QUI ETAIT M. DE MENEVAL, GOU- VERNEUR DE L'ACADIE
Le 1er mars 1687, le roi de France nommait M. de Meneval, gouverneur de l'Acadie, en remplacement de M. Perrot, qui venait d'être rappelé ou destitué.
Il était dit dans les lettres de provision accordées à M. de Meneval qu'il était nommé pour trois années consécutives '' pour commander tant aux habitants qui y sont établis ou qui s'y établiront ci-après, qu'aux soldats et gens de guerre qui y seront en garnison, leur faire prêter à tous le serment de fidélité qu'ils nous doivent; faire vivre les dits habitants en union et concorde les uns avec les autres; contenir les gens de guerre en bon ordre et police, suivant nos règlements; maintenir le commerce et trafic dans la dite colonie et généralement faire et exercer tout ce qui pourra être du fait du dit gouvernement. . . " (i).
( 1 ) Insinuations de Conseil Souverain, cahier 2, folio 72; Bdits et Ordonnances^ vol. III, p. 89.
Outre ses lettres de provision, M. de Meneval reçut du roi des instructions écrites assez détaillées au sujet de son gouvernement. Sa Majesté attirait son attention sur les particuliers qui avaient des concessions de terres en Acadie mais qui au lieu de s'occuper de culture ou de pêche ne s'occupaient qu'à faire la traite dans les bois. Il avait instruction de mettre lin à cet abus. M. de Meneval devait aussi empêcher les étrangers, particulièrement les Anglais, de commercer ou de faire la pêche dans les ports, rivières, rades et côtes de l'Acadie (i).
M. de Meneval s'embarqua dans l'été de 1687 pour aller prendre possession de son gouvernement.
La nomination de M. de Meneval au gouvernement de l'Acadie fut particulièrement bien vue de MM. de Denonville et Champigny. Le 6 novembre 1687, ils écrivaient au ministre:
" Vous avez faict. Monseigneur, un très digne choix de Mons. de Meneval pour gouverneur de l'Acadie. Il y a longtemps que nous le connaissons pour un galant homme qui avait l'honneur d'estre aymé et estimé de Monsieur de Turenne " (2).
( 1 ) Les instructions données à M. de Meneval ont été publiées au long- dans Collection de manuscrits, vol. Jer, p. 396.
(2) Archives du Canada, Correspondance générale, vol. 9.
M. de Meneval était un excellent soldat et un honnête homme. Mais laissé à lui-même par les ministres du roi, contrecarré par ceux-là même qui auraient dû le plus l'aider, il se décourag-ea et demanda bientôt son rappel.
En 1689, il écrivait au ministre:
" Je commence à désespérer de voir les navires que nous attendons toujours, et qui cependant ne viennent point. Si nous passons jusques à la Toussaint sans recevoir de secours, je ne sais en vérité ce que je ferai, car je me vois dans des embarras dont un plus habile homme que moi aurait peine à se bien tirer, et plût à Dieu que je vous y puisse voir seulement une semaine, M. de La|2:"ny et vous, qui êtes tous deux habiles cela m'apprendrait, en vous voyant faire, et me vengerait un peu des facilités que vous croyez être en ce pays ... Si Tannée prochaine je ne sors d'ici, ou j'y mourrai de chagrin, ou je ferai quekjue pas qui déplaise à la cour, c'est-à-dire je sortirai d'ici sans congé, quoi qu'il puisse arriver" (i).
Un mémoire anonyme de la même année 1689, qui fut probablement rédigé par l'abbé Petit, dit de M. de Meneval :
'' Ce qui paraist encore important en Testât où sont les choses, c'est que le gouverneur qui est un homme de courage, sage, expérî-
(1) Rameau, Une colonie féodale en Amérique, tome premier, p. 165.
mente, estimé de tous les habitants, et capable d'aucun vilain intérêt, semble tombé dans un grand dégoût; il a été en effet attaqué de la goutte; il craint qu'on ait abandonné ce poste; il voudrait être en état de s'y défendre, il y a fait des pertes et ne peut soutenir les dépenses qu'il est obligé de faire; il a été traversé par des esprits si brouillons qu'il a cru avoir mis en hasard son autorité et la confiance des habitants.
" Il supplie très humblement, Monseigneur, de lui donner congé pour venir passer l'hiver en France vaquer à ses affaires et rétablir sa santé. Si Monseigneur trouve à propos de lui donner cette satisfaction, il représente qu'il n'y a rien à craindre ni à faire pendant l'hiver et que le chevalier de Villebon, capitaine, qu'on lui a envoyé, a toutes les qualités nécessaires pour pourvoir à tout pendant son absence " (i).
M. de Meneval partit, en effet, de l'Acadie l'année suivante, mais pas de la manière qu'il aurait désiré.
Au mois de mai 1690, sir William Phipps, que le gouverneur de Frontenac devait si glorieusement repousser quelques mois plus tard, paraissait devant Port-Royal avec une flotte de sept vaisseaux portant plus de sept cents hommes. M. de Meneval avait pour défendre
(1) Collection de manuscrits, vol. 1er, p. 473.
la place moins de cent hommes et dix-huit canons qui n'étaient pas même en batterie. Il y aurait eu folie à se défendre, et le gouverneur obtint de Phipps la meilleure capitulation possible.
M. de Meneval, dans une lettre au ministre datée de Port-Royal le 29 mai 1690, lui fait connaître les conditions qu'il obtint de sir William Phipps et comment ce dernier tint sa parole:
" Ce que j'ai eu sujet d'appréhender tous les jours depuis que je suis ici est enfin arrivé, Monseigneur. Les Anglais y sont venus le 19 du courant avec trois frégates de guerre de 46 et de 30 pièces de canon, cinq ou six moindres bâtiments et huit à neuf cents hommes de débarquement. L*état de la place et de la garnison me mettant dans l'impossibilité de me défendre comme je l'aurais fort souhaité et me voyant sommé avec menaces de tout détruire si je ne rendais le lieu, je me suis vu dans la nécessité (ce que j'aurais pu faire étant inutile) d'envoyer quelqu'un à bord du commandant de leur flotte pour traiter des conditions que j'ai obtenues assez avantageusement pour que vous en soyez content, tant à l'avantage de la religion que des habitants; et pour la garnison avec moi nous devions sortir en gens de guerre avec armes et bagages et être conduits sûrement par eux dans un navire ou à Québec ou en France à mon choix; mais lorsque le com-
mandant anglais eût vu l'état de ma place sans aucune défense, comme j'ai eu l'honneur de vous le mander l'année passée et ma garnison pas plus nombreuse que de soixante et douze soldats et trois habitants, n'en ayant pas pu faire venir davantage, il s'est repenti de m'avoir accordé une aussi avantageuse capitulation et a prétendu n'être pas obligé à me tenir sa parole, et malgré tout ce que j'ai pu dire il a désarmé mes soldats, les a enfermés, et pillé et icivagé les habitants, m'a fait arrêter et gardé fort étroitement pour me mener avec ma garnison prisonnier à Boston, après m'avoir pris toutes mes hardes et l'argent que j'avais entre mes mains, tant au roi, à la compagnie, qu'à moi en mon particulier, qui montait en tout à cinq mille livres, ayant fait la même chose au trésorier qui en avait encore entre ses mains environ quatre.
'' Leur attachement particulier a été d'abattre et de détruire l'église et toutes les marques de notre religion et l'autorité du roi dans cette colonie, qu'ils ont réduite dans un très pitoyable état" (i).
Amené à Boston, M. de Meneval y fut gardé prisonnier pendant plusieurs mois. Le conseil de Boston reconnut que la capitulation
(1) Collection de manuscrits, vol. II, p. 10. Dans le Rapport sur les travaux de la division des Archives du Canada pour Vannée 1912, on trouvera plusieurs pièces inédites sur la prise de Port-Royal.
accordée à M. de Meneval avait été violée, mais il n'avait pas l'autorité ni la force nécessaires pour faire rendre justice au malheureux gouverneur. Phipp^ se décida enfin à remettre cl M. de Meneval une partie de l'argent qu'il lui avait volé ainsi que ses hardes. Le gouverneur de Boston lui donna alors un passeport pour Londres. Mais le vaisseau sur lequel s'était embarqué M. de Meneval ayant été retardé par les glaces, Phipps en profita pour manquer une seconde fois à sa parole. Il fit enlever M. de Meneval du navire et le fit jeter de nouveau en prison. Ce ne fut que dans le printemps de 169 1 que le gouverneur de l'Acadie recouvra sa liberté et put enfin s'embarquer pour Londres d'où il passa en France.
M. de Meneval en avait eu assez de son séjour de trois années en Acadie et il ne revint pas au Canada. En 1700, il rédigea un mémoire sur les événements de 1690 en Acadie et mourut en France avant 1709.
La Hontan, qui a essayé de salir tous ceux qu'il n'aimait pas, accuse M. de Meneval d'avoir fait la traite et d'avoir maltraité les colons pendant son gouvernement en Acadie. Il écrit :
'* Les gouverneurs français ont les mêmes vues que ceux de bien d'autres postes d'outremer. Ils considèrent leur emploi comme une mine d'or qu'on leur donne pour en tirer de quoi s'enrichir; aussi le bien public ne marche ja-
mais qu'après leur intérêt particulier. Mr. de Meneval laissa prendre le Port-Royal aux Anglais, parce que la place n'était revêtue que de simples palissades, et pourquoi n'était-elle pas mieux fortifiée? C'est qu'il croyait avoir le temps de remplir sa bourse avant que les Anglais s'avisassent de l'attaquer. Ce gouverneur avait relevé Mr. Perrot, qui fut cassé honteusement pour avoir fait sa principale occupation de s'enrichir, qui étant repassé ensuite en France revint avec plusieurs vaisseaux chargés de marchandises, pour faire en ce pays-là la profession d'un négociant particulier. Celuici, dans le temps de son gouvernement, laissa prendre aux Anglais plusieurs postes avantageux sans se donner aucun mouvement; il se contentait d'aller dans ses barques de rivière en rivière pour trafiquer avec les Sauvages, et après sa cassation, non content de faire son commerce sur les côtes de l'Acadie, il voulut aller sur celles des Anglais, mais il lui en coûta cher, car quelques corsaires l'ayant surpris, enlevèrent ses barques et lui donnèrent ensuite la cale-sèche dont il mourut sur le champ" (i).
La Hontan est le seul de nos anciens historiens à accuser M. de Meneval d'avoir fait la traite. Tous les mémoires de l'époque s'accordent à nous le faire connaître comme un parfait honnête homme.
(1) Nouveauw voyages, édition de 1703, tome II, p. 27,
Nous venons de résumer aussi fidèlement que possible ce que nos historiens ont dit de M. de Meneval.
Une question se pose tout naturellement ici : Qui était M. de Meneval, gouverneur de TAcadie ?
Le Père de Charlevoix, d'ordinaire bien informé, dit que M. de Meneval était le fils du baron de Bécancour ou de Portneuf. Parlant du détachement canadien envoyé de Québec à Kaskebé en 1690, il écrit:
" Ce parti avait pour commandant M. de Portneuf, le troisième des fils du baron de Bekancourt, et lieutenant de la compagnie de Meneval. M. de Frontenac lui avait donné ordre de prendre toute cette compagnie, qui était en Acadie, parce que M. de Meneval, son capitaine et son frère, était gouverneur de cette Province. Il y avait joint quelques Canadiens, et soixante Abénaquis du Sault de la Chaudière, avec lesquels il était parti de Québec le même jour que M. Hertel était parti des Trois-Rivières. Tilli de Courtemanche lui servait de lieutenant " (i).
Il n'y a pas eu ici distraction de la part du célèbre Jésuite puisc|ue à la table des matières du même ouvrage il répète '' M. de Menneval, fils du baron de Bécancourt, gouverneur de FAcadie '\
(1) Histoire de la Nouvelle-France, vol II, p. 53.
— no- Tous ceux qui, après Charlevoix, ont eu à parler de l'Acadie disent également que M. de Meneval était un Robineau de Portneuf. La plupart le donnent comme le quatrième fils du baron de Portneuf.
M. de Meneval était-il un des fils du baron de Portneuf?
Le premier baron de Portneuf, décédé à Québec le 12 décembre 1699, avait eu sept fils de son mariage avec Marie-Anne LeNeuf de la Poterie:
1° Pierre Robineau né en 1653. Il décéda à Bécancour le 14 juin 1729. C'est le deuxième baron de Portneuf.
2° Joseph Robineau de Villebon né à Québec le 22 août 1655. Il décéda au fort Saint-Jean, en Acadie, le 5 juillet 1700.
3° René Robineau né à Québec le 3 septembre 1659. Décédé à Montréal le 26 juillet 1726. C'est le troisième baron de Portneuf.
4° François-Alexandre Robineau né en 1663 (0- C'est celui que le Père de Charlevoix et tous nos historiens ont pris pour le sieur de Meneval. Or, un acte du notaire Chambalon, en date du 18 décembre 1707, conservé aux Archives de la province de Québec, nous prouve hors de tout doute que François- Alexandre Robineau portait le nom de chevalier de Bécancour et qu'il fit toute sa carrière en Louisiane. Citons la partie de cette pièce qui nous intéresse : " Fut présent Messire
Jacques de Robineaii, chevalier, seigneur de Bécancourt, y demeurant, lequel de son bon gré a reconnu avoir eu et reçeu de Ignace Juchereau, Escuyer, seigneur Duchesnay et de Beauport, y demeurant, à ce présent et acceptant la somme de trois cens cinquante six livres douze sols monnaye de France faisant le quart de celle de quatorze cens vingt six livres huit sols trois deniers mesme monnaye de France qui restait due de celle de deux mille seize livres aussy mesme monnaye à la succession de défunt messire François-Alexandre Robineau, chevalier, seigneur de Bécancourt, vivant enseigne sur les vaisseaux du Roy, son frère..."
5° Jacques Robineau né en 1670 (?). Décédé à Québec le 26 mars 1715. Il fut toujours connu sous le nom de Robineau de Bécancourt et signait Robineau tout court.
6° Daniel Robineau né aux Trois-Rivières le 9 mars 1673. Il fut connu sous le nom de Neuvillette et décéda en Acadie en 1702.
7° Michel Robineau né à Portneuf en mars 1674. Connu sous le nom de Robineau des lies. Il décéda en 1691.
Nous croyons avoir prouvé que M. de Meneval ne pouvait être un des fils du baron de Portneuf.
Maintenant, à Taide de deux petites pièces conservées aux Archives de la province de Québec nous restituons au sieur de Meneval
ses noms et prénoms méconnus ou plutôt tronqués depuis près de deux siècles.
Au bas des lettres de provision de l'office de lieutenant-général au siège ordinaire de TAcadie accordées à Mathieu Des Contins le 31 mars 1687 et insinuées par le Conseil Souverain de la Nouvelle-France le 29 novembre 1688 se trouve un certificat de M. de Meneval ainsi conçu:
^' Nous Alexandre Desfriches, chevalier, seigneur de Meneval, gouverneur pour le Roy du pays et coste de VAcadie, certifions à qui il apartiendra que la présente copie a esté tirée et est conforme à V original en parchemin au Port Royal le vingt-troisie. septembre g h y c quatre vingt huit signé de Meneval. "
Au bas des lettres de provision de l'office de procureur du Roi en la juridiction de TAcadie arcordées à Pierre Chesnet le 25 mars Î687 et insinuées par le Conseil Souverain de la Nouvelle-France le 29 novembre 1688, se trouve un autre certificat de M. de Meneval qui se lit comme suit:
'' Nous Louis-Alexandre Desfriches, chevalier, seigr de Meneval, gouverneur pour le Roy de la province de Lacadie, certifions à qui il apartiendra que la présente copie a esté tirée ei est conforme à l'original en parchemin. Au Port Royal ce vingt deuxie. ghyc quatre vingt huit. Signé de Meneval. "
M. de Meneval se nommait donc Louis- Alexandre Desfriches, chevalier, seigneur de Meneval. En consultant les Armoriaux des différentes provinces de France on devrait trouver des renseignements sur la famille de M. de Meneval.
Il est tout de même assez curieux de constater que Terreur de Charlevoix se soit perpétuée pendant deux siècles. L'agneau de la fable se défendait de la faute dont on Taccusait en répondant qu'il n'était pas encore au monde quand elle avait été commise. Disons de M. Robineau de Bécancour qu'il ne peut être tenu responsable de l'erreur de Charlevoix, puisqu'il n'était plus de ce monde lorsqu'elle fut perpétrée.