‹ Les petites choses de notre histoire (volume 2)Chapitre 42 sur 43 · ENFIN, LE ROI DORMIRA TRANQUILLE · texte numérisé non relu

ENFIN, LE ROI DORMIRA TRANQUILLE

Les Canadiens-Français ont conservé, longtemps après la cession du pays à l'Angleterre, une vive affection pour les souverains de leur mère patrie. Lorsque M. de Gaspé, seigneur de Saint-Jean Port-Joly, recevait son journal, les vieux habitants lui demandaient des nouvelles du roi de France, de la reine et de leurs enfants.

'* C'est une chose assez curieuse, remarque M. de Gaspé dans ses Mémoires, que je n'aie jamais entendu un homme du peuple accuser Louis XV des désastres des Canadiens, par suite de l'abandon de la colonie à ses propres ressources. Si quelqu'un jetait le blâme sur le monarque : Bah ! bah ! ripostait Jean-Baptiste, c'est la Pompadour qui a vendu le pays à l'Anglais ! Et ils se répandaient en reproclies amers contre elle."

Est-il vrai, ainsi qu'on le croit encore dans nos campagnes, que la maîtresse de Louis XV a vendu la Nouvelle-France à l'Angleterre ?

Madame de Pompadour faisait passer ses intérêts particuliers et ceux de ses parents et favoris avant les intérêts de la France. Pendant que la misère était générale dans le royaume, elle trouvait le moyen de soutirer, chaque année, tout près de 2,000,000 au trésor royal. Cela, personne ne le nie. Mais de là à affirmer qu'elle a trahi, vendu délibérément la Nouvelle- France, il y a un abîme à franchir et, seuls, les poètes et les romanciers l'ont fait jusqu'ici. Les historiens, plus soucieux de leur réputation de véracité, s'en sont bien donné garde.

On a longtemps reproché à madame de Pompadour d'avoir, en apprenant la perte du Canada, poussé un soupir de soulagement et dit : " Enfin, le roi dormira tranquille." Cette phrase égoïste, madame de Pompadour l'aurait même écrite à Voltaire. Elle se trouve dans un

recueil de lettres de la marquise publié à Londres en 1772. Mais il a été prouvé depuis que ces lettres étaient apocryphes.

" En général, écrit M. René de Kerallain, il est dangereux à cause de l'irréflexion du public de prêter aux gens incriminés des formules dont l'expression dépasserait la mesure de la pensée. Nous savons trop le parti que l'on a tiré de la fameuse exclamation, vraie ou fausse (nous n'avons pas retrouvé la lettre à Voltaire, où l'on prétend qu'elle se rencontre), arrachée à madame de Pompadour par la perte du Canada : " Enfin, le roi dormira tranquille !" Ce sont là des boutades d'énervement, toutes naturelles à la suite d'une longue anxiété, avec lesquelles il est trop facile de pendre un homme ou de vilipender une femme. Pourtant, si les Canadiens attachent quelque importance à ce recueil plus que suspect (le recueil des lettres de la Pompadour publié à Londres en 1772), ils y trouveront plutôt chez madame de Pompadour le même sentiment que chez Voltaire et la plupart des Français : " On est prêt à céder le Canada aux Anglais ; grand bien leur fasse ! Mais pour les îles et Pondichéry, il faut les sauver à quelque prix que ce soit." (1)

(1) La jconeflsc de Boasainville.

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