LES CHEVAUX DANS LA NOU- VELLE-FRANCE
Louis Fréchette, dans sa Légende d'un peuple, fait marcher Louis Hébert, le premier colon de Québec, derrière sa charrette chargée de foin et traînée par deux chevaux :
Le soir arrive, mais les gerbes sont prêtes ;
On en charge à pleins bords les rustiques charrettes
Dont l'essieu va ployant sous le noble fardeau ;
Puis, presque recueilli, le front ruisselant d'eau.
Pendant que. stupéfait, l'enfant de la savane
Regarde défiler l'étrange caravane.
Et s'étonne à l'aspect de ces apprêts nouveaux,
Hébert, qui suit ému le pas de ses chevaux
Rentre, offrant à celui qui donne l'abondance
1^ première moisson de la Nouvelle-France.
Notre poète lauréat a pris ici une licence permise aux poètes. Hébert ne pouvait suivre
(1) Relation de 1651-.'S2.— The Jesuit Relations and Allied Documents, vol. XXXVIII, p. 58.
le pas de ses chevaux pour la bonne raison qu'il n'y en avait pas encore dans la Nouvelle-France.
Le premier cheval qui ait mis le pied sur le sol canadien fut débarqué à Québec, le 25 juin 1647.
Le Journal des Jésuites nous apprend l'événement dans les termes suivants :
" Le 20 de juin (1647) arriva le 1er vaisseau à Tadousak et la nouvelle en fut apportée ici le 23, veille de St-Jean. Ce vaisseau nous apporta le P. Pierre Bailloquet, de la province. de Bordeaux, et notre F. Nicolas Faulconnier' Masson, le 25.
" Ce même vaisseau apporta le 1er cheval, dont les habitants faisaient présent à M. le gouverneur." (1)
La Compagnie des Habitants avait acheté ce cheval pour en faire cadeau à M. de Montmagny. Celui-ci ne s'en servit pas longtemps puisqu'il quitta le pays l'année suivante.
Le cheval de M. de Montmagny fut pendant plusieurs années le seul de son espèce au Canada.
Le 16 juillet 1665, on débarquait douze chevaux à Québec.
Le Journal des Jésuites note l'arrivée de ces bêtes chevalines de façon assez irrévérencieuse pour le beau sexe :
''Le 16 (juillet 1665), arriva le capitaine
(1) The Jeeiîit Relations and Allied Documents, vol. XXX, m. p. 182.
Poulet, avec M. Bourdon, 12 chevaux, 8 tilles, etc." (1)
** C'était, sans doute, dit sir James-M. Le Moine, des montures pour le brillant état-major du grand marquis de Tracy, vice-roi." Nous croyons plutôt que le roi de France envoyait ces chevaux dans la colonie pour faciliter aux colons les travaux de l'agriculture. En 1665, les rues de Québec devaient être encore trop escarpées pour permettre aux braves militaires français d'y caracoler à leur aise.
Les chevaux étaient entièrement inconnus aux Sauvages. On peut imaginer leur surprise en voyant ces orignaux de France. La Relation des Jésuites de 1665 dit : *' Le seizième de juillet, arriva le navire du Havre, portant des chevaux, dont le Roi a dessein de fournir ce pays. Nos Sauvages, qui n'en avaient jamais vu, les admiraient, s'étonnant que les orignaux de France (c'est ainsi qu'ils les appellent) soient si traitables, et si souples à toutes les volontés de l'homme." (2)
En 1667, nouvel envoi de chevaux.
" Sa Majesté a encore envoyé des chevaux, écrivait la vénérable Marie de l'Incarnation, et nous a donné pour notre part deux belles
(1) The Jesuit Relations and Âllied Documents, vol. XLIX, p. 160.
(ï) The Jesuit Relations and Allied Documents, vol. L, p. 80.
juments et un cheval, tant pour la charrue que pour le charroi. (1)
Trois années plus tard, en 1670, le roi envoya dans la Nouvelle-France, un étalon et douze juments. Il les fit distribuer aux gentilshommes du pays qui s'occupaient le plus de la culture de la terre ; l'étalon et deux juments à M. de Chambly, une jument à M. de Talon, une à M. de Sorel, une à M. Pecaudy de Contrecœur, une à M. de Saint-Ours, une à M. de Varennes, deux à M. Aubert de la Chesnaye, enfin la douzième à M. Le Ber.
Le roi faisait ces sortes de dons aux particuliers aux conditions suivantes : ils devaient les nourrir pendant trois ans ; et si, par leur faute, un de ces animaux venait à mourir, celui à qui il avait été donné était obligé de payer au receveur du Roi la somme de deux cents livres.Dans l'autre cas, il pouvait le vendre après les trois ans expirés, ainsi que les poulains qu'il aurait pu avoir, mais avec charge, au bout de trois ans, de donner au receveur de Sa Majesté'un poulain d'un an pour chaque cheval, ou la somme de cent livres. Il était pareillement ordonné que, lorsque ces poulains que le roi faisait élever et nourrir,seraient parvenus à leur troisième année, on les distribuerait à d'autres
(1) Lettres de la Mère Marie de rincarnation, p. 621.
particuliers, et toujours aux mêmes conditions. (1)
Ces conditions avantageuses pour les particuliers multiplièrent tellement les chevaux dans la Nouvelle-France que moins d'un demisiècle plus tard l'intendant Antoine-Denis Raudot était obligé de défendre aux habitants du gouvernement de Montréal d'avoir plus de deux chevaux ou cavales et un poulain, chacun.
Dans son ordonnance du 13 juin 1709, M. Raudot disait :
" Etant informé que les habitants du gouvernement de Montréal nourrissent une trop grande quantité de chevaux, ce qui les empêche d'élever des bêtes à cornes et à laine, ne connaissant point en cela leur véritable intérêt puisqu'ils ne retirent aucun profit des dits chevaux qu'ils élèvent, et qu'au contraire ils en retireraient beaucoup des bêtes à cornes et à laine qu'ils élèveraient avec les fourrages que consomment les dits chevaux ;
" Et attendu que cette trop grande quantité de chevaux produirait par la suite le manque des autres bestiaux, ce qui irait au détriment de cette colonie, et comme notre principale attention doit être à son augmentation, et à y procurer autant qu'il est en notre pouvoir l'abondance :
(1) L'abbé Paillon, Histoire de la colonie française, vol. m, p. 223.
" Nous ordonnons que chaque habitant des côtes de ce gouvernement ne pourra avoir plus de deux chevaux ou cavales et un poulain, et ce, à commencer après les semences de l'année milsept-cent-dix, leur donnant le dit temps pour pouvoir se défaire des chevaux qu'ils ont audelà de ce nombre, et après lequel ils seront tenus de tuer ceux qu'ils auraient au-delà." (I)
Cette sage mesure arrêta le mal pour un temps mais les successeurs de M. Raudot ne s'étant pas occupés de faire observer strictement l'ordonnance du 13 juin 1709, les habitants se remirent à élever plus de chevaux qu'ils en avaient réellement besoin. De nos jours encore on se plaint que les habitants canadiens gardent trop de chevaux. (2)