LES INSCRIPTIONS DU FORT CHOUAGUEN OU OSWEGO
C'est le 14 août 1756 que le fort Chouaguen ou Oswégo tomba au pouvoir de la valeureuse petite armée commandée par Montcalm.
" Aussitôt après sa victoire, dit le Père Martin, Montcalm, que le sentiment religieux dominait au milieu de son triomphe, voulut en faire hommage à Dieu. Il fit planter, au milieu de l'enceinte du fort, une grande croix avec cette inscription: In hoc signo vincunt. C'est par ce signe qu'ils seront vainqueurs.
" Près de cette croix, on plaça un poteau qui portait, avec les armes de France, cette inscription digne d'un littérateur et d'un vainqueur : "' Manibus date lilia plenis '\ Donnez des lys à pleines mains " ( i ).
Le choix de ces inscriptions si appropriées fut-il fait par Montcalm lui-même ?
M. l'abbé Casgrain, dans son ouvrage Montcalm et Lévis, le dit clairement:
'' Montcalm, qui connaissait le coeur du soldat, voulut célébrer son triomphe par une manifestation religieuse et patriotique qui soulevât l'enthousiasme de l'armée. Dans la ma-
(1) Le marquis de Montcalm et les dernières années de la colonie française au Canada, p. 66.
tinée du 20 août, il fit planter une grande croix portant ces mots: In hoc signo vincunt. '* Cest par ce signe qu'ils triomphent ". Et près de cette croix, un mai sur lequel étaient attachées les armes de France, avec cette devise, où se révélaient les goiits classiques du général : Manihus date lilia plenis- '' Apportez des lis à pleines mains ".
" L'armée fut appelée sous les armes, et l'abbé Picquet, qui avait rejoint l'expédition, bénit le pieux trophée, au milieu du roulement des tambours et des décharges réitérées du canon et de la mousqueterie " ( i ).
D'un autre côté, Francis Parkman, dans son ouvrage Montcalm and Wolfe, écrit :
" The priest Piquet, who had joined the expédition, planted amid the ruin a tall cross, graven with the words, In hoc signo vincunt; and near it was set a pôle bearing the arms of France, with the inscription, Manihus date lilia plenis" (2).
Montcalm, dans sa lettre au ministre du 28 août 1756, parle bien de cet épisode mais il ne se compromet pas :
" Les missionnaires de St-Sulpice, au nombre de deux, ont toujours suivi les Sauvages : l'abbé Picquet, qui eut l'honneur de présenter
(1) Montcalm et Lé vin, vol. I, p. 129.
(2) Montcalm and Wolfe, édition Morang, Toronto, 1898. vol. I, p. 428.
au Roy, il y a quelque temps, trois sauvages, est venu à Chouaguen pour y planter une croix où l'on a mis, in hoc signo vincunt, et à côté un poteau avec les armes du Roy et pour inscription : Manihus date lilia plenis " ( i ) .
Mais, Parkman et Tabbé Casgrain ont fait erreur, le premier en attribuant les inscriptions du fort Chouaguen à Tabbé Picquet, l'autre, en les mettant au compte des goûts classiques du marquis de Montcalm.
Le véritable auteur des deux inscriptions placées sur les ruines du fort Chouaguen fut M. de Bougainville. Nous en trouvons la preuve dans la lettre qu'il écrivait à son frère aîné, le 28 août 1756 :
'' J'ai goûté le plaisir que donne la première victoire, mon cher frère; j'envoie à notre belle-maman le journal de notre expédition. Bien entendu que ce journal, qui est pour elle seule, sera aussi pour l'historiographe du Roi. Cette prise, au reste, est l'une des plus importantes que l'on put faire dans l'Amérique. Je vous le prouverais aisément, mais je n'en ai pas le temps. Si S. M. voulait faire frapper une médaille sur cet événement qui en vaut la peine tout autant que bien d'autres. Vivant, que vous connaissez, est en état de vous donner tous les éclaircissements dont vous pourriez avoir be-
(1) Collection de manuscrits^ vol. IV, pu. 67.
soin. Au reste, si le ministre ne juge pas à propos de faire imprimer notre journal comme supplément à la Gazette de France, il faut que vous lui fassiez voir le jour par la voie du Mercure ou de quelqu'autre journal ; toutefois, vous y feriez les changements convenables, car le style se ressent un peu, je crois^ de la rudesse des camps et des bois d'Amérique.
" Je n'ai pas un instant à moi.
A peine avons-nous le temps de manger et de dormir. Cette campagne est bien rude; le général, qui a fait celle de Bohême, trouve celle-ci encore plus fatiguante. J'oubliais de vous dire que j'ai tranché de V inscript ionnaire. Sur les cendres de Chouaguen, nous avons planté une croix et un poteau aux armes de France. Sur la croix, j'ai donné pour devise : "" In hoc signo vincunt"; sur le poteau : "" Manibus date un a pie ni s". Cela peut être fort mauvais — à la bonne lienre, à la guerre comme à la guerr^"(i).