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LE FONDATEUR DE TORONTO

Le sieur de Laviolette ne fit que passer aux Trois-Rivières. M. Bissot de Vincennes établit le poste de Vincennes et ne fit rien autre chose pour développer l'immense région qui porte aujourd'hui le nom d'Indiana. Cependant Trois-Rivières reconnaît M. Laviolette comme son fondateur. Pareillement, la ville de Vincennes et tout l'état de l'Indiana réclament M. Bissot de Vincennes comme leur véritable fondateur.

Si on reconnaît comme fondateur celui qui donne la vie à la première agglomération sur un site quelconque où se développe plus tard une ville, nous avons le droit d'afiirmer que le fondateur de Toronto, la ville reine, est un Canadien-Français.

Le fait ne plaira pas à tous, surtout à ces fanatiques qui clament que les Canadiens-Français n'ont rien fait en dehors de la province de

(1) Nous avons ejnprunté nos données sur le camail h des notes de M. l'abbé Charles Trudelle et de MM. J.-Edmond Roy et Eugène Rouillard publiées dans le Bulletin des Recherches Historiques.

Québec, mais nous n'y pouvons rien. On ne détruit pas l'histoire comme on fait disparaître les écoles et la langue d'une minorité.

Voici le cas.

Le 9 octobre 1749, M. de la Jonquière, gouverneur de la Nouvelle-France, écrivait au ministre Rouillé :

*' Les nations sauvages du nord passent ordinairement à Toronto sur la côte ouest du lac Ontario, à vingt-cinq lieues de Niagara et à soixante-quinze lieues du fort Frontenac pour aller à Chouaguen porter leurs pelleteries. Il est très à propos d'établir un poste dans cet endroit et d'y envoyer un officier, quinze soldats et quelques ouvriers pour y construire un petit fort de pieux. On ne saurait prendre trop de précautions pour empêcher les dits Sauvages de continuer leur commerce avec les Anglais : ils trouveront dans ce poste ce dont ils pourront avoir besoin à aussi bon marché qu'à Chouaguen." (1)

I^ 15 avril 1750, M. Rouillé approuvait le projet du poste de Toronto. Sa réponse à M. de la Jonquière n'arriva à Québec que dans les premiers jours de l'été. Les communications entre la France et le Canada étaient plutôt lentes à cette époque. La vapeur pas plus que l'électricité n'avaient encore transformé le mode de transport.

(1) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 93.

Mais le gouverneur de la Jonquière, présumant l'approbation du ministre, dès le petit printemps de 1750, avait donné ordre au chevalier de Portneuf, enseigne dans les troupes du détachement de la marine, qui faisait dans le moment partie de la garnison du fort de Frontenac, de se rendre à Toronto avec un sergent et quatre soldats. En même temps, l'intendant Bigot avait envoyé de Montréal un parti avec les marchandises nécessaires pour faire la traite au nouveau poste pour le compte du roi.

Le 20 mai 1750, le chevalier de Portneuf était rendu à Toronto. Il se mit immédiatement à l'œuvre et en moins de deux mois on construisait un petit fort de pieux et une petite maison pour mettre les effets du roi en sûreté.

Voilà l'embryon de la grande ville de Toronto ! Paris, d'ailleurs, n'a pas eu des commencements plus glorieux. Les grandes choses ont toujours d'humbles origines.

Le 17 juillet 1750, M. de Portneuf et le commis envoyé par l'intendant Bigot repartaient de Toronto, l'un pour Frontenac et l'autre pour Montréal.

Pendant leur séjour de moins de deux mois à Toronto, ils avaient fait soixante-dix-neuf paquets de pelleteries évaluées «à 18,000 livres. ( 1 )

(1) Lettre de M. de la Jonquière au ministre, 12 août 1750. — Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 93.

Le fort bâti à Toronto reçut le nom de fort Rouillé en l'honneur du ministre de la marine qui en avait approuvé l'établissement.

La maison de traite de Toronto ayant été jugée trop petite pour contenir les effets du roi, M. de la Jonquière décida de faire construire un nouveau fort, un logement pour l'officier commandant, un corps de garde, un magasin et une boulangerie.

C'est encore le chevalier de Portneuf qui fut chargé de ces travaux.

La lettre de M. de la Jonquière à M. de Rouillé, du 6 octobre 1751, donne d'intéressants renseignements sur les travaux accomplis à Toronto par M. de Portneuf.

" J'eus l'honneur, disait-il, de vous rendre compte par ma lettre du 20 août de l'année dernière que la maison de traite établie à Toronto étant trop petite pour contenir les effets du roi j'y ferais faire un fort de pieux, un logement pour l'officier commandant, un corps de garde, un magasin et une boulangerie.

*' On a travaillé pendant tout l'hiver à ces ouvrages ,1e sieur chevalier de Portneuf, officier de la garnison du fort Frontenac, y est arrivé le 23 avril. Il a trouvé que les travaux étaient assez avancés.

" Le fort est de pièces sur pièces tout de chêne. Il est entièrement fermé et le gardemagasin logé ; les autres bâtiments ne sont point finis, la plus grande partie des ouvriers

n'ayant pu travailler avec assiduité à cause des maladies qu'il ont eu.

'* Comme dans ce fort il n'y a aucun endroit propre à mettre la poudre en siireté, le dit sieur de Portneuf a fait préparer de la pierre pour faire une petite poudrière.

" Il m'a observé que la situation des lieux est très avantageuse pour l'établissement d'un moulin à scie, le ruisseau fournissant de l'eau en abondance toute l'année, sur quoi je conférerai avec M. l'intendant. Et nous aurons l'honneur de prendre vos ordres, si nous estimons que ce moulin soit utile au service du roi.

" Tous les ouvrages ont été faits avec beaucoup d'économie et il est certain qu'à quelque grand marché qu'on ait donné les marchandises, la traite qu'on a fait cette année avec les Sauvages fera rentrer les fonds que le Roi a fait tant pour ce fort que pour munir le magasin." (1)

Le fort Rouillé que le populaire désigna plutôt sous le nom de fort Toronto exista jusqu'à la fin du régime français au Canada. Toronto retomba alors dans sa solitude sauvage jusque vers l'année 1793, oii il devint Muddy York, nom qu'il garda assez longtemps.

On a élevé dans l'enceinte du terrain de l'exposition, à Toronto, une très jolie colonne

(1) BoIIetin des Recherches Historiques, vol. V, p. 138.

commémorative qui indique le site précis de l'ancien fort Rouillé.

Pierre Robineau, chevalier de Portneuf, qui établit le fort de Toronto, né à Montréal, le 19 aoijt 1708, était le deuxième fils du troisième baron de Portneuf. C'est son frère aîné, l'abbé de Portneuf, curé de Château- Richer, qui fut massacré par les Anglais avec sept de ses paroissiens en août 1759. Promu capitaine en 1757, le chevalier de Portneuf continua à servir jusqu'à la Conquête. A l'automne de 1761, il s'embarqua sur l'Auguste pour passer en France et il périt dans le naufrage de ce vaisseau sur la côte du Cap- Breton.

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