LE NAUFRAGE DE LA FLOTTE DE WALKER EN
Nos historiens parlent longuement du naufrage de la flotte de sir Hovenden Walker sur les récifs de l'Ile aux Oeufs, dans la nuit du 22 août 1711.
L'orgueilleux amiral anglais remontait le Saint-Laurent avec une flotte de quinze vaisseaux de guerre et de soixante-neuf transports portant de nombreuses troupes de débarquement pour s'emparer de Québec et mettre fin à la domination française au Canada.
Aucun de nos historiens n'a cependant fait connaître le nom du brave officier qui, le 17 octobre 1711, vint apprendre à la population de Québec que Dieu avait exaucé les prières que lui adressaient les âmes ferventes et qu'il avait fait disparaître la superbe flotte que les Anglais avaient préparée avec tant de soins pour réduire Québec.
Cet officier se nommait François Margane de Lavaltrie. Coïncidence assez curieuse, M. de Lavaltrie, dans ce même automne de 1711, transmit deux messages à la population de Québec, l'un qui jeta la consternation dans toutes les âmes puisqu'il annonçait l'arrivée prochaine de la flotte de Walker, et l'autre qui mit la joie dans les cœurs de tous les citoyens
de Québec puisqu'il apportait la nouvelle du nauFrage de la formidable flotte sur l'île aux Oeufs.
François Margane de Lavaltrie était le fils d'un officier du régiment de Carignan, Séraphin Margane de Lavaltrie, qui s'était fait concéder la seigneurie de Lavaltrie, près de Montréal. Né à Lavaltrie, le 9 septembre 1685. François de Lavaltrie, amateur d'aventures, de chasse et de pêche, avait suivi, tout jeune, son cousin, M. LeGardeur de Courtemanche, au Labrador. Celui-ci lui avait donné le commandement du fort de Pontchartrain.
Chaque été, de nombreux vaisseaux français et étrangers venaient faire la pêche dans les eaux du Labrador. Le 3 août 1711, le capitaine d'un de ces vaisseaux remettait à M. LeGardeur de Courtemanche une lettre du ministre de Pontchartrain l'informant qu'une flotte anglaise considérable avait pris la mer pour venir s'emparer de Québec. Le ministre lui donnait en même temps ordre de faire avertir au plus vite le gouverneur de Vaudreuil de cette grave menace.
M. LeGardeur de Courtemanche, qui connaissait l'habileté et la prudence de M. de Lavaltrie, le fit pâ,rtir le même jour pour Québec. Le jeune officier fit le voyage dans un canot ordinaire avec deux Canadiens et un Sauvage. Il fallait une dose peu ordinaire de bravoure pour faire un aussi long et aussi
dangereux voyage dans une si petite embarcation.
Le voyage se fit sans accident. Après s'être acquitté de sa mission, M. de Lavaltrie se rembarqua dans sa même embarcation, le 18 septembre 1711, pour retourner au Labrador. Le même équipage de trois hommes l'accompagnait.
Le 1er octobre 1711, en abordant à l'Ile aux Oeufs, M. de Lavaltrie aperçut sur les récifs les débris de huit gros transports et, en s'avançant sur la grève l'espace de quelques milles, il trouva quinze à seize cents cadavres d'officiers, de soldats, de matelots, de femmes et même d'enfants.
M. de Lavaltrie et ses trois compagnons, harassés par le rude voyage qu'ils venaient de faire se rembarquèrent immédiatement pour Québec, afin d'apprendre la nouvelle du naufrage au gouverneur de Vaudreuil. La hâte qu'ils avaient d'arriver à la capitale décuplait leurs forces, et, malgré le mauvais temps et les vents contraires, ils firent le voyage en dix-sept jours.
Le jour même de son arrivée à Québec, le 17 octobre 1711, M. de Lavaltrie, après avoir informé M. de Vaudreuil de ce qu'il avait vu sur les grèves et les rochers de l'Ile aux Oeufs, faisait sa déclaration au greffe de la Prévôté et Amirauté de Québec.
Le procès-verbal de cette déclaration,
dressé par le greffier Rivet, nous donne des détails lugubres sur ce naufrage qui sauvait la colonie du plus grand danger qu'elle avait couru depuis son établissement. Il mérite d'être cité en entier :
** Aujourd'huy dix-sept octobre mille sept cent onze trois heures de relevée pardevant nous Paul Dupuy Comre, du Roy et son lieutenant particulier civil et criminel, au siège de la prévosité et amirauté de Québec, faisant par ordre de sa Majesté les fonctions de Lieutenant général au siège, en nostre hostel, et en présence du procureur du Roy, est comparu françois de Margane Sieur de la \^altrie. officier servant au fort de Pontchartrain de Labrador, lequel après avoir preste serment par devant nous en la manière accoutumé de dire la vérité, a dit et déclaré que le troise Aoust dernier il auroit esté envoyé du fort de pontchartrain par Air. de Courtemanche, commandant au dit lieu, à Monsieur le Marquis de A^audreuil, Gouverneur Général de ce pays, pour l'avertir que cette ville estoit menacée d'estre assiégée par les Anglais ennemis de l'Estat, suivant l'avis qu'il en avoit receu de Monseigneur le Comte de Pontchartrain, et que quelques jours après son arrivée en cette dite ville, mon dit sieur le Gouverneur Général luy auroit ordonné de s'en retourner à son poste et que s'il remontroit les Ennemis de venir luy en donner des nouvelles en toute diligence, et qu'à cet effet, il partit le dix huite.
Septembre aussy dernier pour s'en retourner au lieu Tabrasdor en canot avec deux Français et un Sauvage, et que le premier de ce mois estant arrivé à l'Ile aux Oeufs, distante de cette ville de soixante dix lieues il aperçut apparence de naufrage ce qui l'obligea de débarquer à terre où il trouva sur le sable quatre hommes mors qu'il reconnut estre des Anglois, qu'il découvrit en mesme temps quantité de pistes d'hommes qu'il suivit avec ses gens pendant l'espace de deux lieux, dans lequel chemin ils ne trouvèrent que deux bonnes chaloupes échouées avec sept ou huit autres que l'on pourroit racommoder et s'en retournant à leur canot ils aperçurent deux hommes qui marchoient sur le sable qui lui firent connoistre par leur appel qu'il estoient Français et les ayant approchez ils les reconnurent pour estre de l'équipage du nommé Vital Caron, Me. de barque, lesquels gardoient du butin et en ramassoient d'autre, qui consistoit en habits, couvertur, bas, chemises et autres dépouilles qu'ils leur firent voir, et leur dirent le naufrage qui estoit arrivé à la flotte angloise qui venoit assiéger cette ville, a quoy n'ayant pas voulu s'en tenir ils furent eux mesmes sur le lieu où luy déclarant apercent sept vaisseaux anglois sur la pointe de la terre ferme du costé du Nord proche la dite Isle aux Oeufs, desquels il y en avoit un tout bruslé, deux autres à demy brûlez €t trois autres à la coste dont l'un tient avec
deux ancres et un autre qui en a trois dans sa Rouche et le septiesme vaisseau qui flottoit a toutes les marées estant sur ses ancres lequel il croit plus gros que le héros qui est de présent en la rade de cette ville, les autres estant moins gros mais cependant qu'il estime du port d'environ trois ou quatre cent tonneaux chacun beaucoup d'apparence, et que le plus gros qui est sur ses ancres, a son premier pont emporté et la ferrure de ceux qui sont briàlés est sur le lieu ; qu'il croit que des dits vaisseaux il n'y a que le plus gros qui puisse estre raccommodé ; qu'ils ont veu en outre sur le bord de l'eau environ quinze à seize cent corps morts desquelles il y a voit environ une x-ingtaine de femmes, partie desquelles avoient des enfants à la mamelle, qu'ils ont aussy veu sur la grève, des chevaux, des moutons, des chiens et des volailles, quantité de bats pour les chevaux de charge, trois ou quatre cent grosses futailles cerclées de fer dont il ne sçait si elles sont plaines, beaucoup de brouettes, mesme une barrique de vin et une barrique et demie d'eau de vie de laquelle îuy déclarant a bû plusieurs fois avec les dits deux hommes du dit Caron, qu'il y a aussy a la coste des cables, ancres, voilles, planches et madriers de chesne, bois ecary, des pelles, des picqs, pioches, chesne, fiches et ferrailles dont il a veu des morceaux de trois pieds de hault, et que les dits deux hommes Iuy dirent que le dit Vital Caron avoit enlevé la charge de deux
charoys de butin qu'il avoit emmené avec luy aux Sept Isles, pour en faire le partage entre les gens de son équipage composé de vingt cinq hommes et qu'il y avoit un de ces hommes qui avoit trouvé vingt écus blancs dans la poche d'un des nauf ragez, et un autre une montre d'argent, que toutes ces choses et son devoir luy ont fait abandonner son voyage et les profits qu'il auroit pu faire comme les autres a sauver des effets du dit naufrage, pour venir en cette ville en apporter la nouvelle et en faire sa déclaration, ce qu'il a fait avec toute la diligence possible, s'estant rendu en quinze jours malgré les mauvais temps qu'il a eu pendant son voyage, qui est tout ce qu'il a dit scavoir ; Demandant au surplus qu'il luy soit accordé les droits quy appartiennent au dénonciateur, et a signé à l'Original avec nous les jour et an susdittes. Ainsi signées au dit original Margane de la Valtrie, Lespinay, Dupuy et Rivet, greffier soussigné."
On aimera peut-être à connaître ce que fut la carrière de M. de Lavaltrie après ses deux exploits de 1711.
Il continua à vivre sur la côte du Labrador jusqu'en 1739 ou 1740. Le 26 mai 1720, le roi lui avait accordé une concession considérable, sur les bords de la rivière Saint-Augustin. Il y fit la pêche du loup-marin sur une assez grande échelle.
En 1739, un triste événement changea la
destinée de M. de Lavaltrie. Le 29 décembre 1739, sa femme, Angélique Guyon-Desprez, décédait à Beauport, à l'âge de 55 ans. Elle lui avait donné un fils, Louis-François Margane de Lavaltrie, né à Beauport le 28 janvier 1713. Le jeune de Lavaltrie avait épousé, onze mois avant la mort de sa mère, Marie-Anne Couillard, fille du seigneur de la Rivière-du- Sud.
Seul au foAcr, M. de Lavaltrie décida de se faire prêtre. Après avoir réglé toutes ses affaires, il entra au grand séminaire de Québec. Il avait dû faire un excellent cours d'études car il reçut tous les ordres en moins de deux années. Il fut ordonné prêtre par Mgr de Pontbriand, le 22 septembre 1742.
De 1742 à 1746, M. de Lavaltrie continua à résider au séminaire de Québec tout en aidant le curé de Québec dans les fonctions du saint ministère. Au mois de janvier 1746, l'évêque de Québec nommait M. de Lavaltrie curé du Cap Saint-Ignace. Elevé à la prêtrise à l'âge de cinquante-huit ans, usé, malade, M. de Lavaltrie n'était pas en état d'exercer le ministère à la campagne. En septembre 1747, il revenait au séminaire de Québec. Mgr de Pontbriand le chargea de desservir l'Hôtel-Dieu de Québec, en continuant à résider au Séminaire.
M. de Lavaltrie décéda à l'Hôtel-Dieu de Québec, le 6 mars 1750, et fut inhumé le lendemain dans le cimetière de cet hôpital. Il est
dit dans son acte de sépulture qu'il décéda "muni des sacrements de l'Eglise et après avoir souffert avec patience les douleurs d'une longue maladie et donné l'édification publique."