‹ Les petites choses de notre histoire (volume 4)Chapitre 10 sur 56 · LE FILS DU GOUVERNEUR DE FRONTENAC · texte numérisé non relu

LE FILS DU GOUVERNEUR DE FRONTENAC

C'est dans la petite église de Saint-Pierreaux-Bœufs, à Paris, le 28 octobre 1648, que messire Louis de Buade, comte de Frontenac, maréchal des camps et armées de Sa Majesté et maître de camp (colonel) du régiment de Normandie, épousa Anne de la Grange, fille de messire Charles de la Grange, conseiller du Roy, etc.

Tallemant des Réaux, qui ramassait tous les potins, dit au sujet du mariage de madame de Frontenac :

" Elle était fille de Charles de la Grange, sieur de Neuville, maître des requêtes. Les amours du comte furent traversés par les bizarreries de caractère du père de la jeune fille. Cet homme qui était veuf était fort riche et n'avait qu'une fille qu'il donna à élever à sa tante madame de Bouthilier. Frontenac la rechercha en mariage. Madame de Bouthilier dit au père qu'il pouvait faire un meilleur mariage que de la donner à Frontenac qui n'avait que vingt mille livres de rente. Cet homme qui n'avait pas grande cervelle laissa engager les choses et sottement portait des baisers à sa fille de la part de son futur gendre. Madame de Bouthilier lui disait : *' Si vous

promettez votre fille, n'allez pas vous en dédire après." Alors la Grange s'avisa de dire qu'il ne voulait plus de Frontenac pour son gendre. Sa fille lui répondit : " — Mon père, vous m'avez commandé de l'aimer, j'y suis engagé et je n'en aurai point d'autre." Puis madame de Bouthilier lui conseilla de dire à sa fille ou d'avoir à retourner avec lui ou d'entrer au couvent. La jeune fille aima mieux entrer en religion, mais auparavant elle alla se marier secrètement. (1)

Anne de la Grange entra-t-elle réellement au couvent ? Nous en doutons fort. Son mariage fut-il secret ? Il est vrai que l'église de Saint-Pierre-aux-Bœufs avait la réputation de recevoir les amants qui se mariaient malgré leurs parents. Mais si Anne de la Grange se maria sans le consentement de son père, son mariage, du moins, ne se fit pas secrètement car l'acte qui en fut dressé porte les noms de plusieurs témoins, entre autres le marquis de Saint-Luc, le comte de Montrésor, le comte de Celles, la marquise de Saint-Luc, madame de Montrésor, etc., etc.

Quoi qu'il en soit, de ce mariage qui n'était peut-être pas une union mal assortie mais à coup sûr peu heureuse, naquit le 7 mai 1651 un fils qui ne fut baptisé que quatre ans plus tard à l'église Saint-Sulpice de Paris, sous les prénoms de François-Louis. Il est juste d'ajouter

(1) Talleniant des Réaux, Historiettes, p. 130.

que l'enfant avait été ondoyé lors de sa naissance par le curé de la paroisse de Clion, diocèse de Bourges, oii sa mère l'avait mis en nourrice.

Le fils du comte de Frontenac entra dans l'armée et il perdit la vie encore tout jeune homme.

Le duc de Saint-Simon nous dit bien dans ses Mémoires que le fils de Frontenac fut tué mais il nous laisse ignorer de quelle façon.

D'après M. de La Tour, le jeune de Frontenac aurait été tué en duel. " Le Père Eustache Maupassant, raconte-t-il, était un homme de talents. M, de Laval l'avait entendu prêcher avec succès à Paris : il crut acquérir en lui un homme de mérite, et l'obtint de ses supérieurs. On le nomma commissaire (espèce de provincial). M. de Bernières l'amena, en 1673, avec plusieurs ecclésiastiques. Le gouverneur le prit pour son confesseur, et envoya aux Trois- Rivières le Père Gabriel, qui l'était auparavant. Le P. Maupassant, homme intrigant, s'atira M. de Frontenac, et mit sa faveur à profit. Ayant appris la mort de son fils, jeune officier, tué en France dans un combat singulier (circonstance qu'on ignorait sans doute au Canada), il poussa la flatterie jusqu'à prononcer son oraison funèbre dans un service solennel que son père fit faire pour lui." (1)

(1) Mémoires sur la vie de M. de Laval.

D'un autre côté, le Père Olivier Goyer, commissaire général des Récollets de la Nouvelle-France, qui, le 19 décembre 1698, prononça l'oraison funèbre du gouverneur de Frontenac dans l'église des Récollets de Québec, disait au cours de son discours :

" Faut-il dans une administration publique avoir cette sollicitude dont parle saint Paul qui applique uniquement ceux qui en sont chargés à remplir tous les devoirs de leur état. Jamais père tendre et passionné pour sa famille travailla-t-il avec plus de soin à son établissement que le comte de Frontenac pour le progrès et la félicité de cette colonie. Eh ! que savons-nous, MM., si Dieu ne lui ôta point ce cher fils, l'unique héritier de tant de vertus paternelles que la mort arrêta à l'entrée d'une carrière qu'il allait fournir glorieusement, que savonsnous, dis-je, si Dieu ne lui ôta point cet enfant pour substituer en sa place toute la tendresse et toute l'exactitude de cette vigilance paternelle ?" (1)

Sur le manuscrit de l'oraison funèbre de Frontenac, au bas du passage cité ici, le Père Goyer avait mis la note suivante, au sujet du jeune de Frontenac :

" Tué à la tête d'un régiment qu'il commandait au service de l'évêque de Munster, allié de la France."

Cl) Bulletin des Recherches Historiques, vol. I, p. 71.

Ajoutons que presque tous les auteurs ont plutôt accepté la version du Père Goyer.

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