M. DE BOUGAINVILLE AUX ILES MALOUINES
Louis-Antoine de Bougainville, qui servit sous Montcalm dans la Nouvelle-France de 1756 à 1759, est surtout connu par le voyage qu'il fit autour du monde. S'il n'avait eu que ses trois années de séjour au Canada à son actif, il est à peu près certain qu'il ne serait connu aujourd'hui que par les Canadiens-français qui, eux, n'ont pas oublié ceux qui se battirent pour conserver le Canada à la France.
Mais avant d'entreprendre le grand voyage qui devait illustrer son nom, M- de Bougainville
avait fait aux îles Malouines un établissement qui, s'il avait vécu, aurait donné une autre colonie à la France. Cet essai nous intéresse parce que plusieurs familles acadiennes y prirent part.
Les îles Malouines, qui aujourd'hui portent le nom d'îles Falkland, furent découvertes par Americ Vespuce en avril 1502.
M. de Bougainville écrit à leur sujet : '' Cependant leur position heureuse pour servir de relâche aux vaisseaux qui vont dans la mer du Sud et d'échelle pour la découverte des terres australes, avait frappé les navigateurs de toutes les nations. Au commencement de l'année 1763, la cour de France résolut de former un établissement dans ces îles. Je proposai au ministère de le commencer à mes frais, et secondé par MM. de Nerville et d'Arboulin, l'un mon cousin-germain et l'autre mon oncle, je fis sur le champ construire et armer à Saint- Malo, par les soins de M. Duclos Guyot, VAile, de vingt canons, et le Sphinx, de douze, que je munis de tout ce qui était propre pour une pareille expédition. "
Puis, M. de Bougainville ajoute :
" J'embarquai plusieurs familles acadiennes, espèce d'hommes laborieuse, intelligente, et qui doit être chère à la France par l'inviolable attachement que lui ont prouvé ces honnêtes et infortunés citoyens. "
Le 7 juin 1763, le roi de France avait autorisé l'embarquement des Acadiens pour cette expédition. Le 4 août suivant, le roi avait également maintenu une solde de six sous par jour en faveur de chaque Acadien !
M. Emile Lauvrière raconte ainsi l'histoire de la colonie de M. de Bougainville sur les îles Malouines :
" Le départ eut lieu de Saint-Malo le 15 septembre 1763; après deux relâches, dont une à Montevideo " ou Ton prit beaucoup de chevaux et de bêtes à cornes ", on s'installa le 3 février 1764 dans "une grande baie qui parut commode pour un premier établissement " ; le nom de *' Baie Française " qu'on lui donna dut rappeler à nos Acadiens le pays natal. On déblaya, sur un point propice, Port-Louis, les ajoncs qui couvraient le sol ; on érigea des cases couvertes de bruyères ; on construisit un fort en terre et en gazon, on y installa 12 canons; et, après avoir le 5 avril 1764 pris officiellement possession de l'Archipel, Bougainville y laissa son oncle, M. de Nerville avec *' bardes et provisions pour deux ans ". Quand il revint le 5 janvier 1765 avec 80 nouveaux colons acadiens de Saint-Malo, notre colonisateur trouva sa petite colonie en parfait état. L'hiver n'avait pas été rude; peu de neige et point de glace- Les premiers habitants avaient vécu de pêche et de chasse, chasse facile : car les
animaux ne craignaient pas Thomme; le blé et les autres plantes d'Europe poussaient; le bétail vivait en liberté. On se serait cru aux premiers temps de TAcadie. En février 1766, Bougainville amena donc de Saint-Malo sur V Aigle et de Rochefort sur V Etoile un troisième contingent de 79 colons, pour la plupart acadiens, avec tout le matériel nécessaire à la colonisation, et il ramena en France un premier chargement d'huile et de peaux de loups marins. " Tout allait donc pour le mieux, lorsque survinrent les difficultés diplomatiques. D'une part, l'Espagne revendiqua, comme dépendant du continent américain, ces îles Malvinas dont elle n'avait jamais tiré parti. D'autre part, les Anglais, qui ont toujours vu d'un mauvais œil toute tentative de colonisation française, envoyèrent dès 1764 le Commodore Byron (grandpère du poète, triste héros des démolitions de Louisbourg et des déportations acadiennes). En janvier 1765, malgré l'évidente priorité de nos droits, il n'hésita pas à déclarer anglaises ces îles dites Falkland. N'y séjournant que treize jours, il n'y établit pas même un habitant. Ce ne fut qu'en 1766 qu'il fonda son rudimentaire Port-Egmont; il n'en osa pas moins, dès le mois de décembre suivant, menacer les Français de Port-Louis d'une descente armée, s'ils n'évacuaient pas au plus tôt la place. C'était pour les pauvres Acadiens la même politique
terroriste qu'en Acadie. Avec sa veulerie habituelle, le gouvernement de Louis XV intimidé, pour évincer les Anglais, reconnut les droits de l'Espagne; et, le ler avril 1767, Bougainville vint sur la Boudeuse faire remise au gouvernement espagnol d'un établissement qui nous avait déjà coûté 603,000 livres. "
C'est le 15 décembre 1766 que M. de Bougainville partit de Saint-Malo pour son voyage autour du monde. Il commandait la frégate la Boudeuse et avait sous ses ordres la flûte VEtoile. M. de Bougainville franchit le détroit de Magellan, explora l'archipel des îles Pomotou, mouilla à Taïti, découvrit la plupart des îles Samoa, etc., etc. Il rentra à Saint-Malo le 16 mars 1769.
On a écrit que M- de Bougainville se fit accompagner de plusieurs de ses anciens compagnons d'armes du Canada dans son voyage autour du monde. Y a-t-il du vrai là-dedans ?
Dans le récit de son voyage publié en 1 77 1 , M. de Bougainville nous apprend que son étatmajor était composé de onze officiers, trois volontaires, et l'équipage de deux cent trois matelots, officiers mariniers, soldats, mousses et domestiques. Il nous dit, de plus, que le prince de Nassau Sieghen avait obtenu du Roi la permission de faire le voyage avec lui.
M. de Bougainville termine son discours préliminaire en écrivant :
'' Je finirai ce discours en rendant justice au courage, au zèle, à la patience invincible des officiers et équipages de mes deux vaisseaux. Il n'a pas été nécessaire de les animer par un traitement extraordinaire, tel que celui que les Anglais ont cru devoir faire aux équipages de M. Byron. Leur constance a été à Tépreuve des positions les plus critiques, et leur bonne volonté ne s'est pas un instant ralentie. C'est que la nation française est capable de vaincre les plus grandes difficultés, et que rien n'est impossible à ses efforts, toutes les fois qu'elle voudra se croire elle-même l'égale au moins de telle nation que ce soit au monde. "
Puis, en note, M. de Bougainville donne les noms de tous les officiers qui avaient fait le tour du monde avec lui sur la frégate la Boudeuse et la flûte V Etoile.
Etat-major de la frégate la Boudeuse : M. de Bougainville, capitaine de vaisseau; Duclos Guyot, capitaine de brûlot, chevalier de Bournand, chevalier d'Oraison, chevalier de Bouchage, enseignes de vaisseau; chevalier de Suzannet, chevalier de Kné, gardes de la marine, faisant fonctions d'officiers; Le Corre, officier marchand; Saint-Germain, écrivain; La Veze, aumônier; La Parte, chirurgien-major.
Etat-major de la flûte VEtoile : M. Chesnard de la Giraudais, capitaine de brûlot; Caro, lieutenant des vaisseaux de la Compagnie des Indes; Donat, Landais, Fontaine et Lavary-le-Roi, officiers marchands; Michaud, écrivain; Vinès, chirurgien-major.
Il y avait de plus MM. de Commerçon, médecin ; Verron, astronome, et de Romainville, ingénieur-
Combien parmi les officiers de M. de Bougainville avaient servi au Canada ? Nous n'en connaissons que deux: MM. Duclos-Guyot et de la Giraudais.
M. Aegidius Fauteux écrit au sujet de M. Duclos-Guyot :
" Pierre Duclos-Guyot qui conduisit Bougainville à Québec, en 1759, est le même qui servit de second au célèbre navigateur, sur la frégate la Boudeuse, lors de son grand voyage autour du monde, de 1766 à 1769. Le 8 mars 1777, il fut fait chevalier de Saint-Louis, avec la note suivante : ** Duclos-Guyot, capitaine de brûlot, navigue depuis quarante-trois ans, a fait vingt-quatre campagnes, dont six pour le roi et particulièrement celle pour le tour du monde; a été chargé de plusieurs commandements, a soutenu beaucoup de combats et fait beaucoup de prises, est officier depuis treize ans " (Mazas, Hist. de l'Ordre de Saint-Louis, II, p. 263). Duclos-Guyot fut capitaine de
port à l'île de France de 1781 à 1784 {Rapport de l'archiviste de la province de Québec pour 1 920-1 921, p. 202.
François-Pierre de la Giraudais, né à Saint-Malo en 1725, embrassa tout jeune la carrière de marin. En 1759, il commandait en second la flotte de ravitaillement envoyée dans la Nouvelle-France sous la conduite du capitaine Canon. Dans la bataille de la rivière Ristigouche, le 8 juillet 1760, M. de la Giraudais commandait le navire le Machaidt. Il donna Tordre d'incendier son navire afin de Tempêcher de tomber aux mains de l'ennemi. (Gustave Lanctôt, Le dernier effort de la France au Canada)- M. de la Giraudais vivait encore en 1775. Le 9 novembre 1759, pendant qu'il était au Canada, le brave de la Giraudais avait épousé une canadienne, Catherine Dorval. Elle suivit son mari en France.
M. de Bougainville ne nomme pas parmi les officiers de VEtoile le sieur de Saint-Simon. Pourtant, il y avait un M. de Saint-Simon à bord de VEtoile. Celui-ci, probablement, n'agissait qu'en qualité d'officier civil. D'après Carlo-Carli, le sieur de Saint-Simon, capitaine d'infanterie, fort versé dans la langue et les usages des Sauvages, né au Canada, servait sous les ordres de M. de la Giraudais. Qui était ce M. de Saint-Simon ?