LA FLOTTE DU CAPITAINE CANON
Toutes les relations du siège de Québec en 1759, parlent de la flotte du capitaine Canon. Dans son Journal, Montcalm la mentionne également à deux ou trois reprises. Le chevalier de I^vis y fait aussi allusion dans le Journal de ses campagnes. Mais tous les renseignements
donnés par les différentes relations sur cette mystérieuse flotte sont confus quand ils ne sont pas contradictoires.
C'est un Français de France, M. Jean de Maupassant, bibliothécaire de la ville de Bordeaux, qui nous donne, après un siècle et demi, toutes les précisions nécessaires sur la flotte du capitaine Canon qui, au printemps de 1759, vint ravitailler la Nouvelle-France presque réduite à la famine.
M. de Maupassant a publié en 1915, une brochure intitulée Les deux expéditions de Pierre Desclaux au Canada, 1759 et 1760. C'est dans cette précieuse brochure que nous puisons pour tirer le capitaine Canon de l'oubli et faire connaître ce qu'était la flotte qu'il eut l'habileté de conduire à Québec malgré les croisières des puissantes flottes anglaises.
Disons d'abord qui était le capitaine Canon.
Le nom de Canon ou Kanon se rencontre souvent à Dunkerque de 1711 à 1761, ce qui autorise M. de Maupassant à supposer que le capitaine Jacques Canon était originaire de Dunkerque.
On a peu de renseignements sur la jeunesse de Canon.
En 1756, Canon se distingua particulièrement. Il avait été mis en commandement du corsaire le Prince de Sonhise, senau de 200 tonneaux, 16 canons et 10 pierriers, armé à
Dunkerque par les armateurs Cailliez et Bénard. Il fit croisière du 3 octobre au 23 novembre 1756 et enleva plusieurs prises. Le 6 octobre, près de la côte d'Angleterre, il cribla d'artillerie un corsaire plus fort que lui et l'aurait enlevé à l'abordage, sans un coup de tempête qui l'en sépara. Il combattit à demi vêtu, entraînant ses officiers et animant l'équipage de tous côtés. Le capitaine Holburn, neveu d'un amiral, qui commandait le corsaire anglais, fut blessé mortellement dans la mêlée. Cet exploit valut à Canon le brevet de lieutenant de frégate.
En 1758, Canon commandait la frégate la Valeur, de 20 canons. Le 31 janvier, il s'emparait du corsaire anglais le Vernon.
A la fin d'avril 1758, la Valeur, toujours commandée par Canon, partait de Dunkerque pour Québec, escortant un convoi de trois navires marchands chargés de blé et de riz. La frégate la Mignonne, de 16 canons, commandée par le capitaine Sauvage, escortait le même convoi. Les deux habiles marins évitèrent les croiseurs anglais et conduisirent leur convoi à bon port. Ils avaient même fait une prise en route, la Marie.
On sait qu'en 1758 Montcalm envoya M.
de Bougainville à la cour pour supplier le roi d'expédier des secours en vivres et en hommes à la Nouvelle-France.
Berryer, ministre de la marine, s'adressa
à Pierre Desclaux et fils, armateurs de Bordeaux, pour préparer une expédition de secours destinés au Canada. La flotte chargée de vivres débouqua de la Gironde dans la seconde quinzaine de mars 1759.
M. de Maupassant donne le dénombrement des bâtiments, selon Tordre des dates auxquelles le rôle fut délivré, avec les noms des armateurs et des capitaines, le tonnage, le nombre de canons et d'hommes d'équipage. C'étaient :
1er mars 1759 : la Toison d'Or, appartenant à Lamaletie et Latuilière, 300 tonneaux, 12 canons, 48 hommes ; capitaine, Joseph Marchand, de Québec.
2 mars 1759 : V Amitié, de Québec, appartenant au munitionnaire Cadet, armé par Desclaux, 130 tonneaux, 6 canons, 20 hommes ; capitaine, Michel Voyer, de Québec.
5 mars 1759 : la Vénus, de Québec, appartenant au munitionnaire Cadet, et armé par Desclaux, 200 tonneaux, 8 canons, 38 hommes ; capitaine, Jean Carbonel, Canadien.
7 mars 1759 : la Charmante Racket, armateur Roussens, 230 tonneaux, 4 canons, 24 hommes ; capitaine Jean Tanays, de Bordeaux.
7 mars 1759 : le Machault, frégate, armateur Desclaux, 550 tonneaux, 26 canons et 6 pierriers, 166 hommes ; capitaine Jacques Canon.
8 mars 1759 : la Chezine, de Nantes, fliîte armée par Desclaux, 430 tonneaux, 22 canons,
92 hommes ; capitaine, Pierre-Nicolas Guyot dit Duclos, de Saint-Malo.
9 mars 1759 : le Rameau, de Québec,armé par Desclaux, 120 tonneaux, 2 canons, 23 hommes ; capitaine Louis Nadreau, de Saint- Denis d'OIéron.
9 mars 1759 : les Quatre-Frères, armé par Desclaux, 500 tonneaux, 20 canons, 80 hommes ; capitaine, François Géraud, de Bordeaux.
10 mars 1759 : le Bienfaisant, appartenant à Lamaletie et Latuilière, 350 tonneaux, 22 canons, 107 hommes ; capitaine, François de Courval, de Québec.
10 mars 1759 : V Aimable Nanon, frégate, armée par Desclaux, 400 tonneaux, 22 canons, 100 hommes, capitaine, Martin Minbielle, de ]>ayonne.
12 mars 1759 : V Angélique, appartenant à Lamaletie et Latuilière, 450 tonneaux, 18 canons, 66 hommes ; capitaine, Jean Gramon, de Bordeaux.
13 mars 1759 : le Swinton, prise anglaise venant de Brest, appartenant à Basse-maison, de Camaret, armée à Bordeaux, par Féger frères, et Corbun, 200 tonneaux, 8 canons, 30 hommes ; capitaine, Michel Guillou, de Nantes.
14 mars 1759 : le Maréchal de Senneterre, frégate armée par Lamaletie et Latuilière, 550 tonneaux, 24 canons, 167 hommes ; capitaine, Joseph Goret de Grand-Rivière, de Saint-Malo.
15 mars 1759 : V Elisabeth, appartenant à Corbun, et armée par Féger, 180 tonneaux, 10 canons, 27 hommes ; capitaine, François Bricheau, de Sainte-Foy.
17 mars 1759 : le Duc de Fronsac, armateur, Marchand fils, 450 tonneaux, 26 canons, ^7 hommes : capitaine, Jacques Villeur, de Meschers.
17 mars 1759 : V Américain, appartenant à Lamaletie et LatuiHère, 400 tonneaux, 18 canons, 69 hommes ; capitaine, François Delouche, de Saint-Pierre d'Oléron.
17 mars 1759 : les Bonnes Amies, armateur Roussens, 110 tonneaux, 4 canons, 20 hommes ; capitaine, Paul Clemenceau, de Bordeaux.
11 avril 1759 : la Victoire, de Québec, appartenant à Cadet et armée par Desclaux, 150 tonneaux, 12 canons, 52 hommes ; capitaine, Guillaume Hamon, de Saint-Malo.
La flotte de Bordeaux comprenait donc en tout dix-huit voiliers. Jacques Canon, capitaine du Machaiilt, en reçut le commandement en chef. De là, l'appellation de flotte du capitaine Canon donnée à cet armement.
Le Machault partit de Bordeaux le 22 mars 1759 avec seize bâtiments sous son escorte. M. de Bougainville devait s'embarquer sur le Machault. Au dernier moment, il préféra la
Chesine, qui ne navigua que huit jours avec le convoi, puis partit de l'avant et fit route seule.
Trois bâtiments du roi complétèrent l'expédition de Bordeaux. Ce furent la frégate la Pomone, commandée par Pierre Sauvage, qui partit de Brest le 21 mars 1759 ; la frégate YAtalante, capitaine Vauquelain, et la flûte. la Pie, sorties de Rochefort le 25 mars.
La traversée eut lieu sans incident et sans accident. La Chesine, qui portait Bougainville, arriva à Québec le 10 mai 1759, Canon jeta l'ancre à Québec le 18 mai, Vauquelain et Sauvage y mouillèrent le 21.
L'arrivée de la flotte de Canon à Québec fut saluée par des clameurs enthousiastes. "Jamais joie ne fut plus générale,écrit Foligné; elle ranima le cœur de tout un peuple qui, pendant le cours d'un hiver des plus durs avait été réduit à un quarteron de pain et demi-livre de cheval." (1)
Le chevalier de Lévis, dans son Journal, déclare que l'ensemble des vaisseaux arrivés de France apporta à Québec en 1759, 600 hommes de recrue, 2,000 matelots, 200 milliers de poudre, relativement peu de farine, lard et marchandises sèches, et surtout des boissons. (2)
Ceci n'est pas absolument exact. Les états
(1) A.-G. Doughty, The Siège of Québec, vol, IV, p. 165.
(2) Journal des campagnes du chevalier de Lévis, p. 179.
de cargaison publiés par M. de Maupassant donnent les chiffres suivants en barils :
Farine Vin I^ird Kan-de-vie
Toison d'Or
Amitié
Vénus
Charfnante Racheî 1200
Machault
Chezine
Rameau
Quatre Frères
Bienfaisant
Aimable Nanon
Angélique
Swinton
Elisabeth
Duc de Fronsac
Américain
Bonnes Amies
Victoire
Si on compte 600 barils de farine pour le Maréchal de Senneterre dont l'état de cargaison n'a pu être retrouvé, la flotte de Canon apporta à Québec 13,300 barils de farine. Les cargaisons des différents navires, outre la farine, l'eau-de-vie, le lard et le vin, comprenaient des fusils boucaniers, de la graisse, du plomb, des clous, de la toile, de la laine, de l'osier, des souliers, etc., toutes choses dont la colonie était dans un urgent besoin.
Les relations du siège de Québec nous font connaître le rôle joué par chaque navire de la flotte de Canon pendant Tété de 1759. Inutile donc d'y revenir.
Disons seulement que, tard à l'automne de 1759, Canon fut choisi pour conduire en France, M. Le Mercier qui s'en allait informer le roi de la chute de Québec. Sa flotte ne comprenait plus que dix unités : le Machault, la Chezine, le Colibri, la Vénus, le Bienfaisant, le Szvinton, le Maréchal de Senneterre, le Duc de Fronsac, le Soleil-Royal et VBlisaheth. Les autres bâtiments avaient péri dans l'expédition ridicule dite des brvlots, pendant le siège.
Le 23 novembre 1759, le Maréchal de Senneterre, le Duc de Fronsac, le Soleil-Royal et VBlisabeth furent jetés à la côte par un furieux coup de vent d'ouest, au Sault de la Chaudière, à une lieue en haut de Québec. Cet accident réduisit d'autant la flotte de Canon.
Le 25 novembre 1759, à une heure du matin. Canon appareilla de Sillery. Il fit aller devant lui le Colibri, la Chemine, le Bienfaisant, la Vénus et ferma la marche en compagnie du Swinton.
A trois heures du matin. Canon se trouvait sous Québec, d'où les Anglais, en possession de la ville depuis le 18 septembre, lui tirèrent plus de trois cents coups de canon. Il passa sous le feu et mouilla le long de l'île d'Orléans avec cinq navires, ayant perdu de vue
le Swinton, qui fut sans doute touché ou fit côte. Le 23 décembre 1759, Canon entrait à Brest, Il en partit aussitôt avec M. Le Mercier et se rendit à Versailles, où Tofficier des troupes de la marine remit les lettres de MM. de Vaudreuil et de Lévis. Le Bienfaisant, le Colibri, la Chezine et la Vénus rentrèrent aussi en France un peu plus tard.
Le capitaine Canon fut justement félicité pour avoir réussi à échapper aux Anglais avec une si petite flotte.
Après 1759, nous avons peu de renseignements sur Canon.
En 1760, des armateurs du port de Dunkerque, MM. Coppens, Cailliez et Bénard armèrent pour Canon et le sieur Denel, lieutenant de frégate, VHarmonie, de 350 tonneaux et 20 canons, et la Félicité, du Havre, pour aller trafiquer à Port-au-Prince. La Félicité fit seule la campagne, VHarmonie s'étant perdue en route.
Le 16 avril 1761, Canon était autorisé à commander le Colibri, armé à Bordeaux, pour une course de quatre mois durant laquelle il ne devait pas toucher d'appointements.
Là s'arrêtent les renseignements sur le capitaine Jacques Canon.