‹ Les petites choses de notre histoire (volume 3)Chapitre 36 sur 49 · LOUIS JUCHEREAU DE SAINT-DENYS · texte numérisé non relu

LOUIS JUCHEREAU DE SAINT-DENYS

Louis Juchereau de Saint-Denys a joué dans notre histoire un rôle important et qui est à peine connu de nos historiens. Les écrivains de la Louisiane et du Mexique ont beaucoup parlé de sa carrière aventureuse. Mais tous ont erré à son sujet. Les uns l'ont confondu avec son frère Charles Juchereau de Saint- Denys. Les autres en ont fait à tort un Français de la vieille France. Juchereau de Saint- Denys était Canadien, et bien qu'il ait vécu presque toute sa vie à la Louisiane et au Mexique, nous avons le droit de le réclamer comme une de nos gloires nationales.

Né à Québec le 17 septembre 1676, il était fils de Nicolas Juchereau de Saint-Denys, seigneur de Beauport, qui fut anobli pour sa belle conduite au siège de Québec en 1690, et petit-fils de Jean Juchereau de Maur qui, avec Robert Giflfard, amena dans la Nouvelle-France cette admirable immigration percheronne qui fut si utile au pays.

Louis Juchereau de Saint-Denys passa fort jeune en Louisiane. Dans son second voyage au Mississipi, à bord de la Renommée, en 1699- 1700, d'Iberville se fit accompagner par Louis Juchereau de Saint-Denys en qualité d'officier bleu (i). Ayant débarqué à Tembouchure du fleuve Saint-Louis, tandis que les premiers colons s'installaient sur les bords de ce fleuve, Juchereau de Saint-Denys en remonta le cours, parcourut les pays environnants, s'aboucha avec les naturels dont il apprit l'idiome, et se concilia à tel point leurs sympathies, par son intelligence, sa bravoure, sa justice, son énergie et sa loyauté, qu'ils le reconnurent pour un de leurs grands chefs. Charlevoix nous dit à ce propos: '' La Louisiane, lorsque M. d'Iberville en partit au mois d'avril de l'année 1700, n'avait d'habitations françaises que celles de quelques indiens établis aux Illinois, un fort assez près de l'embouchure du Mississipi, lequel ne subsista que jusqu'en 1705, et un autre au Biloxi sur le bord de la mer. M. de Sauvole commandait dans ce dernier, qui était le quartier général. D'Iberville avait confié la garde du premier à M. de Bienville, son frère, et au sieur Juchereau de Saint-Denys, oncle de sa femme, lequel était

(1) Un officier bleu, en termes de marine, est un officier qu'un capitaine de vaisseau crée à son bord, pour y servir, faute d'officier-major.

fort aimé des sauvages et parlait assez bien la langue de plusieurs nations" (i).

M. de Lamothe-Cadillac, qui était gouverneur-général de la Louisiane, voulant établir des relations de commerce avec le Mexique, fit choix de Juchereau de Saint-Denys pour commander l'expédition qu'il y envoyait par terre. Il lui donna pour dix mille francs de marchandises et convint avec lui qu'il les laisserait en dépôt chez les Natchitoches. M. de Saint-Denys avait fait alliance avec ce peuple en 1701, et quelques-uns de ces sauvages étaient venus depuis quelques années s'établir sur le Mississipi, près de Calapissas.

Juchereau de Saint-Denys partit de Tîle Dauphine le 23 août 1714. Arrivé au village des Natchitoches, situé dans une île de la Rivière-Rouge, à quarante lieues de son embouchure dans le Mississipi, il y bâtit quelques maisons pour des Français qu'il avait dessein d'y laisser. Il leur distribua ensuite des outils propres à cultiver la terre et des grains pour l'ensemencer. Puis, accompagne de douze Français et de quelques Sauvages il prit sa route à l'ouest. Après vingt jours de marche, il arriva chez les Assinaïs, où il renouvela la prise de possession faite par de la Salle en 1684. Il nrit dans ce village vingt-cinq sauvages

(1) Hintoirc rt tlrHcription générale de la Nouvelle- Francet tome second, page 412.

pour raccompagner à la mission de Saint- Jean- Baptiste, à deux lieues à Touest de la Rivièredu-Nord et à cent vingt-six lieues des Assinaïs.

Le gouverneur de cette mission espagnole, le capitaine don Remon Sanche de Navarro, donna avis au duc de Linarès, vice-roi du Mexique, de l'arrivée de Juchereau de Saint- Denys. Le vice-roi ordonna au gouverneur d'envoyer l'officier canadien à Mexico, où il arriva le 5 juin 1715. Le vice-roi, après avoir regardé ses lettres de créance, le fit jeter en prison. Il y resta plus de trois mois. Heureusement pour lui, quelques Français qui étaient au Mexique au service des Espagnols et qui connaissaient bien d'Iberville, dont Juchereau de Saint-Denys était l'oncle du côté de sa femme (i), parlèrent en sa faveur au vice-roi. Celui-ci, le faisant venir une seconde fois, l'engagea à servir le roi d'Espagne, en lui offrant une compagnie de cavalerie. Juchereau de Saint-Denys lui répliqua qu'il avait fait serment de fidélité au roi de France et qu'il ne quitterait son service qu'avec la vie. On avait déjà rapporté au vice-roi que, pendant le temps qu'il avait demeuré à la Rivière-du-Nord, Juchereau de Saint-Denys avait fait la cour à la fille du capitaine don Remon Sanche de Navar-

(1) D'Iberville avait épousé Marie-Thérèse de la Combe Pocatière, dont la mère, Marie-Anne Juchereau de Saint-Denys, était la soeur du père de Louis Juchereau de Saint-Denys.

ro. Le vice-roi lui dit, pour le déterminer, qu'il était plus de la moitié naturalisé espagnol, puisqu'il devait à son retour se marier à dona Emmanuelle, la fille aînée de don Remon Sanche de Navarro. '' Je ne vous cèlerai pas. Monseigneur, repartit Juchereau de Saint-Denys, que j'aime dona Emmanuelle, puisqu'on l'a dit à Votre Excellence, mais je ne me suis jamais flatté de mériter de l'épouser. " Le vice-roi lui assura qu'il pouvait compter que, s'il acceptait Toffre qu'il lui faisait d'une compagnie de cavalerie au service du roi d'Espagne, don Remon serait ravi de lui accorder sa fille en mariage. Puis il le remit en liberté. Juchereau de Saint-Denys resta encore quelque temps à Mexico.

Lorsqu'il fut sur le point de partir, le viceroi lui fit cadeau d'une bourse bien remplie et d'un très beau cheval bai de son écurie, puis il lui proposa, en s'en retournant, de conduire neuf missionnaires aux nations Adayes, Ayches, Nacocodochy, Inay et Nadaco. Le jeune Canadien se chargea avec plaisir de cette mission et partit de Mexico avec les prêtres le 26 octobre de la même année. Après s'être acquitté de cet oflfice, il séjourna plusieurs mois dans les villes et bourgs de Saint-Louis de Potosî, Saint-Louis de La-Paz, Charcas, Saltille, Bocade-Léon. Puis, il se dirigea vers la mission Saint-Jean-Baptiste, à la Rivière-du-Nord, où il fut l'hôte du gouverneur don Remon San-

che de Navarro. Juchereau de Saint-Denys était depuis une semaine environ chez don Remon, lorsqu'arriva un événement qui eut une curieuse influence sur sa destinée. Laissons la parole à l'historien de la Louisiane ( i ) :

" Quatre villages de sauvages, qui étaient de la domination de TEspagne, prirent résolution d'abandonner leurs habitudes et de s'en aller chercher à s'établir hors du territoire des Espagnols. Ils chargèrent tout ce qu'ils avaient de leurs meilleurs effets et de leurs grains sur leurs bateaux, et se mirent en marche pour s'en aller du côté des Cadodaquioux, qui sont à près de cent lieues de là. Le senor don Remon en fut tout aussitôt avertit, et il en était fort chagrin, étant en partie cause de cette défection, pour avoir donné trop de liberté à ses cavaliers, qui étaient toujours chez les sauvages, à les piller et à les chagriner sans qu'ils osassent se défendre. Don Remon ne savait comment s'y prendre pour arrêter ce départ, attendu que personne n'osait aller trouver les indiens parce que leurs quatre villages réunis formaient plus de mille hommes armés d'arcs et de flèches. De Saint-Denys, voyant son embarras, lui offrit, s'il voulait lui permettre d'y aller seul, de faire en sorte de les faire revenir.

(1) Pénicaut fait erreur quand il donne à la femme de Juchereau le nom de Dona Maria de Vilesca. Ses nom et prénoms, ainsi que nous l'avons constaté nous-même sur des documents authentiques, étaient Emmanuelle Sanche de Navarro,

Don Remon, Tembrassant, lui répondit qu'il n'osait pas l'exposer ainsi, parce que deux nations de ces villages, les plus méchants sauvavages qu'on pût trouver, ne manqueraient pas de le poignarder. Mais de Saint-Denys ne s'embarrassa pas de cela. Il monta à cheval suivi de Jalot, son valet de chambre, et alla vers eux. Il attacha un mouchoir au bout d'une baguette, qu'il leur montra de loin en signe de paix, et, en les abordant, il leur parla en espagnol, langue qu'ils entendaient bien, leur disant de revenir et qu'on leur accorderait tout ce qu'ils voudraient, et il leur promit de la part du capitaine don Remon qu'on ne les inquiéterait plus dorénavant. Puis il leur remontra que hors des terres d'Espagne ils seraient exposés à être tous les jours en guerre avec les Assinaïs ou les Cadodaquioux, qui font mourir cruellement tous ceux qu'ils prennent. Il ajoutait que l'on ferait défendre à tous les soldats de mettre jamais le pied dans leur village pour aller les inquiéter sur peine de la vie, et qu'ils n'avaient qu'à le suivre, qu'ils entendraient eux-mêmes faire cette défense tout haut aux soldats. Suivant le conseil de M. de Saint-Denys, don Remon fit assembler tous ses cavaliers et fit publier un ban tout haut en présence des chefs des sauvages, par lequel il était défendu aux cavaliers d'aller dorénavant chez les sauvages les piller ni les chagriner en aucune manière, sous peine de la vie, et ensuite il

exhorta ceux-ci à s'en retourner à leurs villages, qu'ils n'ont jamais quittés depuis.

" Ce petit service, que de Saint-Denys avait rendu au capitaine don Remon, avança son mariage avec la senora dona Emmanuelle, sa fille. Il se fit, deux mois après, dans l'église du village, qui est desservie par sept pères cordeliers espagnols. Quand les articles du mariage furent signés de part et d'autre, don Remon alla à Caouil pour y acheter des habits de noces. De Saint-Denys y envoya avec lui Jalot pour y faire pareillement plusieurs emplettes qu'il rapporta au bout d'un mois quand il revint avec le senor don Remon. Six ou huit jours après leur retour, le mariage se fit avec pompe. De Saint-Denys avait donné à chacun des cavaliers espagnols trois piastres, une cocarde et un ruban jaune pour mettre à leur chapeau. Il fit présent à sa femme d'un assez beau diamant qu'il avait apporté de France. La noce dura trois jours, pendant lesquels les soldats espagnols firent bombance et les décharges de leur mousqueterie ne furent pas ménagées. "

Juchereau de Saint-Denys, après son mariage, resta encore huit mois dans la maison de son beau-père, au bout desquels il partit avec le frère de ce dernier, don Juan de Navarro, pour aller chez les Assinaïs. De là, il se rendit auprès de Lamothe-Cadillac pour lui rendre compte de son voyage. Le 25 août 17 16, il était

de retour à Mobile, après une absence de trois années.

Quelques semaines après son retour, il proposa aux sieurs Graveline, de Léry, de La Fresnière, Beaulieu et Derbanne de s'associer avec lui pour aller faire le commerce avec les Espagnols de la Rivière-du-Nord. Ils achetèrent pour 43,200 livres de marchandises et partirent de Alobile le 10 octobre 1716. Le 25 novembre suivant, ils arrivèrent aux Natchitoches. De Saint-Denys prit seul les devants avec les deux tiers des marchandises. Le 24 décembre, il était rendu aux Assinaïs, où il trouva les Espagnols. Le 6 avril 171 7, il était parvenu au Presidio du Nord. Là, ses marchandises furent saisies par les Espagnols. Il se rendit alors à Mexico pour se les faire remettre. Après bien des démarches, il put les obtenir et il les vendit un bon prix. Enfin le 24 mars 17 19, il était de retour à Tîle Dauphine. Cette fois, son voyage avait duré deux ans et cinq mois.

Le 1er juillet 1720, Juchereau était nommé commandant de la Rivière-aux-Cannes par la Compagnie des Indes (i). L'année suivante, le 31 mars, la Compagnie des Indes, en récompense de son zèle et de ses talents, lui accor-

(1) Pierre Margry, Mémoire/t et document h pour sertir à VhiMtoirr dcM orif/incH françaincM dcn payft (Voutrcmcr, volume VI, page 220. La Rlvière-Aux-CanncH porte aujourd'hui le nom de Red Hiver ou Riviêre-Kouge.

dait une gratification de cinq pour cent sur le bénéfice de la vente des marchandises (i). Le 2 décembre 1721, son commandement était étendu aux Nassonites (2).

Jusque-là, Juchereau de Saint-Denys avait agi en qualité de volontaire, sans paie ni rang. En 1722, le roi de France lui accorda le brevet de capitaine d'une compagnie et de gouverneur du fort des Natchitoches. C'est là que sa femme et ses enfants vinrent le rejoindre.

Le 31 mai 1740, Louis Juchereau de Saint- Denys, gouverneur du fort des Natchitoches, comparaissait devant Mtre Henry, notaire royal, domicilié à la Nouvelle-Orléans, province de la Louisiane, et donnait à sa nièce, Madeleine-Thérèse de rEstringant de Saint-Martin, épouse de Aubert de la Chesnaye, un terrain qui lui appartenait à Beauport. Nous avons sous les yeux la lettre qu'il écrivait à madame Aubert de la Chesnaye en lui faisant ce don. Elle est intéressante à tous les points de vue: " Aux Natchitoches, le 3 avril 1741 " Madame et très chère nièce,

" J'ay reçu votre lettre en date du 12 may 1739 par l'occasion de M, Rouville. Vous en auriez eu la réponse dans la même année si la malheureuse guerre des Tichicachas ne fut point survenue, qui m'a empêché de trouver occasion pour le Canada, parce qu'il a fallu que

(1) Idem, pagre 222.

(2) Ibidem, page 224.

j'aye moi-même descendu à la Nouvelle-Orléans, pour faire dresser la donation que vous me demandez, dans toutes les formes nécessaires afin que vous n'en receviez aucun trouble, et comme je ne pus descendre qu'au mois de juin, le convoi des Illinois se trouva parti, ce qui m'a obligé de différer jusqu'à présent.

" C'est par l'occasion des chers pères jé.suites que je vous écris la présente, parce qu'ils m'ont promis de vous la faire tenir en toute sûreté.

'* Je ne saurais vous exprimer le plaisir que j'ai eu en recevant votre lettre d'apprendre de vos nouvelles et de M. votre mari, qui me seront toujours très chères; mais en même temps je n'ai pas laissé de ressentir vivement le délabrement d'une famille que j'ai toujours chérie et que je chérirai toute ma vie ; mais enfin Dieu dispose toujours de tout comme il lui plaît et c'est à nous à nous conformer à sa sainte volonté. Vous pouvez savoir que nous avons été douze enfants, frères et sœurs, et cependant je me trouve aujourd'hui le seul des souches, âgé de 67 ans. J'avais toujours eu espérance de revoir mon cher pays et ma chère famille, mais la découverte du Mexique m'en a empêché. J'ai jeté les yeux sur une demoiselle de ce pays-là, avec laquelle je me suis marié. Je n'ai point regardé cette action-là comme une folie, puisque depuis mon mariage j'ai toujours vécu très content avec elle. Nous avons

eu sept enfants. Dieu a disposé de deux, et il nous en reste cinq, qui sont deux garçons et trois filles. Quoique nous soyons dépourvus des biens de la fortune, Dieu ne nous abandonne pas et nous vivons tout doucement. Je n'ai pas pu avoir la consolation de voir un seul de mes parents dans ces pays-ci. Je me trouve hors d'état par mon âge d'espérer d'en revoir jamais. Après tout je ne puis conseiller à aucun d'eux d'y venir, car je puis vous assurer que c'est un indigne pays. Heureux celui qui en peut sortir, plus heureux celui qui en est dehors, et infiniment plus heureux celui qui n'y est jamais venu! Quelqu'âgé que je sois, je souhaiterais de tout mon cœur en être dehors! " Je vous dirai pour nouvelle que nous avons trois escadres sur ces mers-ci, et qu'on croit la guerre déclarée avec les Anglais: une des trois est composée de 21 vaisseaux de ligne et commandée en chef par le marquis d'Antin et le marquis de LaRoche Alard, la 2ème est de 10 vaisseaux commandée par M. de Gabares, et la 3ème de 8 vaisseaux commandée par M. de Roquefeuille. Il y a aussi une escadre de 17 vaisseaux espagnols qui se doivent joindre à eux. Je ne doute point qu'un d'Auteuil ne soit dans cette dernière, car il est chef d'escadre au service du roi d'Espagne et fort estimé. Vous apprendrez sans doute par les vaisseaux de France la mort de madame de Bethune qui mourut l'an passé. Vous apprendrez également

la mort de notre évêque de Québec, celle de l'empereur et celle du grand Turc. Vous ferez part de ces nouvelles à ma nièce Saint-Martin. *' Votre tante et tous vos cousins et cousines vous embrassent de tout leur cœur, aussi bien que M. Aubert et vos chers enfants, ce que je fais avec la plus sincère affection ainsi qu'à vous,

" Ma très chère nièce,

" Votre très humble et très obéissant serviteur et très affectionné oncle, Saint-Denys ''

Louis Juchereau de Saint-Denys resta jusqu'à sa mort gouverneur du fort de Natchitoches.

" Il aurait mérité, dit M. Lepage du Pratz, d'être gouverneur de toute la colonie ; il était aussi prudent dans sa manière de gouverner qu'il était bon officier ; il a su toute sa vie se faire aimer et respecter tant des Français que des naturels! Ces derniers lui étaient si attachés que rien ne leur coiJtait, du moment qu'il était question de son service. Ces peuples n'ont rien de plus cher que leur liberté et préfèrent la mort à l'esclavage et même à la domination d'aucun souverain, quelque douce qu'elle puisse être. Cependant vingt ou vingt-cinq nations avaient trouvé en la personne de M. de Saint- Denys un charme si puissant, qu'oubliant qu'elles étaient nées libres et s'étaient données à lui

volontairement, chefs et peuples, elles voulurent toute l'avoir pour leur grand chef, en sorte qu'au moindre signe il aurait pu se mettre à la tête de trente mille hommes tirés de ces nations, qui, de leur propre mouvement, s'étaient soumises à ses ordres. Il n'eût pas été besoin qu'il fût les trouver lui-même pour les faire venir. Il eût suffi que M. de Saint-Denys traçât sur le papier une jambe bien formée et des figures hiéroglyphiques qui eussent désigné la guerre. La jambe bien formée le désignait luimême parce qu'ils le nommaient le chef à la grosse jambe. Pour désigner la guerre, on fait la figure d'un casse-tête. Pour marquer le temps auquel on a besoin de secours, on désigne les mois par des lunes, et les jours par des I de cette sorte ; si l'on est pressé d'avoir du secours, on marque seulement autant d'I qu'il faut de jours pour faire la route. On désigne la nation qu'on veut attaquer par la figure qui lui est propre. Le nombre de guerriers ne se marque point, les chefs des nations envoient leurs guerriers. On sait ce que chaque nation peut en fournir. Ainsi on fait savoir son intention à autant de chefs qu'il est nécessaire pour compléter le nombre d'hommes que l'on souhaite. Les flèches désignent aussi la guerre mais seulement pour la déclarer: ce sont alors deux flèches en sautoir écrasé.

" Lorsque M. de Saint-Denys est mort, tous ces peuples l'ont pleuré et regretté comme

de bons enfants pleureraient leur père. Mais ce qui doit encore surprendre dans le changement de sentiment de ces peuples en faveur de M. de Saint-Denys, c'est que la plupart de ces nations sont sur les terres des Espagnols et qu'ils auraient dû plutôt s'attacher à eux qu'aux Français. Les qualités personnelles de M. de Saint- Denys l'avaient emporté sur toutes sortes de considérations et telle est la force de la vertu qu'elle se fait respecter par tous les hommes, quoique peu la pratiquent " (i).

Un autre historien estimé de la Louisiane, M. Charles Gayarré, va encore plus loin que Lepage de Pratz:

" On ne saurait, dit-il, se refuser à payer un tribut d'admiration à Saint-Denys. Cet homme remarquable a droit à une des premières places parmi les fondateurs de la colonie de la Louisiane. C'était une âme de chevalier dans un corps de fer. Aucun revers ne pouvait ébranler sa persévérance. Certes, il ne fallait pas être un homme ordinaire pour oser, à cette époque, aller deux fois de la Mobile à Mexico par terre, et en revenir par la même route, au travers de tant de dangers et d'obstacles sans nombre " (2) !

Louis Juchereau de Saint-Denys mourut à Natchitoches, le 11 juin 1744, et fut inhumé

(1) Histoire de la Louisiane^ édition de 1758, volume 1er, pp. 8 et seq.

(2) HiHtoire de la Louisiane^ volume 1er, page 164.

le lendemain dans l'église paroissiale Saint- François (i).

Madame de Saint-Denys survécut près de quatorze ans à son mari. Elle mourut à Natchitoches, le i6 avril 1758, et fut inhumée le même jour dans Téglise Saint-François (2).

Du mariage de Louis Juchereau de Saint- Denys et de Emmanuelle Sanche de Navarro naquirent sept enfants. Ses deux fils Louis- Charles et Pierre-Antoine servirent dans les troupes de la marine en qualité d'officiers. Ils ne laissèrent pas de postérité. Des descendants

(1) M. l'abbé A. Andries, curé de la cathédrale de Natchitoches et vicaire-général du diocèse du même nom, a bien voulu nous communiquer une copie de l'acte de sépulture de Louis Juchereau de Saint-Denys : "L'an sept cent quarante-quatre le 12 juin, je soussigné prêtre capucin, missionnaire apostolique, curé de la paroisse de Saint-François, fort de Jean-Baptiste, aux Natchitoches, ai inhumé dans notre église paroissiale muni de tous les sacrements de la Sainte Eglise le corps de Mr Louis Jucherot de Saint-Denis, âgé de soixante-et-dix ans, chevalier de l'ordre de Saint-Louis, commandant du fort de Saint- Jean-Baptiste, mort le onze du même mois et année. En foi de quoi nous avons signé, Fr. Barnabe capucin, miss, apostolique, curé des Natchitoches, Juan Leone, fr. Fran. X. Balleso."

Mgr Tanguay (Dictionnaire généalogique, volume 5, page 30) a confondu Louis Juchereau de Saint-Denys avec son neveu Joseph-Charles Juchereau de Saint-Denys. Les historiens américains qui ont eu à parler de la carrière aventureuse de Louis- Jucherau de Saint-Denys se sont trompés sur son compte. L'un d'eux même, M. Benjamin D. French (Louisiuna Historical Collections, nouvelle série, page 84, le fait revenir à Montréal en 1726 et mourir dans cette ville.

(2) "L'an mil sept cent cinquante-huit, le seize avril, je soussigné, ai inhumé dans le cimetière de cette paroisse le corps de madame de Saint-Denys. Fr. Valentin, curé".

de sa fille, Marie des Douleurs-Simone, mariée à Cécaire de Blanc, commandant du fort royal de Saint-Jean-Baptiste, poste de Natchitoches, vivent encore en Louisiane.

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