LE PILOTE CANADIEN PIERRE ALLEMAND
Voici un Allemand, mais comme c'est un Allemand qui vient de France il est le bienvenu parmi nous. D'ailleurs, nous croyons qu'il n'avait d'Allemand que le nom.
Il était originaire de Saint-Sauveur, évêché de La Rochelle, et était le fils de Claude Allemand et de Marie Maudet.
Il embrassa la carrière de marin et fit plusieurs voyages au Canada avant de s'y établir définitivement.
Dans l'automne de 1681, les nommés Chouart et Radisson, qui devaient jouer un certain rôle un peu plus tard, proposèrent à M. Charles Aubert de la Chesnaye, riche marchand de Québec, une expédition à la baie d'Hudson pour y faire la traite avec les Sauvages.
Les deux compères n'avaient pas d'argent. Ils mirent dans l'expédition leur expérience de la mer, leur énergie et leur audace à toute épreuve. M. de la Chesnaye s'engagea à fournir deux petits navires, les provisions et agrès nécessaires.
Les deux navires partirent de Percé le 11 juillet 1682. L'un des vaisseaux était commandé par Radisson et l'autre par Chouart.
Pierre Allemand fit partie de l'expédition
de même que Jean-Baptiste Godefroy, interprète. Tous deux rendirent des services signalés.
L'expédition repartit de la baie d'Hudson le 27 juillet 1683, et arriva à Québec à la fin d'octobre. Le voyage avait été très fructueux. ( 1 )
Dans l'été de 1684, les intéressés du commerce de la Baie d'Hudson envoyaient deux barques pour hiverner dans la rivière de Bourbon ou port de Nelson, à la baie d'Hudson. L'intention des associés était de faire la traite avec les Sauvages. Cette expédition était sous le commandement de M. Claude de Bermen de la Martinière, conseiller au Conseil Souverain.
M. de la Martinière amena Pierre Allemand avec lui en qualité de pilote.
Le 13 novembre 1686, le marquis de Denonville rendait compte au ministre du voyage de M. de la Martinière à la baie d'Hudson :
" Je vous dirai seulement, Monseigneur, à leur sujet (les intéressés du commerce de la baie du Nord), écrivait-il, que les deux barques qu'ils envoyèrent l'été passé (l'été de 1684), pour hiverner dans la rivière de Bourbon ou port de Nelson sont arrivés peu de jours avant le départ de M. l'intendant pour TAcadie, comme j'étais à Montréal.
(1) N. E. Dionne, Chonart et Radisson, pp. 107 et seq.
" Elles ont hiverné dans une petite rivière qui se décharge dans celle de Sainte-Thérèse, tout vis-à-vis le poste que les Anglais occupent située dans une langue de terre entre Tembouchure de la rivière de Sainte-Thérèse et celle de Bourbon.
" Si le sieur de la Martinière qui commandait les deux barques avait été plus entreprenant avec ses hommes, il aurait pu enlever le poste de ces voleurs qui y ont plusieurs pièces de canon, mais il se contenta de songer à s'établir dans cette petite rivière oii il a passé l'hiver dernier. A la fin de mars, il alla prendre un poste trois lieues audessus du poste des Anglais, dans une île où il entra sur les glaces laquelle est au milieu de la rivière Sainte- Thérèse qui est justement l'endroit où le fripon de Radisson surprit Chouart, son neveu, et les autres Français qu'il tient avec lui avec tous les castors qu'il avait traité pour nos intéressés.
" Dans cette île, le dit sieur de la Martinière fit son magasin qu'il traita aux Sauvages qui y vinrent après la fonte des glaces, et en quinze jours du mois de juin il fit pour dix mille écus de pelleteries. Les vivres leur manquant, le sieur de la Martinière fut obligé de quitter ces postes, et ne croyant pas y pouvoir laisser des hommes et marchandises en sûreté fit embarquer tout son monde et ses marchandises pour revenir. Sur la route nos deux barques en rencontrèrent une anglaise qu'ils
prirent, et, quelques jours après, un vaisseau anglais, qui est celui qui porte Radisson, venant d'Angleterre, leur donna chasse et les contraignit de se sauver dans une baie où le vaisseau anglais ne les pouvant suivre mouilla devant elles et resta à l'ancre cinq jours durant ; après quoi il se retira et nos barques avec leur prise se voyant en liberté s'en vinrent ici." (1)
Puis le marquis de Denonville parlait du pilote Allemand au ministre :
" Le sieur de la Martinière avait avec lui un jeune homme de ce pays nommé Allemand qui lui servait de pilote duquel j'espère tirer une carte cet hiver selon les mémoires qu'il a pu prendre des Sauvages avec lesquels il a fait presque toute la traite. Si ces mémoires sont justes, vous voirez (verrez) Monseigneur, que la plus grande partie de nos pelleteries qui viennent du côté du lac Supérieur et surtout du lac des Assinibois passeront aux Anglais par cette rivière de Sainte-Thérèse, si on les laisse tranquilles dans leurs établissements.
*' Il n'y a, Monseigneur, qu'un moyen pour remédier à cela qui est d'appuyer notre Compagnie qui n'est pas en état de faire la dépense de bâtiments propres pour soutenir les efforts
(1) Le Père Silvy, Jésuite, qui accompagna M. de la Martinière à la baie d'Hudson en qualité d'aumônier, tint un journal, jour par jour, de cette expédition. Il a été publié en 1904 par le Père de Rochemonteix dans son ouvrage Relation par lettres de l'Amérique Septentrionale (anné^ 1709 et 1710).
de ceux des Anglais. Selon ce que j'apprends de cette rivière il faut des vaisseaux plats qui ne tirent pas plus de neuf pieds d'eau. Si Allemand n'avait pas été incommodé depuis son arrivée, j'aurais tâché de vous envoyer dès cette année ]a carte que je projette de lui faire faire cet hiver, que j'aurai l'honneur de vous envoyer à la première occasion.
'* Je prendrai la liberté, Monseigneur, de vous dire encore une fois que nous pourrions trouver ici des jeunes gens très propres à faire de bons pilotes, si vous vouliez bien avoir la bonté d'en entretenir quelques-uns ici. Cela donnerait de l'émulation d'en faire d'autres dont un jour vous pourriez tirer du service. Celui-ci dont j'ai l'honneur de vous parler me parait un fort bon sujet." (1)
En 1686, Allemand fit partie de la fameuse expédition envoyée à la baie d'Hudson sous le commandement de M. de Troyes. Il avait la charge de commissaire des vivres. On sait que cette expédition se fit par terre, mais il était entendu que si, une fois rendus à la baie d'Hudson, les braves soldats et Canadiens de M. de Troyes s'emparaient d'un vaisseau anglais, le retour se ferait par la mer et que le commandement du vaisseau serait donné à Pierre Allemand.
L'expédition partit de Montréal en mars
(1) Archives du Canada, Correspondance générale, voL 3.
1686. Nous ne raconterons pas ici cette hardie randonnée. Qu'il nous suffise de dire que Pierre Allemand rendit de très grands services à M. de Troyes pendant ce périlleux voyage.(l)
Le 6 novembre 1687, MM. de Denonville et Champigny écrivaient au ministre :
" Nous vous envoyons un mémoire de Allemand qui s'offre de continuer la carte de la navigation du golfe et du fleuve que le sieur desHayes avait commencée. Il serait bien nécessaire, Monseigneur, que cet ouvrage se continuât ; il est assez joli garçon et entendu." (2)
Le mémoire ou placet de Pierre Allemand se lisait comme suit :
" Dit qu'il a une entière connaissance de toutes les côtes de Canada par les fréquentes navigations qu'il a faites, il offre si on veut lui donner le commandement d'une corvette de 30 à 40 tonneaux et l'entretenir de lever des plans de tous les ports et anses des dites côtes, rechercher les endroits propres tant pour établir des pesches que la traite avec les Sauvages Esquimaux, de dresser des cartes justes de toutes les côtes.
''D'enseigner la navigation à ceux du pays
(1) Sur le voyage de M. de Troyes à la baie d'Hudson on peut consulter le Journal de l'expédition du chevalier d« Troyes à la bais d'Hudson en 1686, édité et annoté par l'abbé Ivanhoe Caron.
(2) Archives publiques du Canada, Correspondance générale, vol. 9.
qui la voudront apprendre comme aussi les manœuvres, le canonnage et les constructions, en sorte que dans 2 ou 3 ans, la colonie se trouverait fournie de toutes sortes de gens propres à la navigation. Cela donnerait occasion aux marchands établis en Canada d'employer des vaisseaux aux pêches de la morue, des saumons, harengs et autres poissons qui sont en grand nombre sur les côtes. Cela donnerait encore lieu de faire la traite avec les Sauvages que les Français ne connaissent pas, et qui vendent les pelleteries aux Anglais et Hollandais, qui en tirent des profits considérables."
Il n'appert pas que le placet de Pierre Allemand fit une grosse impression sur le ministre.
L'année suivante, en 1688, Pierre Allemand se rendait en France et présentait le mémoire suivant au ministre de Seignelay :
" Monseigneur,
" Pierre Allemand ayant acquis une entière connaissance de toutes les côtes du Canada par les fréquents voyages qu'il a faits tant allant et venant en France, à l'Acadie, et le long des côtes depuis Québec jusque dans la Baie d'Hudson, où il a commandé les vaisseaux de la compagnie de la dite Baie, à qui le Roi a accordé le commerce des pelleteries dans le dit pays représente très humblement à votre grandeur que le Canada étant entièrement dépourvu
de pilotes et matelots, les côtes de Labrador, terreneuve et du Golfe St-Laurent étant si peu connues que dans l'année 1686, il s'est perdu trois navires, un dans le golfe ,et deux dans le fleuve, il serait très nécessaire pour le pays et l'établissement du commerce que le Roi accordât un petit navire ou corvette de quarante à cinquante tonneaux, construit et entretenu dans le pays à peu de frais, en envoyant les agrès de France, et si votre grandeur sur le rapport que lui a pu faire Monseigneur de St-Valliez (sic) de sa conduite et capacité dans la navigation le jugeait capable de monter le dit navire, il lèverait des plans de tous les ports et havres des dites côtes, rechercherait les endroits propres tant pour établir des pêches, que la traite avec les Sauvages Esquimaux, dresserait des cartes justes de toutes les côtes, enseignerait la navigation à ceux du pays qui la voudraient apprendre, qui seraient en assez bon nombre, apprendrait les manœuvres le canonnage et les constructions à ceux qui se présenteraient, tellement que dans deux ou trois ans le pays se trouverait fourni de toutes sortes de gens propres à la navigation ce qui ferait que les marchands établis dans la colonie auraient des vaisseaux qu'ils emploieraient aux pêches de morues, saumons, harengs, loups de mer, marsoins, baleines, et autres poissons, qui sont en grand nombre sur les côtes du pays, et à la traite avec les Sauvages qu'on n'a encore point
vus venir commercer avec nous, au contraire, traitant avec les Anglais ou Hollandais qui en tirent des profits considérables et qui s'établissent actuellement dans l'Ile de terre-neuve et sur les costes du Labrador.
" MM. de Denon ville et Champigny et M. de St-Valliez savent la nécessité et le besoin qu'a le pays que le présent mémoire soit exécuté et tout le pays continuera avec un grand zèle ses prières pour l'accomplissement de vos glorieux desseins." (1)
La démarche personnelle de Pierre Allemand n'eut pas plus de succès que la lettre du marquis de Denonville. Le puissant ministre de Seignelay avait bien d'autres chats à fouetter que d'écouter les demandes d'un simple pilote canadien.
Au printemps de 1689, Pierre Allemand eut un grand honneur. C'est lui qui conduisit Mgr de Saint-Vallier à Terreneuve et à l'Acadie. Le navire de Allemand arriva à Plaisance le 21 juin. Mgr de Saint-Vallier et ses deux compagnons de voyage, les Pères Récollets Sixte LeTac et Joseph Denis,restèrent à Terreneuve jusqu'au milieu de juillet. Puis ils s'embarquèrent pour les îles Saint-Pierre et Miquelon. L'évêque revint ensuite sur ses pas pour faire la visite de l'Acadie. Allemand ne
(1) Archives publiques du Canada, Correspondance générale, vol. lÔ.
revint à Québec qu'à l'automne avec son distingué passager. (1)
Pierre Allemand décéda prématurément à Québec le 27 mai 1691.
Il avait épousé à Québec, le 13 novembre 1685, Louise-Marguerite Douaire de Bondy, fille de Thomas Douaire de Bondy et de Marguerite de Chavigny. Une de ses filles devint la femme de Jean-Baptiste Charets, de la famille des Charets, de la Pointe-Lévy.Sa veuve se remaria, en 1693, à Nicolas Pineau. Pierre Allemand avait aussi un fils qui porta le même prénom que lui, mais ce Pierre Lallemand ne pas avoir laissé de postérité.