par bienséance à
diminuer son orgueil. Mais, loin de compatir à la peine qu'il en marquait, il leva en sa présence et celle de toute la compagnie son bras, se vantant hautement que c'estait le sien qui luy avait cassé la teste. Cette insolence outrée rompit la paix que M. de Tracy avait accordée au Bâtard Flammand, et, faisant dire sur-lechamp à ce chef indiscret qu'il n'en tuerait jamais d'autres, il le fit prendre et lier et, ayant envoyé chercher l'exécuteur, sans le faire mettre en prison, il ordonna qu'il fut étranglé en présence du Bâtard Flammand, et partit peu de temps après (octobre 1666), à la teste de quatorze cents hommes, soldats. Canadiens et Algonkins, accompagné de M. de Courcelles, pour aller contre les Aniez."
Au sujet de la pendaison de ce chef Agnier à Québec en 1666, M. l'abbé Ferland écrit :
"Ni la M. de l'Incarnation ni les Relations des Jésuites ne parlent de ce fait. Nous suivons ici le Journal des Jésuites, dans lequel les événements étaient inscrits, jour par jour, à mesure qu'ils avaient lieu. Nicolas Perrot, qui écrivait plusieurs années après 1666, et qui ne pouvait être conséquemment aussi exact, place ce fait avant l'expédition, et le rapporte différemment. Suivant lui, cet agnier aurait, dans tm repas que M. de Tracy donnait aux chefs iroquois, levé le bras et déclaré hautement que ce bras avait cassé la tête du sieur de Chasy. "Il n'en cassera pas d'autres", aurait répondu le
— lisvieux général, et il aurait aussitôt fait étrangler l'insolent, rompu les conférences qui se tenaient pour la paix, et serait parti pour son expédition contre les Agniers." (1)
M. Ferland qui croyait prendre Nicolas Perrot en défaut est taxé à son tour d'inexactitude par M. Chapais :
" Contrairement à ce que dit ici M.
Ferland par inadvertance, ce n'est pas le Journal des Jésuites mais bien la M. de l'Incarnation qui parle de la pendaison du chef agnier, après le retour de M. de Tracy. La Potherie, dans son Histoire de r Amérique Septentrionale, donne la même version que Perrot, et ajoute que ce chef s'appelait Agariata." (2)
Quoi qu'il en soit, la pendaison du chef Agnier à Québec est certaine. Le seul point en dispute est de savoir s'il fut exécuté avant ou après l'expédition de M. de Tracy contre les cantons iroquois.
A propos de M. de Chasy, nous avons eu la bonne fortune de mettre la main sur l'inventaire des biens meubles laissés par cet infortuné officier.
Le 22 juillet 1666, le notaire Romain Becquet se rendait à la maison du sieur Levasseur, en la haute ville de Québec, oi^i logeait M. de Chasy, et là le domestique du
(1) Cours d'histoire dn Canada, vol. 1, p. 56
(2) Jean Talon, p. 130.
défunt, Paul Darré, lui montrait et indiquait les effets laissés par son maître.
Maître Becquet inventoria dans la chambre de M. de Chasy, lo un châlit de bois de merisier garni d'une paillasse, d'un matelas de coton avec un tour de lit de droguet et de bergame ; 2o un habit d'étamine consistant en un justaucorps doublé de taffetas avec culotte doublée de toile blanche et bas ; 3o un justaucorps de droguet brun doublé de ratine blanche avec une paire de bas brun ; 4o un autre habit d'étoffe brune consistant en un justaucorps garni de bontons et lames d'argent, d'or et ivoire avec culotte doublée de satine blanche, supports et bas ; 5o une peau d'orignal matachée ; 60 un justaucorps bleu sans boutons doublé de taffetas rouge ; 7o une veste de toile blanche avec le ruban noir : 80 deux serviettes de batiste ; 9o trois chemises de toile blanche fine avec une autre chemise un peu plus grosse ; 9o une paire de bas de coton et une paire de chaussons aussi de coton ; lOo six mouchoirs ; lie un bonnet de nuit de laine avec sa coiffe de toile : 12o une épée de longueur avec sa garde et poignée d'argent ; 13o une tasse d'argent ; 14o un baudrier blanc garni de frange de soie.
C'était là tout ce que le brillant officier avait apporté de France. Le tout fut mis dans des coffres fermés à clef et confié à François Masse du Vallin, ami du défunt. Ces effets
furent sans doute envoyés aux parents de M. de Chasy, en France.