‹ Les petites choses de notre histoire (volume 2)Chapitre 15 sur 43 · LE COUREUR DES BOIS DUBOCQ · texte numérisé non relu

LE COUREUR DES BOIS DUBOCQ

A beau mentir qui vient de loin, dit le proverbe. Le drame épouvantable que nous allons raconter se déroula dans les bois et n'eut d'autre témoin que celui qui en fut l'acteur principal, mais les autorités de la Nouvelle- France très scrupuleuses lorsqu'il s'agissait de payer aux coureurs de bois les primes que leur accordait le roi, ajoutèrent foi au récit du nommé Dubocq, le héros de cette tragique aventure. Nous n'avons donc pas à nous montrer plus difficiles que le gouverneur et l'intendant de la Nouvelle-France.

Dans les premières années du dix-huitième siècle le nommé Dubocq, fils d'un sauvage et d'une française, disparu depuis plusieurs mois et qu'on croyait mort, arriva un bon jour à Montréal poussant devant lui deux prisonnières iroquoises et portant au bout d'une longue perche huit chevelures ennemies.

Or, voici la terrible aventure que raconta le métis Dubocq.

— lis- Fait prisonnier par un parti d'Iroquois, — huit hommes et deux femmes, — ceux-ci l'avaient entraîné dans les bois dans l'intention de le brûler vif. ,

Après une marche de plusieurs jours, les Iroquois arrivèrent à un endroit où ils avaient une cache d'eau-de-vie. Il se cabanèrent en cet endroit, résolus à prendre une bonne soûlerie puis à briller leur prisonnier.

Les barbares invitèrent Dubocq à boire avec eux. Celui-ci aimait l'eau-de-vie tout comme les Iroquois mais il connaissait le sort qui l'attendait et il résolut de ne pas s'enivrer, afin de pouvoir se sauver s'ils lui en laissaient la chance.

Comme dit le naïf récit auquel nous empruntons cette aventure, les Sauvages n'ayant pas encore l'usage de la chandelle, leur orgie se déroulait presque à la noirceur. Dubocq en profitait pour verser à côté de lui chaque rasade qu'on lui offrait. De leur côté, les Iroquois buvaient ferme. Au milieu de la nuit, les huit Iroquois et les deux femmes étaient ivres morts.

Que fit alors Dubocq ?

Laissons maintenant parler le soldat, confident du coureur de bois Dubocq :

" Après s'être bien assuré que ces dix personnes dormaient véritablement, Dubocq tint un conseil secret avec lui-même pour résoudre s'il profiterait de sa liberté, en se

sauvant simplement, ou bien si il envoyerait ces gens-là au pays des âmes. C'est ainsi qu'ils parlent. Enfin, il se détermina à cette dernière résolution, néanmoins en donnant la vie aux deux femmes, comme par une espèce de mépris en les regardant comme indignes de sa colère.

'' Il commença par les attacher toutes deux ensemble, prévenu qu'il était, qu'ayant la tête plus petite que les hommes, qu'elles devaient être bien ivres, et plus difficiles à réveiller. Il les lia donc ainsi, ensuite il prit en mains deux gros tisons enflammés, avec lesquels il regarda la contenance de ces gens-là, et ne doutant plus de leur sommeil, il s'arma d'une forte hache, avec laquelle il les salua chacun, les uns après les autres, d'un grand coup sur la tête, et cela d'une vitesse extraordinaire de façon que celui qui remuait le premier était servi de deux ou trois coups de hache qui le mettaient à mort ; il acheva ainsi cette boucherie, et l'expédition entièrement finie, il voulut réveiller les deux femmes, toutefois sans leur faire aucun mal, mais il ne put jamais y parvenir. Ainsi étant lassé de les tourmenter, il prit le parti de passer la nuit à fumer sa pipe à la vue d'un si horrible spectacle.

" Le lendemain matin, au réveil de ces deux dames sauvagesses, il ne manqua pas de leur faire apercevoir qu'elles étaient veuves et devenues ses esclaves, et enfin qu'il leur accordait la vie, à condition qu'elles porteraient

témoignage à la vérité, condition qu'elles acceptèrent avec toute la résignation possible ; mais, au surplus, elles savaient bien que cette scène sanglante n'était pas encore finie et qu'i) y manquait la dernière couche du portrait de l'humanité. Il est bon que tu apprennes que, quand ces gens-là ont tué quelqu'un sur la place, ils en apportent toujours la preuve qui est, selon eux, un trophée qui prouve au juste leur valeur et leur courage ; cette indigne marque est la chevelure humaine qu'ils enlèvent aussi facilement de dessus la tête d'un mortel qu'on peut faire de la peau d'un lapin. Ils coupent la peau de la tête jusqu'à l'os en commençant au milieu du front, en tournant la main par derrière l'oreille, en suivant de même jusqu'à l'endroit où ils ont commencé, et après quelqu'effort de main pour commencer à découvrir le crâne, ils posent la tête à la renverse sur leurs genoux, et sans quitter cette peau, elle vient aussi facilement qu'un gant qu'on veut tirer de la main, après quoi, ils la cousent autour d'un petit cercle d'osier, le préparent et le passent du côté où il n'y a point de cheveux, tout aussi facilement qu'ils font une autre peau de quelqu'animal, et pour finir cet horrible chef-d'œuvre de cruauté, ils les peignent ensuite avec du vermillon, et les ayant attachées à des cercles d'osier comme je viens de le dire, ils les mettent au bout d'une grande baguette de dix à douze pieds de haut. Pour en

revenir à notre vainqueur, après qu'il eut employé le temps qu'il fallait à tout cela, il prit d'une main ses chevelures, et de l'autre les deux femmes liées ensemble, qui ne se faisaient pas prier de marcher ; il les mena ainsi jusqu'aux portes de Montréal, où s'étant arrêté suivant l'usage ordinaire, il fit des cris de mort au nombre de huit, pour faire voir qu'il avait occi huit hommes, suivant la preuve qu'il en avait en main." (1)

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