‹ Les petites choses de notre histoire (volume 3)Chapitre 37 sur 49 · UN EPISODE DE L'HISTOIRE DU CAP- SAINT-IGNACE · texte numérisé non relu

UN EPISODE DE L'HISTOIRE DU CAP- SAINT-IGNACE

La paroisse de Saint-Ignace du Cap-Saint- Ignace est composée du fief Vincelotte (concédé à Geneviève de Chavigny, veuve Charles Amyot, le 3 novembre 1672), du fief Gamache ou Gagné (concédé aux sieurs Gamache et Belleavance le 3 novembre 1672), du fief Sainte-Claire (concédé à René Lepage le 17 mars 1693), ^^ fi^^ Lafrenaye (démembré du fief Gamache ou Gagné) et du fief Fournier ou Saint-Joseph (concédé au sieur Fournier le 13 novembre 1672).

La première chapelle ou église du Cap- Saint-Ignace fut construite dans le fief Gamache en 1683. Elle eut une courte existence et fut remplacée par une église en pierre qui, vers 1744, s'écroula, avec la côte, dans le fleuve Saint-Laurent.

Louis Gamache, propriétaire du fief Gamache, donna alors à la paroisse du Cap-Saint- Ignace un terrain de deux arpents de front sur

trois de profondeur, à une douzaine d'arpents du site de Tancienne église, pour y élever le nouveau temple. Cette donation fut acceptée par le curé Dolbec, le 25 février 1744.

Mais le sieur Amyot, propriétaire du fief Vincelotte, avait obtenu de Tévêque de Québec la promesse que la nouvelle église du Cap- Saint-Ignace serait élevée dans son fief. Le 10 mars 1745, Mgr de Pontbriand ordonnait de construire le presbytère du Cap-Saint-Ignace sur le terrain du seigneur Amyot. Par son ordonnance du 26 mars 1745, l'intendant Hocquart nommait les sieurs Louis Lemieux père, Jacques Bernier, Jacques Rodrigue et Augustin Bernier syndics pour la construction du presbytère projeté.

Un mois plus tard, le 22 avril 1745, les états estimatifs et de répartition dressés par les syndics étaient approuvés par l'intendant et les syndics recevaient en même temps le droit de poursuivre les habitants dépendants de la paroisse du Cap-Saint-Ignace qui refuseraient de payer leur répartition.

Les habitants du fief Gamache qui voulaient conserver chez eux l'église du Cap-Saint- Ignace avaient déjà commencé la construction d'un presbytère en pierre qui, dans leur idée, devait servir d'église temporaire. Le mandement de Mgr de Pontbriand et l'ordonnance de l'intendant Hocquart n'eurent aucune influence sur eux. L'abbé Curot, qui avait remplacé

M. Dolbec à la cure du Cap-Saint-Ignace, refusa d'habiter le presbytère du fief Gamache et d'y célébrer la messe.

Les habitants du fief Gamache, de leur côté, refusèrent de fréquenter le presbytère du fief Vincelotte où le curé Curot faisait les offices religieux pour toute la paroisse. Bien plus, douze adultes et enfants qui habitaient le fief Gamache et les environs, décédés au cours de Tannée 1748, furent enterrés dans l'ancien cimetière sans service ni cérémonie religieuse.

L'intendant Bigot, informé du grave manquement des habitants du fief Gamache aux lois religieuses et civiles, se décida à sévir.

Le 21 décembre 1748, par la commission suivante, il chargeait le sieur Henry Hiché, procureur du Roi à la Prévôté de Québec, de faire une enquête sur les lieux mêmes:

" Sur ce que nous avons esté informé que quelques habitants du fief de Gamache, près le Cap-Saint-Ignace, ont eu la témérité d'enterrer des personnes mortes au nombre de sept ou huit sans avertir le missionnaire de la paroisse du dit Cap-Saint-Ignace et sans aucune cérémonie, que, par conséquent, leur mort n'est point constaté, n'y ayant rien d'écrit sur le registre de la paroisse; estant nécessaire de remédier à un abus aussi considérable qui est contre le bon ordre et la religion, nous avons nommé et commis Mr Henry Hiché, procureur du Roy en la Prevosté de cette ville, nôtre sub-

délégué, pour se transporter incessamment accompagné du Sr Louet, greffier de la commission, et d'un huissier, en la de. paroisse du Cap- St-Ignace et au fief Gamache où il informera du fait en question, constatera les noms et qualités des personnes ainsi induement enterrées, les jours de leurs décès et enterremens et des particuliers qui auront fait lesd. enterremens clandestins ou y auront aidé ou participé, recevra en tant que de besoin les déclarations des Srs curé et capitaine et autres officiers de milice dud. Cap-Saint-Ignace, dont et du tout il dressera procès verbal en forme. "

Le procès-verbal de l'information faite par M. Hiché au Cap-Saint-Ignace en décembre 1748 et janvier 1749 n'a pas été conservé, mais l'ordonnance de l'intendant Bigot, rendue à la suite de cette enquête nous donne toutes les précisions voulues sur cette triste affaire.

Nous reproduisons ici cette ordonnance qui est en date du 10 janvier 1749:

'' Vu la commission par nous donnée le vingt un décembre der. pour informer contre quelques habitants du fief de Gamache et Cap- St-Ignace, accusés d'avoir eu la témérité d'enterrer plusieurs personnes mortes sans avertir le missionnaire de la paroisse du d. Cap-St- Ignace, nou aurions nommé et commis Mr Henry Hiché, procureur du Roy en la Prévoté de cette ville, notre subdélégué, pour se transporter accompagné du S. Louet, greffier de la

Commission, et d'un huissier, en la paroisse du d. Cap-St-Ignace, et au fief de Ganiache, pour constater les noms et qualités des personnes ainsy induement enterrées, les jours de leur deceds et enterrement, et des particuliers qui auroient fait les d. enterremens clandestins, ou y auroient aydé ou participé, et recevoir en tant que de besoin les déclarations des Srs curé et capitaine et autres officiers de milice du d. Cap- St-Ignace, dont et du tout il dresseroit procès verbal en forme.

" Le procès verbal dressé par nôtre d. subdélégué au d. lieu du Cap-St-Ignace, le vingt neuf du d. mois de décembre et jours suivans, contenant les déclarations par forme d'information tant du S. Curot missionnaire, et du S. François Caron, capitaine du d. Cap-St- Ignace, que de plusieurs autres officiers et habitans du d. Cap et du fief de Gamache, par lesquelles déclarations il est constaté que les habitans du d. Cap-St-Ignace, du fief de Gamache et de l'Isle aux Grues ont enterré dans le cimetière cy devant pratiqué sur le d. fief (dans l'église duquel on avoit cessé de célébrer le service divin) douze personnes tant hommes, femmes qu'enfants, sçavoir :

* Anne Gamache, âgée de 59 ans, femme de Jean Richard, habitant du d. Cap, morte le 15 8bre suivant, et enterrée le lendemain.

" Geneviève Pélagie Pelletier, âgée d'environ deux mois et demy, fille de Louis Pelle-

tier, habitant de Tlsle aux Grues, morte led. jour 15. 8bre.

'' Charles Chamberlan, âgé de deux mois, fils de Jean Chamberlan, habitant de lad. Isle, mort le même jour.

'' Jean Gamache, habitant du Cap-St- Ignace, âgé de quarante cinq ans, mort le 15 9b. suivant.

" Joseph Caron, âgé d'environ un mois, fils de François Caron fils, habitant dud. Cap, mort le 3 Xbre dernier.

'' Elisabeth Cloutier, âgée de 28 ans, femme dud. François Caron fils, morte le 13 du même mois.

"Pierre Ouabert, âgé de 15 ans, fils de Joseph Ouabert, habitant dud. Cap-St-Ignace.

'' Pierre Langlois, âgé de 15 ans, fils de Joseph Langlois, habitant dud. lieu.

'' Marie Salomée Richard, âgée de 7 mois, fille de Joseph Richard, aussy habitant dud. lieu.

" Prisque Fournier, âgé de deux mois, fils d'Augustin Fournier, aussy habitant dud. Cap.

" Et un enfant appartenant à Claude Cahouet, habitant dud. lieu.

" Paroist en outre par led. procès verbal, que le 30: 7bre. der. Augustin Bernier, cy devant dénommé, auroit esté trouver le S. Curot, missionnaire de lad. Paroisse du Cap-St-Ignace, desservant aussy led. fief de Gamache, pour le prier d'enterrer sa fille, soit dans le cimetière

dud. fief ou dans Téglise dud. lieu, offrant de luy payer les droits ordinaires, ce que led. S. Curot auroit refusé de faire, le luy estant deffendu, et auroit dit aud. Bernier que s'il vouloit la faire transporter dans l'endroit ordonné par M. l'évêque, il l'enterreroit volontiers, à quoy led. Bernier auroit répondu qu'il ne la feroit point transporter au lieu qu'il luy proposoit, mais qu'il l'alloit faire enterrer dans le cimetière du fief de Gamache, ce que led. Bernier auroit exécuté en faisant enterrer le lendemain sa fille dans le cimetière dud. fief, que c'est le nommé François Guimon, major de milice dud. Cap, qui a porté cet enfant en terre, accompagné de Louis Dion, habitant tant dud. Cap, que de Gamache.

''Que le 15. 8bre suivant la femme de Jean Richard estant morte, ce dernier pria Joseph Gerbert d'aller chez led. S. Curot pour l'engager à la venir enterrer dans le nouveau cimetière qui est attenant le nouveau presbyterre qui a esté construit sur le fief de Gamache, ou l'enterrer dans l'église dud. lieu, ce que led. S. Curot auroit également refusé de faire par les raisons cy dessus, que led. Jean Richard auroit neantmoins fait enterrer sa femme dans le cimetière dud. fief de Gamache; que Thomas Cahouet, Pierre Richard, beau-frère de la deffunte, Pierre Gamache, Claude Cahouet, tous habitans dud. Cap, auroient assisté aud. enterrement, que led. Louis Dion, Louis Lemieux

fils, Philippe Fortin, habitans de Gamache, y auroient aussy assisté, ainsy que Pierre Fortin, habitant dud. Cap, qui en faisoit les cérémonies.

'' Que lesd. Augustin Bernier, Thomas Cahouet, Philippe et Pierre Fortin, Louis Lemieux fils et Pierre Richard auroient aussy assisté à l'enterremt. d'Elisabeth Cloutier, femme de François Caron fils, ainsy que les nommés Després Guy, Louis Gagné père et Vital Gagné fils, habitants de Gamache, et Joseph Guymon fils, habitant dud. Cap.

'' Que lesd. Augustin Bernier et François Guimont fils auroient également assisté à celuy de Joseph Caron, fils dud. François Caron.

" Que led. Pierre Richard se seroit trouvé tant à celuy de Jean Gamache, qu'à celuy de Marie Salomée Richard, sa petite fille.

'' Que led. Philippe Fortin a encore assisté à celuy de Pierre Langlois.

" Et enfin que François Gamache et François Lemieux, habitans dud. Cap. ont porté en terre les enfants desd. Louis Pelletier et Jean Chamberlan, ce der. présent.

" Tout considéré et estant de la dre. conséquence de remédier aux désordres commis par les habitans cy dessus dénommés qui ont fait lesd. enterremens clandestins dans le cimetière du fief de Gamache (dans l'église duquel on a cessé de célébrer l'office divin depuis le mois de septembre der.) au Heu de faire faire

lesd. enterremens avec les cérémonies ordinaires dans celuy du Cap-St-Ignace, où il a esté construit un presbytère en exécution de l'ordonnance de Mr Hocquart cy devant intendant en ce pais, en datte du 26 mars 1745, dans lequel presbytère le S. Curot, cy devant étably aud. fief de Gamache célèbre à présent l'office divin, dessert tant led. Cap que led. fief Gamache et y fait les autres fonctions curiales.

'* Nous ordonnons que les onze personnes cy devant dénommées induement enterrées dans le cimetière du fief de Gamache seront exhumées par les parens des deffunts, et par ceux qui ont participé et assisté auxd. enterremens, et transportées au presbytère du Cap- St-Ignace, pour leur estre fait par led. S. Curot les cérémonies ordinaires, et ensuitte inhumées dans le cimetière dud. lieu, le tout en présence dud. S. Hiché, notre subdélégué, qui se transportera de nouveau, accompagné comme cy devant aud. Cap-St-Ignace, desquelles inhumations il sera dressé des actes pour chaque personne par notre d. subdélégué, conjointement avec led. S. Curot, sur les registres de lad. paroisse du Cap-St-Ignace, dans lesquels actes il sera fait mention des noms, surnoms, finalités et âges des deffunts, et autant qu'il sera possible, des jours de leur mort, en la manière ordinaire.

*' Et pour avoir led. Augustin Dernier commencé à faire ces sortes d'enterremens

clandestins, nous Tavons condamné en trois cent livres d'amende.

" Led. Pierre Fortin, pour avoir esté le moteur de la plus grande partie desd. Enterremens et avoir assisté à deux d'iceux, le condamnons en deux cent cinquante livres aussy d'amende.

" A l'égard des autres habitans dud. Cap- St-Ignace, du fief de Gamache et de l'Isle aux Grues cy devant dénommés, qui ont aydé, participé ou assisté auxd. enterremens clandestins, et des pères ou parens qui y ont donné leur consentement, les avons aussy condamné pareillement aux amendes cy après Sçavoir

" Philippe Fortin, en cent cinquante livres.

" François Guymon père, cent livres.

** Jean Richard, cent livres.

'' François Lemieux, soixante livres.

" François Gamache, soixante livres.

" Thomas Cahouet, cinquente livres.

" Pierre Richard père, cinquente livres.

" Pierre Gamache, cinquente livres.

" Claude Cahouet, cinquente livres.

" Louis Lemieux, cinquente livres.

" Joseph Guimon fils, cinquente livres.

" Joseph Gerbert, cinquente livres.

" Després Guy, cinquente livres.

" Louis Gagné père, cinquente livres.

" Vital Gagné fils, cinquente livres.

''François Caron fils, cinquente livres.

"Joseph Ouabert, cinquente livres.

" Joseph Langlois, cinquente Hvres.

" Joseph Richard père, cinquente Hvres.

" Augustin Fournier, cinquente livres.

" Louis Dion, trente livres.

" Et Jean Chamberlant, dix livres.

" Toutes lesquelles amendes cy dessus prononcées seront payées sans déport entre les mains de nôtre d. subdélégué, et applicables aux hôpitaux de cette ville, sur le total desquelles seront neantmoins déduits tant les frais funéraires desd. deffunts, suivant Testât qui en sera donné par led. S. Curot, de luy certifié, que les autres frais de voyages occasionnés pour Taffaire en question, dont il sera pareillement dressé un estât par notre d. subdélégué, et par nous arresté.

" Faisons très expresses inhibitions et deffenses aux habitans tant dud. Cap-St-Ignace, du fief de Gamache, que de lad. isle aux Grues, de faire ou faire faire à l'avenir aucuns enterremens dans le cimetière dud. fief de Gamache, leur ordonnons de les faire faire avec les cérémonies ordinaires dans celuy du Cap- St-Ignace, auquel lieu on célèbre le service divin, à peine contre les contrevenans de punition corporelle; et sera nôtre présente ordonnance lue et publiée par trois dimanches consécutifs, aud. Cap-St-Ignace, issue de grande messe paroissiale, par le S. Caron, Capne. de milice dud. Cap, auquel nous enjoignons de le

faire, ou par celuy qui sera par luy commis, afin que lesd. habitans tant dud. lieu, que de Gamache et isle aux Grues n'en puissent prétendre cause d'ignorance.

" Mandons aud. S. Caron, Capne. de tenir exactement la main à l'exécution de notre d. ordonnance, et de nous avertir des contraventions qui pouroient y estre faites, à peine d'en répondre " (i).

L'ordonnance de l'intendant Bigot fit cesser les inhumations dans le cimetière du fief Gamache mais les malheureuses difficultés au sujet du site de l'église du Cap-Saint-Ignace se perpétuèrent encore une vingtaine d'années.

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