LES JESUITES CANADIENS SOUS LE REGIME FRANÇAIS
Le savant suédois Peter Kalm qui visita la Nouvelle-France dans l'été de 1749 a laissé une relation de son voyage en Amérique qui a été traduite en allemand, en hollandais, en anglais et en français.
Kalm était un observateur très sagace. On trouve dans son livre une foule de petits détails
(1) Ordonnances des Intendants, cahier 12, folio 93.
intimes sur les mœurs et coutumes de nos ancêtres qu'on chercherait vainement ailleurs. Luthérien de religion, Kalm professait cependant un grand respect pour le catholicisme.
Le savant suédois cite en français dans son livre un proverbe qu'il prétend avoir recueilli dans la Nouvelle-France: "Pour faire un récollet,il faut une hachette,pour un prêtre un ciseau, mais pour un Jésuite il faut un pinceau." Si ce dicton a réellement circulé dans notre pays il était aussi flatteur que juste pour nos anciens missionnaires jésuites.
Au sujet des mêmes Pères Jésuites, Kalm, expliquant que les sujets canadiens devaient aller faire leur noviciat en France, ajoute :
" Aucun Jésuite canadien n'est retourné en Canada."
Cette phrase laisse soupçonner que les supérieurs de la Compagnie de Jésus avaient un but quelconque en empêchant les Jésuites canadiens de retourner dans leur patrie.
Un écrivain canadien qui n'aimait pas les Jésuites a profité de la phrase ambiguë de Kalm pour écrire que " lorsque l'un des nôtres entrait dans l'ordre des Jésuites, on l'expédiait en Europe, afin que sa présence parmi les siens ne ralliât point autour de lui une force " canadienne " en opposition à la dictée " française."
Voilà un commentaire bien injuste pour les Jésuites.
Sait-on combien il y avait de Canadiens-
Français dans la Compagnie de Jésus à l'époque où Kalm écrivait ? Bien juste trois : le Père Michel Baudoin, né à Québec le 8 mai 1692, le Père François-Xavier Duplessis né à Québec le 13 janvire 1694, et le Père Joseph -Nicolas Marte) né à Québec le 21 avril 1721.
Ces Pères furent d'ailleurs les trois seuls Jésuites nés au Canada pendant toute la durée du régime français.
Quand Kalm passa ici en 1749, il y avait déjà plus de vingt ans que le Père Baudoin, qui eut l'honneur d'être le premier Jésuite canadien, exerçait son ministère en Amérique. Le champ de son action était en Louisiane mais c'est luimême qui l'avait choisi puisque c'est à sa propre demande qu'il fut envoyé dans cette région. Et la preuve que le supérieur général ne tenait pas ce Jésuite canadien sous le boisseau, c'est qu'il fut pendant plusieurs années supérieur des missions de la Louisiane.
Le Père de Rochemonteix dit du Père Baudoin :
" Pendant les vingt ans que le P. Baudoin resta avec les Chactas, il fut plus d'une fois sur le point d'être massacré ; mais la mort n'effrayait pas cet apôtre, qui avait fait le sacrifice de sa vie le jour où il quitta la France, et il n'abandonna ce peuple rebelle à ses enseignements que pour prendre, à la Nouvelle- Orléans, la direction de tous les missionnaires,
à la place du P. de Vitry, décédé en 1750." (1)
Le Père Duplessis, le deuxième Jésuite canadien, ne revint pas, lui non plus, dans la Nouvelle-France, mais on peut être certain que ce ne fut point la peur de la force "canadienne" contre la dictée '* française " qui engagea ses supérieurs à le garder en France.
En 1749, le Père Duplessis était déjà un des grands orateurs de la chaire en France, Ses missions attiraient des foules considérables et produisaient des conversions nombreuses. Les supérieurs du Père Duplessis le gardaient en France parce qu'il y faisait plus de bien qu'il aurait pu en faire parmi les sauvages très sensibles à l'éloquence indigène mais absolument indifférents aux belles phrases françaises.
Qu'on lise, d'ailleurs, le beau livre consacré au Père Duplessis par feu M. J.-Edmond Roy et on comprendra bien vite que l'apostolat de l'éloquent Jésuite était plus utile en France que dans sa propre patrie.
Reste le Père Martel. S'il n'était pas encore revenu dans la Nouvelle-France en 1749, la raison en est très simple. Son noviciat n'était pas terminé. Le Père Martel revint au Canada plus tard et mourut ici en 1772.
La phrase de Kalm : " Aucun Jésuite canadien n'est retourné en Canada," prise
(1) Les Jésaites de la Nonvelle-France aa XVUIe siècle,
vol. 1er, p. 383.
littéralement, était vraie, mais elle n'en était pas moins injuste pour les Jésuites.
Kalm, d'ordinaire honnête et juste, a dû recueillir de bonne foi ce potin de quelque adversaire des Jésuites. Il rend à ces religieux par ailleurs de si beaux témoignages qu'il ne faut pas lui tenir compte d'une boutade dont il n'était peut-être pas l'auteur.
Nous venons de parler des Pères Jésuites nés au Canada sous le régime français. Qui connaît le Frère Juchereau qui était canadienfrançais tout comme les Pères Baudoin, Duplessis et Martel ?
Né à Québec le 3 juillet 1647, Noël Juchereau était le fils de Jean Juchereau de la Ferté et de Marie Giffard.
Son père l'envoya recevoir son instruction en France. Il se livra ensuite pendant deux ans à l'étude de la médecine et de la pharmacie.
C'est en 1665 que Noël Juchereau résolut de se consacrer au salut des âmes dans la Compagnie de Jésus.
Le Frère Juchereau était infirmier de la résidence de Québec lorsqu'il se noya dans îe Saint-Laurent, le 3 novembre 1672.
Le Ménologe de la Compagnie de Jésus, assistance de France, fait le plus bel éloge du Frère Juchereau.
" Son rare talent, joint aux éminentes vertus de sa vocation, lui avait acquis, dans un haut degré, la vénération non moins que l'amour
des Français de la colonie et des sauvages. Homme de prière et de travail, il donnait, chaque nuit, deux heures au saint exercice de l'oraison, avant le réveil de ses frères ; et bien qu'il fut accablé tout le jour par les malades qui recouraient à sa charité, la présence de Dieu lui était si familière et si vive que, dès qu'il se trouvait seul un moment, il se prosternait pour offrir à Notre-Seigneur quelque acte fervent d'amour et d'adoration. A l'arrivée et après l'examen de chacun de ses visiteurs, il lui remettait quelque livre de dévotion pour occuper son esprit des choses de Dieu, pendant que luimême préparait les médicaments nécessaires ; et cette pieuse industrie servit à la sanctification d'un grand nombre d'âmes.
*' Ce bon Frère avait le plus tendre amour pour la Reine des Anges. Tous les samedis, il allait en son honneur, à jeun et tête nue, même en hiver, quelque fût la rigueur du froid, visiter et soigner les pauvres sauvages de Notre-Dame de Foy, à quatre milles de Québec. Souvent il lui recommandait humblement ses malades ; et cette Mère de bonté, qui le favorisa plus d'une fois de sa présence, exauçait si visiblement ses désirs, qu'il finit par lui demander des guérisons un peu moins promptes, dans la crainte de se voir attribuer à lui-même le don des miracles. Peu de jours avant le naufrage oti il périt une lumière intérieure fit comprendre au Frère Juchereau qu'un danger prochain le menaçait ;
et il s'y prépara par un redoublement de ferveur, de pénitence et de charité. La veille même de sa mort, comme il s'accusait aux pieds de son confesseur de quelques légères imperfections, il reçut une grâce de larmes et de contrition si extraordinaire, que les sanglots lui coupèrent la voix. Le lendemain, s'étant embarqué sur un frêle canot, pour aller visiter ses chers malades, il fut victime au milieu du fleuve d'un accident imprévu, et il périt dans les flots, au moment où il récitait avec ses compagnons les litanies de la Sainte Vierge, c'est-à-dire dans l'acte même de la prière, du zèle et de la charité."
Comme on le voit, si les Jésuites canadiens, Pères et Frères, sous le régime français, ne furent pas nombreux ils brillèrent du moins par la qualité.