‹ Les petites choses de notre histoire (volume 3)Chapitre 47 sur 49 · LA NOBLESSE DE LA FAMILLE BARDY · texte numérisé non relu

LA NOBLESSE DE LA FAMILLE BARDY

En France, les titres de noblesse sont abolis depuis plusieurs années. Une revue française remarquait, récemment, qu'il y a actuellement dans la République plus de nobles qu'il n'y en a jamais eu sous la monarchie ou l'empire.

(1) Joseph Tassé, Les Canadiens de VOuest^ vol. II, p. 73.

Cette curieuse anomalie s'explique facilement. Sous la monarchie ou l'empire, les tribunaux faisaient la recherche des faux nobles. Aujourd'hui, le premier escroc venu accole à son nom le titre de marquis, de comte ou de baron et il peut le porter pendant plusieurs années avant que la supercherie soit découverte et dénoncée.

Dans notre pays personne n'a encore osé prendre le titre de marquis, de comte ou de baron. On aurait bien vite démoli le faux noble à l'aide du Dictionnaire généalogique de Mgr Tan^ay qui donne l'histoire de presque toutes nos familles.

Tout de même quelques-uns des nôtres se sont fabriqué des généalogies qui les font descendre en droite ligne des grandes familles qui ont fait la gloire de la vieille France.

Nous avons justement sous les yeux une de ces généalogies qui rattache une famille canadienne à une reine de France. Quand on prend du galon !

En 1907, on publiait à Québec un ouvrage intitulé Le docteur Pierre-Martial Bardy, sa vie, ses oeuvres et sa mémoire. Le but de l'auteur était excellent puisqu'il se donnait pour tâche de prouver que le docteur Bardy était le véritable fondateur de la Société Saint-Jean- Baptiste de Québec- Il aurait dû s'en tenir là et ne pas s'aventurer dans l'histoire ancienne de la famille Bardy. Par ses oeuvres, le docteur

Bardy avait assez de mérites pour passer à la postérité. On n'avait nullement besoin de lui fabriquer une longue série d'ancêtres pour renforcer sa cause.

Nous lisons dans ce livre :

"Le Dr Bardy descendait de la noble famille italienne des comtes de Bardi qui fut très puissante pendant plusieurs siècles et donna même à la France une reine aussi vertueuse que belle. Au dix-septième siècle, Pietro-Lugi-Enries de Bardi, ne pouvant se plier au rôle secondaire imposé, à cette époque, aux cadets de famille, partit pour la France et vint s'établir à Brest.

" Il avait neuf enfants, dont un petit garçon de neuf ans, vif, espiègle et résolu. Il le traitait avec trop de sévérité. La vicomtesse de Bardi prenait en pitié l'enfant et cherchait vainement à tempérer les rigueurs de l'autorité paternelle.

" Un jour que la correction avait été plus sévère et injuste que de coutume, la comtesse irritée, prit une de ces résolutions extraordinaires dont ne sont capablese que les âmes fortement trempées. Prenant son fils à part et faisant un effort sur elle-même pour cacher ses véritables sentiments, elle lui dit d'un ton fâché : " Mon fils, sachez qu'un enfant entêté et désobéissant comme vous l'êtes, ne peut que mériter la haine de son père et même de sa mère. Je re-

grette de vous le dire, mais votre conduite nous force à vous détester '\

" L'enfant était étourdi, comme on Test presque toujours à cet âge; mais il était sensible et il aimait sa mère. Ces reproches sanglants lui allèrent jusqu'au fond de l'âme, tombèrent sur son coeur comme des gouttes de plomb fondu. La pensée que sa mère elle-même le haïssait le tortura et le jeta dans un désespoir profond. En quelques heures, il vieillit de plusieurs années; et retrouvant dans son âme tout Torgueuil, toute l'énergie des Bardi, il prit la ferme résolution de s'éloigner d'une maison où il était devenu, même pour sa mère, un objet de haine. Son plan fut vite conçu et exécuté.

'' On était au printemps de Tannée 1716. Une flotte com^x^sée de plusieurs vaisseaux, appareillait au port de Brest; elle partait pour la Nouvelle-France avec de Vaudreuil et les braves soldats que le Roi avait chargés de défendre l'héroïque colonie. Se mêler aux porte-faix occupés à charger le vaisseau Le Héros, et se cacher derrière les malles de marchandises ou de provisions, était chose facile pcjur un enfant intelligent- C'est ce qu'il fit. Il y avait déjà quelques heures que la flotte voguait à pleines voiles sur l'Océan, lorsque le j^etit fugitif sortit de sa cachette et parut aux yeux étonnés de l'équipage. On le gronda ; on lui fit toutes sortes de questions; et comme il était trop tard

pour le mettre à terre, on le garda. On finit par lui trouver beaucoup d'esprit et de courage.

" Pendant ce temps-là, on le cherchait à Brest. Après avoir tout fait pour le retrouver, on acquit la conviction qu'il avait dû tomber à l'eau en jouant sur les quais. Le vicomte et son épouse furent désolés et s'aperçurent qu'ils aimaient leur fils espiègle encore plus qu'ils ne pensaient, et se reprochèrent, naturellement, leur sévérité à son égard.

" Arrivé à Québec, le jeune Bardi chercha de l'ouvrage, vécut quelque temps comme il put et finit par trouver de l'emploi chez un parfumeur-coiffeur qui tenait boutique sur la rue St- Jean. Il gagna promptement les bonnes grâces de son patron, devint son associé, et après avoir réalisé une modeste aisance, retourna en France où il épousa une jeune dame de Limoges. Il revint à Québec. Il eut un fils qui continua son négoce. Et ce fils, à son tour, en eut quatre : Pierre, Mathieu, Louis-Martial et Pascal. C'est à Pierre, l'aîné, que fut laissée la maison de commerce. "

Tout ceci est de la pure fantaisie.

Il est absolument certain que Martial Bardy, le premier Bardy qui passa au Canada, n'arriva pas à Québec en 1716 avec le marquis de Vaudreuil. En 1716, il était encore dans le néant. C'est quarante ans plus tard que Martial Bardy vint au Canada. Son père n'était

pas le vicomte Pietro-Lugi-Enries de Bardi, établi à Brest, mais tout simplement Mathieu Bardy, habitant de la paroisse de Gou, en Périgord. Il n^épousa pas, non plus, une jeune dame de Limoges, mais une bonne canadienne de Québec, Catherine Côté. Nous trouvons tous ces renseignements dans le contrat de mariage du sieur Martial Brady, cuisinier tailleur, reçu par le notaire Sanguinet, à Québec, le 2 novembre 1760- Sanguinet, avec une crudité toute notariale, nous apprend en outre que les futurs conjoints " déclarèrent ne savoir signer. " Le pseudo vicomte Pietro-Luigi-Enries de Bardi avait joliment négligé l'éducation de son noble rejeton puisqu'il ne lui avait pas même appris à signer son nom !

Mais il y a plus.

Le livre déjà cité, parlant du fils aîné de Martial Brady, dit :

" Pierre Bardy était un garçon d une rare beauté. Etant un jour à la ix)rte de son magasin, il attira l'attention de Mlle Louise de Cauchy qui, en le voyant, devint éprise de lui. Mais c'était une grande demoiselle que Louise de Cauchy. Elle appartenait à une famille dont la noblesse se comptait par quartiers. Pierre Bardy était bien de noblesse aussi distinguée; seulement, on ne le savait pas, et il l'ignorait luimême. Malgré sa bonne et belle figure, il n'é-

tait aux yeux de la famille Cauchy qu'un roturier, un parfumeur.

" On eut recours à tous les moyens, même à rintervention de lord Dorchester, l'ami intime de la famille Cauchy, pour empêcher le mariage. Tout fut inutile. L'amour, comme de coutume, sortit vainqueur de la lutte. On se maria sans le consentement des parents; et un an après, suivant l'usage, les vieux parents pardonnaient au jeune couple en contemplant dans un berceau le fruit de ses amours. "

La grande demoiselle de Cauchy, dont la noblesse se comptait par quartiers et qui était reçue dans les salons de lord Dorchester, était tout simplement Marie-Louise Cauchy, fille de Guilin Cauchy dit Lacouture, un honnête et très plébéien tailleur de Québec. Tout ceci se voit dans les registres de Notre-Dame de Québec, à la date du 14 octobre 1794, et dans le dénombrement de la même paroisse dressé par le curé Plessis en 1795.

Page 1