LE SUISSE JEAN TERME
Les Suisses Pierre et François Miville qui vinrent s'établir dans la Nouvelle-France un peu avant 1649, attirèrent ici quelques-uns de leurs compatriotes. En 1665, M. de Tracy donnait aux frères Miville et à cinq autres Suisses une concession de vingt et un arpents de front sur quarante arpents de profondeur au lieu nommé la Grande-Anse. Cette conces sion devait porter le nom de Canton des Suisses Frihourgeois. Cet essai de colonisation ne réussit pas.
Il semble qu'à peu près vers le même temps quelques autres Suisses s'établirent sur l'île d'Orléans. Dès 1663, on voit parmi les habitants de rîle les Suisses Rutac et Jean Terme. tlM
Ce dernier eut une fin tragique.
Jean Terme, originaire du canton de Solaire, s'était fait concéder une terre de trois arpents de front dans la seigneurie d'Argentenay. Célibataire, il habitait avec un de ses voisins, Jacques Delaunay.
Dans la même seigneurie d'Argentenay, Jean Serreau de Saint-Aubin et Marguerite Boileau, sa femme, tous deux originaires du Poitou, défrichaient aussi une terre. La femme, un peu coquette, faisait trop belle façon à Jean Terme. Le mari avait plusieurs fois averti le Suisse de ne plus faire la cour à sa fem-
me. Terme, pour son malheur, ne tint aucun compte des plaintes du mari offensé.
Le 25 juillet 1665, Serreau de Saint-Aubin, rencontrant sur la grève d'Argentenay sa femme au bras du Suisse Terme, ne put retenir sa colère. Saisissant un bâton qui se trouvait à sa portée, il en frappa le Suisse avec une telle force qu'il le tua sur le coup.
On ne doit pas se faire justice soi-même et Tancienne loi française était très sévère sur ce point. Serreau de Saint-Aubin, effrayé par les conséquences que pourrait avoir son inst2:nt d'emportement, prit la fuite et réussit à s'embarquer pour la France.
Là-bas, Serreau de Saint-Aubin avait certaines influences, puisqu'il obtint son pardon avant même que les autorités judiciaires de la Nouvelle-France fussent informées qu'il était rendu en France.
Les lettres de grâce obtenues par Serreau de Saint-Aubin, signées par Louis XIV au mois de février î666, disaient:
" Savoir faisons que voulant préférer miséricorde à rigueur de justice, attendu même qu'en tout autre cas le dit suppliant s'est toujours bien et honnêtement comporté sans avoir commis aucun acte digne de repréhension, nous avons au dit suppliant, quitté, remis, pardonné, éteint et aboli et de nos grâces spéciales et autorités royales, quittons, remettons et pardonnons, éteignons et abolissons par ces pré-
sentes signées de notre main, les dits faits et cas ainsi qu'ils sont ci-dessus exposés avec toute peine, amende et offense corporelle, criminelle et civile, de quoi à raison de ce, il pouvait être encouru envers nous et justice, mettant au néant tous apparaux de ban, banissement, défaut, sentence, jugement, qui s'en pourrait être ensuivis, et de notre plus ample grâce l'avons remis et restitué, remettons et restituons en la bonne famé et renommée au pays, en ses biens non confisqués, satisfaction préalable faite à partie civile si fait n'a été et y échet, imposant sur ce silence perpétuel à notre procureur général et substitut présent et à venir et à tous autres. "
Le roi de France donnait en même temps mandement au Conseil Souverain de Québec d'enregistrer le contenu des lettres de grâces données à Serreau de Saint-Aubin et de l'en '•' faire jouir et user pleinement, paisiblement et perpétuellement. "
Serreau de Saint-Aubin revint dans la Nouvelle-France à l'été ou à l'automne de 1666.
Le 10 janvier 1667, il se présentait devant le Conseil Souverain, et, à genoux et ayant en mains les lettres de grâce obtenues du roi de France, il lui demandait d'en donner lecture et publication.
Les membres du Conseil, un peu surpris et sans doute froissés de constater que la cour de France avait accordé ces lettres de grâce
sur le simple témoignage de Tintéressé, se rendirent à sa demande mais ordonnèrent à leurs officiers de justice de continuer quand même l'information commencée contre Serreau de Saint-Aubin.
Un mois plus tard, le 14 février 1667, ^^ Conseil Souverain ordonnait l'enregistrement des lettres de grâce. Il condamnait néanmoins Serreau de Saint-Aubin à donner '' par forme d'aumône dix livres à l'Hôtel-Dieu de Québec et dix livres entre les mains d'un prêtre pour être icelles dix livres employées à dire des messes pour le repos de l'âme de Jean Terme. "
Le nommé Jean Serreau de Saint-Aubin n'était pas au bout de ses traverses. Il s'était établi dans le fief d'Argentenay sans acte de concession du seigneur. Le 2 avril 1667, le lieutenant civil de Québec, à la demande de madame d'Ailleboust, seigneuresse d'Argentenay, le condamnait à déguerpir de la terre qu'il occupait depuis cinq ans. Il appela de cette sentence au Conseil Souverain et, le 28 avril 1667, celui-ci confirmait le jugement du lieutenant civil de Québec. Comme Serreau de Saint-Aubin avait blasphémé le saint nom de Dieu en .présence de madame d'Ailleboust, il fut en ouitre condamné en cinq sols d'amende applica- 'bles aux pauvres de l'Hôtel-Dieu.
Ce Serreau de Saint-Aubin, évidemment, n'était pas, comme on devait le dire familièrement quelques années plus tard, du métal dont
on faisait les croix de Saint-Louis, puisque à peu près vers le même temps il était accusé d'avoir '' baillé " ou traité des boissons enivrantes aux Sauvages.
Serreau de Saint-Aubin ne semble pas avoir laissé de descendants parmi nous. Ce n'était peut-être pas une grosse perte.