ISS- LE GOUVERNEUR PERROT ET LE SUPPLICE DE LA CALE-SECHE
François-Marie Perrot, qui fut gouverneur de Montréal puis de l'Acadie, avait la passion de l'argent.
La Hontan dit à son sujet :
"M. Perrot, gouverneur de la place (Montréal), n'a que trois mille livres d'appointements ; mais comme il fait un grand négoce de pelleterie avec les Sauvages, il a, dit-on, amassé cinquante mille écus en fort peu de temps." (1)
M. l'abbé Paillon nous donne sur le gouverneur Perrot des renseignements qui sont loin d'être édifiants :
"Il avait un magasin ouvert à Montréal, oti on le voyait lui-même remplir des barriques d'eau-de-vie, et vendre toutes sortes de marchandises aux Sauvages, les forçant même quelquefois de ne vendre qu'à lui seul leurs pelleteries. Enfin, il trafiquait d'une manière si indigne de son caractère, qu'un jour il vendit à un Sauvage son chapeau, son habit, son baudrier, son épée, jusqu'à ses rubans, ses bas et ses souliers ; et qu'au lieu de rougir de ce commerce honteux, il s'applaudissait ensuite
(1) Voyagea dans l'Amériqne Septentrionale, tome premier, p. 28.
d'avoir gagné 30 pistoles à ce marché, tandis que le Sauvage paraissait dans la place publique, vêtu en gouverneur." (1)
En 1684, grâce à la protection de l'ancien intendant Talon, qui était son oncle, Perrot obtenait le gouvernement de rx\cadie.
Sa conduite en Acadie fut pire encore qu'à Montréal. Il alla jusqu'à commercer clandestinement avec les Anglais. Le roi mit fin à sa carrière le 5 avril 1687, en nommant M. de Menneval gouverneur de FAcadie.
Perrot continua à résider à Port-Royal, où il se livra sans contrainte à sa passion pour le commerce.
M. de Frontenac nous apprend la triste fin de Perrot dans une lettre au ministre datée de Québec, le 20 octobre 1691 :
" Vous avez appris la misérable destinée du Sr Perrot qui après avoir été traité d'une manière inouïe et extraordinaire par les forbans qui l'avaient pris, a enfin perdu la vie à la Martinique, après avoir été dépouillé de beaucoup d'effets qu'il avait dans son vaisseau et d'autres qui étaient restés à Port-Royal, lorsque les Anglais s'en emparèrent l'année dernière."
Le baron de la Hontan, dans une de ses lettres, nous apprend que les Anglais firent subir le supplice de la cale-sèche à M. Perrot.
(1) Tie de Mlle LeBer, p. 306.
La Hontan écrit :
" Ce gouverneur (de Menneval) avait relevé M. Perrot, qui fut cassé honteusement pour avoir fait sa principale occupation de s'enrichir, qui étant repassé ensuite en France revint avec plusieurs vaisseaux chargés de marchandises, pour faire en ce pays la profession d'un négociant particulier. Celui-ci, dans le temps de son gouvernement, laissa prendre aux Anglais plusieurs postes avantageux sans se donner aucun mouvement ; il se contentait d'aller dans des barques de rivière en rivière pour trafiquer avec les Sauvages, et après sa cassation, non content de faire son commerce sur les côtes de l'Acadie, il voulut aller sur celles des Anglais, mais il lui en coûta cher, car quelques corsaires l'ayant surpris, enlevèrent ses barques et lui donnèrent ensuite la calesèche, dont il mourut sur le champ." (1)
En quoi consistait le supplice de la calesèche dont parle ici le baron de La Hontan ?
La cale est un terme de marine par lequel on désigne le lieu le plus bas du vaisseau, la partie qui entre dans l'eau sous le franc tillac, et qui est dans un bâtiment de mer ce qu'est la cave dans un bâtiment de terre.
La cale est aussi l'action par laquelle on plonge quelqu'un dans l'eau.
(1) Noaveaux Toyages, édition de 1703, p. 17.
Le Dictionnaire de Trévoux nous fait connaître les différents supplices de la cale chez les peuples anciens.
La cale fut autrefois un passe-temps dont usaient les Goths par forme d'exercice, comme le dit Olaùs Magnus.
Chez les Celtes et les Français la cale était plutôt un supplice. Au rapport de Tacite, il en était de même chez les Allemands. Ceux-ci la pratiquaient surtout contre les infâmes et les fainéants.
En France, le supplice de la cale fut longtemps en usage. A Marseille et à Bordeaux, les hommes et les femmes de mauvaises vie étaient condamnés à la cale ou à être baignés. On les enfermait nus ou en chemise dans une cage de fer amarrée à la vergue ou au palan d'une chaloupe, et on les calait plusieurs fois dans la rivière. On en faisait autant à Toulouse aux blasphémateurs. A Marseille, la cale était plutôt un châtiment pour les gens de mer. On les attachait à une corde et on les jetait dans la mer du haut de la vergue du grand mât. Plus la faute était forte plus les cales ou plongées se répétaient. Quelquefois on attachait un boulet de canon aux pieds des coupables, ce qui rendait la chute plus rapide et le supplice plus rude.
Voici maintenant en quoi consistait le supplice de la cale-sèche. On suspendait le patient à une corde raccourcie qui ne descendait qu'à cinq ou six pieds de la surface de la mer
ou de la terre. C'était une espèce d'estrapade. Ce châtiment était le plus souvent public c'està-dire qu'on tirait un coup de canon pour inviter les marins de l'escadre ou de la flotte à être spectateurs du châtiment.
Chez les Hollandais on avait une autre sorte de supplice qu'on appelait la grande cale ou la cale par dessous la quille. On attachait le coupable à une corde par le milieu du corps, puis on le jetait à la mer. Des matelots placés du côté opposé à la chute tiraient alors promptement la corde qui était passée par dessous la quille. Le coupable attaché à cette même corde passait ainsi sous le vaisseau. La grande cale était un supplice rude et dangereux.