LOUISE CADET, LA BELLE AMAZONE AVENTURIERE
Les Rouffio appartenaient à une bonne famille bourgeoise de Montauban, en Guienne. En 1752, l'aîné de la famille, Jean-Jacques Rouffio, s'associa avec ses frères François, Etienne, Jacob-Dominique, Pierre et Joseph, et son beau-frère, François Romagnac, pour faire le commerce tant en l'Ancienne France qu'en la Nouvelle-France.
Quelques mois après l'arrivée de Joseph Rouffio, le cadet des frères Rouffio, dans la Nouvelle-France, il lui arriva une aventure qui faillit tourner à mal. Il s'amouracha, alors qu'il n'avait pas encore vingt ans, d'une fille du pays, Louise Cadet, née du mariage d'Augustin Cadet, maître boucher, et de Louise-Elisabeth Lambert.
Louise Cadet qui, dit la chronique du temps, était une des plus belles personnes de la colonie, n'avait pas dix-sept ans lorsqu'elle se lia d'amitié à Joseph Rouffio.
Le jeune Rouffio était de la religion huguenote et son frère, Jean Rouffio, s'opposait de toutes ses forces à ce qu'il unît son sort à Louise Cadet, d'abord parce qu'il le trouvait trop jeune et ensuite parce qu'il ne voulait point le voir abjurer la religion dans laquelle il avait été élevé.
Mais peut-on arrêter les projets de deux amoureux bien décidés ? Un bon jour, Joseph Rouffio enleva la belle Louise Cadet de la maison paternelle.
Ce fut tout un émoi dans la ville de Québec. On rattrapa les deux fugitifs. Louise Cadet fut enfermée à l'Hôpital-Général et Joseph Rouffio alla expier dans les prisons de la Prévôté sa téméraire entreprise.
Le rapt d'une fille mineure était une offense excessivement grave sous l'ancien droit français. Aussi, Jean Rouffio, chef de la société
de commerce de ce nom, effrayé des conséquences qui pourraient suivre la folle action de son frère, résolut de faire un compromis honorable avec Augustin Cadet, le père de la belle adorée. Louise Cadet, au dire de sa famille, était extrêmement repentante du chagrin qu'elle lui avait causé. C'était l'amour extrême qu'elle portait à Joseph Rouffio qui l'avait entraînée à se laisser enlever de la maison paternelle. Elle était convaincue que son amant la voulait épouser. Elle en offrait une preuve bien importante, c'est que celui-ci, élevé dans la religion huguenote, faisait depuis plusieurs mois des démarches pour être instruit dans le catholicisme et faire abjuration de ses erreurs. C'est son frère Jean Rouffio qui s'était toujours opposé à sa conversion. En brusquant les choses, les deux amoureux avaient espéré obtenir enfin un consentement qui se faisait trop longtemps attendre. Jean Rouffio, de son côté, était bien convaincu de l'amour que son frère portait à Louise Cadet. Aussi, pour éviter plus grand mal, il convint avec Augustin Cadet que consentement serait donné à l'union des deux amoureux. Jean Rouffio s'engagea de plus à payer sept mille livres de dédommagement si son frère refusait de contracter mariage. ( 1 ) Augustin Cadet avait porté plainte à la Prévôté de Québec contre le ravisseur de sa fille. Une fois son arrangement conclu avec
(1) Acte de Jean-Claude Panet, notaire k Québec, 6 août 1753.
Jean Rouffio, il voulut se désister de sa plainte. Mais les autorités judiciaires ne voulurent pas entendre parler d'accommodement sur une offense aussi grave, et il fallut que la justice eut son cours.
Le 27 aoiit 1753, après information faite par le prévôt, Joseph Rouffio convaincu du rapt de Louise Cadet, fut condamné à servir comme forçat sur les galères du roi à perpétuité et à voir ses biens confisqués.
On appela de ce jugement au Conseil Supérieur de la colonie. Ce dernier mitigea quelque peu cette sentence rigoureuse. Le 25 septembre 1753, il condamna Joseph Rouffio à être banni de la colonie pendant neuf ans ou à payer 10,000 livres de dédommagement à Louise Cadet, à moins qu'il ne préférât épouser cette dernière. S'il refusait le mariage il devait garder prison jusqu'au paiement des 10,000 livres. Au cas contraire, le coupable devait faire abjuration et être conduit directement de la prison à la chapelle du Palais pour y contracter son union.
Le lendemain de cette sentence originale, sur la réquisition de Augustin Cadet, le notaire Jean-Claude Panet se transportait à la prison afin de connaître officiellement la décision de Joseph Rouffio. Celui-ci après avoir longtemps délibéré avec son frère et son notaire, déclara qu'il ne voulait plus se marier et qu'il préférait payer les 10,000 livres de dédomma-
gement, ce qui fut fait séance tenante, et Augustin Cadet en donna quittance.
Le 17 octobre 1753, Joseph Cadet, maitre boucher du Roi, celui que l'on connait dans notre histoire sous le nom du munitionnaire Cadet, et qui était cousin de Louise Cadet, déclarait avoir reçu d'Augustin Cadet 6,000 livres des deniers de Rouffio qu'il promettait remettre à sa cousine à son âge de majorité ou lors de son établissement. Il donnait comme garantie de ce remboursement ses propriétés de la Canoterie. à Québec.
Deux ans après cette étrange aventure, les amours de Joseph Rouffio et de la belle Louise Cadet reprenaient. Les amoureux décidèrent de se marier et Louise Cadet exigea du R. P. Le Bausais, Jésuite, des sieurs Payât l'abjuration de son futur.
L'abjuration solennelle de Joseph Rouffio eut lieu le 5 janvier 1755, comme en fait foi l'acte suivant signé par M. Récher, curé de Québec :
" Le cinq de janvier mil sept cent cinquante cinq, en vertu de la commission spéciale de Mgr de Pontbriand, évêque de Québec, nous soussigné curé de la paroisse du dit Québec, avons reçu l'abjuration de la religion prétendue réformée et la profession de foi de la religion catholique, apostolique et romaine qu'a faite entre nos mains le Sr Joseph Rouffio, âgé de vingt-cinq ans, natif de Mon-
tauban ; et lui avons donné l'absolution des censures par lui encourues ; et ce en présence du R. P. Le Bansais, Jésuite, des sieurs Payât et Coton soussignés, ainsi que le dit Joseph Rouffio,et grand nombre d'autres témoins." ( 1 )
La célébration du mariage eut lieu trois mois plus tard, le 8 avril 1755, dans l'église cathédrale de Québec.
Le 8 mai 1755, Rouffio acceptait la reconnaissance que Joseph Cadet avait signée le 17 octobre 1753. (2)
Il ne faut pas croire, toutefois, que le mariage de Joseph Rouffio eut lieu sans l'opposition de son frère aîné. Celui-ci en appela à la Prévôté qui, le 23 janvier 1755, le débouta de son action. Le Conseil Supérieur renversa à son tour le jugement de la Prévôté, mais décida que Joseph Rouffio pourrait se marier sur avis d'un conseil de famille et avec l'autorité d'un tuteur ad hoc qui fut François Lemaître Lamorille. (3)
Le mariage de Joseph Rouffio le brouilla complètement avec sa famille. Le 18 juillet 1755, la société qu'il avait avec ses frères fut dissoute. On lui remit pour sa part une somme de 16,000 livres. (4) Joseph Rouffio continua à faire seul le commerce à Québec. Le 18 août
(1) Archives de l'archevêché de Québec, registre des abjurations.
(2) Registre de la Prévôté de Québec, pp. 18 et 19.
(3) Rapports Judiciaires révisés, vol. I, p. 48.
(4) Acte de Jean-Claude Panet, notaire à Québec.
1755, son frère Jean- Jacques Rouffio faisait son testament et le déshéritait complètement. Il léguait lo à sa mère, Marquise Nègre, veuve Jean-Jacques Rouffio, sa légitime dans la succession de son père ; 2o à Marie Rouffio, sa sœur, mariée à M. Romagiiac, 800 livres et à ses deux fils chacun 300 livres ; 3o 2,000 livres à son frère François Rouffio ; 4o 1,400 livres chaque à Etienne Rouffio et Pierre Rouffio, ses frères ; 5o 1 ,200 livres à Marie Rouffio, la plus jeune de ses sœurs ; 6o 5 sols à Rachel Rouffio, sa sœur, épouse du notaire Plamade, de Montauban ; 7o 5 sols à son frère Joseph Rouffio. (1)
Joseph Rouffio passa en France aussitôt après la conquête. Il revint dans la Nouvelle- France après le traité de paix pour y régler ses comptes. En octobre 1764, il déclarait qu'il avait reçu depuis son retour dans la colonie, de diverses personnes qui lui devaient, 1096 louis en ordonnance, qu'il avait été obligé d'accepter faute d'autre paiement. (2) Le 26 octobre 1764, Joseph Rouffio s'embarquait pour la France sur le navire le Royal George, capitaine Thomas Lynch.
(1) .\cte de Jean-Claude Panet, notaire à Québec.
(2) Acte de Jean-CIaudc Panet, notaire à Québec.