LE DIFFEREND DE M. DE MEZY AVEC MM. BOURDON ET DE VILLERAY
Le Conseil Souverain de la Nouvelle- France fut établi par édit de Louis XIV au mois d'avril 1663. Les premiers conseillers, MM. Jean Bourdon, procureur général, Louis Rouer de Villeray, Jean Juchereau de la Ferté, Denis-Joseph Ruette d'Auteuil, Charles Le Gardeur de Tilly et Mathieu Damours des Chauffours furent installés le 18 septembre
Deux partis se formèrent bientôt dans le Conseil Souverain: celui de Mgr de Laval qui, obéissant à l'édit du roi, avait établi son séminaire et la dîme, et s'opposait avec fermeté à la vente des boissons enivrantes aux sauvages; et le parti du gouverneur de Mézy qui, se figurant que Mgr de Laval voulait empiéter sur ses attributions, essayait de se venger en favorisant la traite de Teau-de-vie et en lui créant des embarras pour la dîme.
MM. Bourdon, de Villeray et d'Auteuil n'hésitèrent pas à se déclarer en faveur de là 'dîme et contre la traite de l'eau-de-vie, c'est-àdire pour leur évêque, contre M. de Mézy. De là, la fureur de l'irascible gouverneur contre les trois conseillers.
Le 13 février 1664, pendant que Mgr de Laval était au château Saint-Louis, dans la
salle ordinaire des séances du Conseil Souverain, M. d'Angoville, secrétaire de M. de Mézy, vint de la part de son maître lui donner lecture de l'avis de destitution de MM. Bourdon, de Villeray et d'Auteuil.
'* Il ne les avait nommés, disait-il, qu'à la suggestion de Tévêque de Pétrée, dont ils étaient les créatures. Ils avaient voulu se rendre maîtres du Conseil, contre les intérêts du roi et du public, dans le but de favoriser des particuliers. Ils avaient formé et fomenté des cabales, contrairement à leur devoir et au serment de fidélité qu'ils avaient prêté au roi. On avait profité, ajoutait-il, de sa bonne foi et de son ignorance du pays pour le faire consentir à leur nomination. Il priait maintenant le prélat de se joindre à lui pour faire une assemblée du peuple, à l'effet de choisir d'autres officiers. '*
Mgr de Laval se contenta de faire remarquer que cette déclaration n'avait aucune valeur, puisqu'il ne lui avait pas donné son concours, ainsi que le voulait l'édit de création du Conseil Souverain.
" M. de Mézy, dit M. l'abbé Auguste Gosselin, alliait une foi profonde à de grands travers d'esprit. On lui fit entendre que ses actes arbitraires forceraient le clergé à lui interdire les sacrements de l'Eglise; de ce moment sa conscience ne fut pas en repos. "
Enfin, à la séance du Conseil Souverain, le i6 avril 1664, M. de Mézy rendit ses bonnes grâces à MM. Bourdon, de Villeray et d'Auteuil et il déclara comme nul et non avenu tout ce qu'il avait dit et écrit contre eux. La disgrâce des trois conseillers avait duré deux mois (i).
Cependant la colère de M. de Mézy contre les conseillers qui avaient osé lui résister n'était calmée qu'en apparence. Elle n'attendait qu'une occasion favorable pour éclater de nouveau.
M. Charron avait été élu syndic des habitants en assemblée publique régulièrement convoquée par ordre du Conseil Souverain. M. Charron résigna bientôt. Une assemblée convoquée pour lui élire un successeur fut sans résultat. Une troisième assemblée, convoquée par le gouverneur seul, et par conséquent irrégulière, nomma M. Lemire syndic des habitants, à la place de M. Charron.
Quelques conseillers ayant protesté contre cette élection, M. de Mézy ne put se contenir et, à la fin d'août 1664, il ordonna à M. de Villeray, qu'il considérait comme le chef des conseillers réfractaires, de partir pour la France afin de rendre compte de sa conduite au roi. M. de Villeray s'embarqua le 30 août sur le vaisseau du sieur Pierre Le Gagneur (2).
(1) L'abbé Auguste Gosselin, Vie de Mgr de Lavaly tome 1er, p. 437.
(2) Journal des Jésuites.
Mais M. de Mézy ne s'arrêta pas là. Le 19 septembre 1664, il se présentait au Conseil Souverain et déclarait que le roi lui avait donné le pouvoir et à Mgr de Laval de changer les conseillers au bout de l'an, qu'il en avait parlé plusieurs fois à l'évêque mais qu'ils n'avaient pu s'entendre. Il donnait donc avis aux sieurs de la Ferté, d'Auteuil, de Villeray (absent) et Bourdon, procureur général, qu'ils n'étaient plus membres du Conseil. M. Bourdon ayant répondu au gouverneur qu'il ne se tenait pas dépossédé de sa charge, celui-ci " le fit sortir et maltraiter. " De plus, il lui donna ordre de s'embarquer pour la France immédiatement afin d'y rejoindre M. de Villeray.
M. Bourdon partit quelques jours plus tard sur le Saint-Jean-Baptiste, commandé par le capitaine LeMoyne, de Dieppe.
Le 24 du même mois de septembre, M. de Mézy, de sa seule autorité, nommait les successeurs des conseillers destitués. " En tout cela, dit Garneau, le gouverneur violait l'édit royal, car, s'il ne pouvait nommer les conseillers sans le consentement de l'évêque, il ne pouvait non plus se passer de ce consentement pour les destituer ou les suspendre " (i)
MM. Bourdon et de Villeray revinrent dans la Nouvelle-France au cours de l'été de 1665. M- ^^^ Mézy était décédé le 5 mai précédent.
(1) Histoire du Canada^ tome 1er, p. 201.
En France, MM. Bourdon et de Villeray avaient eu gain de cause puisque le roi en nommant M. de Courcelles, gouverneur de la Nouvelle-France, lui avait donné, ainsi qu'à M. Talon, nommé intendant, la commission de s'informer de la vérité des plaintes formées contre M. de Mézy, et si elles étaient reconnues comme fondées de l'arrêter, de faire faire son procès et de l'envoyer prisonnier en France.
M. Tabbé Ferland, dans son Cours d'histoire du Canada, dit que lorsque ceux qui devaient juger M. de Mézy arrivèrent quelques mois après sa mort, ils ne crurent pas à propos d'informer contre lui. " Comme Mgr de Laval, dit-il, et les particuliers qu'il avait blessés par sa conduite n'élevaient aucune réclamation, les commissaires crurent qu'il valait mieux ensevelir ses fautes avec sa mémoire " (i).
Ceci n'est pas tout à fait exact. Mgr de Laval, il est vrai, pardonna et ne voulut faire aucune réclamation contre la succession du gouverneur défunt. Mais il n'en fut pas de même pour MM. Bourdon et de Villeray. A leur retour au pays, ils firent saisir les effets du défunt gouverneur dans le but d'être remboursés des frais du voyage forcé qu'ils avaient fait en France. Afin d'éviter le scandale, M. de Tracy fit consentir les deux conseillers à accepter douze cents livres chacun des deniers de
(1) Cours d'histoire du Canada, tome 2e, p. 34.
la succession de M. de Mézy à condition qu'ils abandonneraient leurs procédures.
Tout ceci est longuement expliqué dans un acte du notaire Becquet qui a échappé à f attention de nos historiens (i).