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LE PATRONAGE SOUS LE REGIME FRANÇAIS

On parle beaucoup de nos jours de la plaie du patronage. Une place n'est pas plutôt vacante dans l'administration publique; l'armée, la marine, que des douzaines de candidats plus ou moins qualifiés se présentent pour remplacer le disparu. Pendant des semaines et des semaines, les ministres sont ennuyés par les amis des candidats qui leur présentent placets par-dessus placets vantant les mérites et les capacités de leurs protégés respectifs. Que de ministres ont laissé la politique à cause des ennuis du patronage !

Il ne faut pas croire, cependant, que le patronage est une maladie qui a pris naissance avec l'ère contemporaine. Il a été de tous les temps et de tous les régimes. Ainsi, sous le régime français au Canada, le patronage sévissait autant que de nos jours. Nous serions même presque tenté de dire qu'il s'exerçait sur une plus grande échelle.

On sait que sous l'ancien régime toutes les nominations, à commencer par celle du gouverneur général jusqu'à celle de l'humble guichetier de la prison de Québec, étaient faites par les ministres du roi. On conserve dans les Archives de la Marine à Paris toutes les

suppliques venues de la colonie ou de la mèrepatrie en faveur des candidats aux charges de l'administration civile ou militaire. En jetant un coup d'œil sur ces dossiers jaunis par le temps on constate que des ducs, des maréchaux de France, des archevêques, des personnages haut placés de la cour sollicitaient en faveur de protégés qui, quelquefois, bornaient leur ambition à demander une charge d'huissier de la Prévôté de Québec ou de geôlier de nos anciennes prisons !

Nous avons sous les yeux dans le moment une liste des emplois vacants dans les troupes du détachement de la marine servant en Canada en 1704.

Paul LeMoyne de Maricourt était mort à Montréal le 21 mars 1704. Il était capitaine d'une compagnie des troupes du détachement de la marine depuis 1691.

Sait-on combien de candidats se présentèrent pour succéder à M. LeMoyne de Maricourt dans le commandement de sa compagnie?

Exactement onze.

La liste en question nous fait connaître les prétentions de chaque candidat et nous donne les noms et qualités de ceux qui les appuyèrent auprès du ministre.

Nous résumons ici cette curieuse pièce.

Louis-Philippe de Rigaud de Vaudreuil. — Il était le fils aîné du marquis de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France. La liste ne

porte aucune apostille sur ce candidat, et pour cause. Le jeune homme ou plutôt l'enfant n'avait pas encore quatorze ans ! Cependant, dans une lettre particulière datée du 16 novembre 1704 de M. de Vaudreuil au ministre, il se gênait un peu moins et écrivait : " J'ai huit garçons et une fille qui ont besoin, Mgr, de l'honneur de votre protection. J'en ai trois en état de servir. (Disons, en passant, que ces trois braves avaient respectivement treize ans, onze ans et neuf ans !) J'ai entré dans les Mousquetaires aussi jeune que mon aîné.

J'espère que vous aurez la bonté de m'accorder la compagnie du sieur de Maricourt, qui est mort, pour lui.Je vous en ferai un bon serviteur du Roi."

Christophe Duf rost de Jemmerais — Enseigne en Canada en 1687, il avait été fait lieutenant réformé en 1690, lieutenant en pied en 1692, et enseigne de vaisseau en 1695. Il était recommandé par le comte de Sezanne et le marquis d'Aloigny de la Groye,commandant des troupes du détachement de la marine. M. Duf rost de la Jemmerais fut le père de madame d'Youville, l'admirable fondatrice des Soeurs de la Charité.

Constant LeMarchand de Lignery — Garde de la marine en 1683, il servait dans la Nouvelle-France depuis 1687, et avait été promu lieutenant en pied en 1690. Il était également recommandé par le marquis de la Groye. M. de

Lignery décéda aux Trois-Rivières le 19 février 1732. Il était major du gouvernement des Trois-Rivières depuis 1728.

Pierre Le Gardeur de Repentigny — L'apostille porte : " Il dit qu'il est un des plus anciens lieutenants." En effet, né à Québec le 10 mars 1657, M. Le Gardeur de Repentigny avait été fait enseigne en 1688, lieutenant réformé en 1689, et lieutenant en pied en 1692. Il mourut chevalier de Saint-Louis, à Montréal, le 19 novembre 1736. Il était capitaine depuis le 27 mai 1706.

Etienne de Villedonné — L'apostille dit : " Il dit qu'il y a 20 ans qu'il sert." Elle aurait pu ajouter que ce brave avait été trois ans en captivité chez les Iroquois. M. de Villedonné était lieutenant en pied depuis 1696.

François Le Guantier de Rané — " Son frère, aumônier de Mgr le duc du Maine, demande pour lui." M. de Rané servait ici depuis 1687 et avait été fait lieutenant en pied en 1693.

Charles Renaud Du Buisson — " Il dit qu'il fait les fonctions d'aide-major à Québec." M. Du Buisson était un des officiers les plus capables des troupes du détachement de la marine. Il mourut chevalier de Saint-Louis et major des Trois-Rivières.

Le sieur de Martelly — " Demandé par M. Arnoul. Il demande aussi un brevet de lieutenant de frégate." Lieutenant réformé en 1694,

M. de Martelly avait été promu lieutenant en pied le 20 avril 1700.

Pierre Rey-Gaillard — " Commissaire d'artillerie, la demande aussi pour en faire une compagnie de canoniers bombardiers et grenadiers. Il demande aussi une clef de la salle d'armes et de tous les magasins pour ce qui concerne la guerre." M. Rey-Gaillard fut commissaire d'artillerie de la Nouvelle-France. Il .décéda à Québec le 8 juillet 1726.

Benjamin Dervilliers de la Boissière — L'apostille dit de cet officier : " Fils de l'écuyer de madame la maréchale de Villeroy. Son père dit que monsieur le maréchal et M. le duc de Villeroy l'ont recommandé. Enseigne en 1696, M. Dervilliers était lieutenant en pied depuis le 26 avril 1700. Il épousa, une couple d'années plus tard, Claire Godefroy de Linctot, fille de Michel Godefroy de Linctot, major des Trois- Rivières. Il semble être mort peu d'années après son mariage.

Alexandre Le Neuf de Beaubassin — L'apostille porte : *' Lieutenant réformé ; en considération de ses services." M. Le Neuf de Beaubassin, qui était le fils de M. Le Neuf de la Vallière, major de Montréal, avait, en eflfet, rendu d'excellents services.

Le lecteur sera peut-être curieux de connaître quel fut le candidat qui obtint la faveur du ministre.

Une nouvelle vacance s'étant produite peu

après la mort de M. LeMoyne de Maricourt, le ministre put contenter deux des onze suppliants. MM. de Lignery et de la Jemmerais furent faits capitaines le 15 juin 1705. Le ministre nomma précisément les deux candidats recommandés par leur chef immédiat, le marquis de la Groye. Ce qui veut dire que sous le régime français les promotions allaient parfois à ceux qui les méritaient.

L'AMEUBLEMENT D'UN COMMAN- DANT POUR LE ROI A LA COTE DU LABRADOR EN 1740

Nous surprendrons probablement plusieurs de nos lecteurs en leur disant que la côte du Labrador était plus connue et surtout plus fréquentée il y a deux siècles qu'elle ne l'est en l'an de grâce 1922. Tel est pourtant le cas. Aujourd'hui, quand deux ou trois vaisseaux se rencontrent dans un port du Labrador les rares habitants de la côte sont dans la jubilation. Leur isolement pendant sept ou huit mois de l'année est si complet qu'ils comptent le séjour de ces quelques vaisseaux parmi eux comme une bonne fortune. Pourtant, sous le

régime français, dix, quinze, et même vingt bâtiments se trouvaient souvent ensemble au Labrador, pendant la saison de navigation. Il serait relativement facile de dresser la liste des vaisseaux qui fréquentaient les eaux du Labrador, chaque année, disons de 1700 à 1759. Ainsi pour la saison de pêche de 1718, nous savons que trente-huit vaisseaux vinrent de France au Labrador. L'année suivante, on en compta vingt-sept. En 1721, dix-sept navires se rendirent au Labrador. En 1722, vingt navires firent la pêche au Labrador.

Remarquons, en passant, que si les promoteurs du chemin de fer projeté de Québec au Labrador croient avoir découvert que cette contrée sauvage est le point du continent américain le plus rapproché de la vieille Europe, ils se trompent grossièrement. Sous le régime français, quand le gouvernement de la métropole avait un message pressé à faire parvenir au gouverneur de la Nouvelle-France c'est à un des vaisseaux de pêche qui se rendaient au Labrador qu'il le remettait. Nous avons raconté ailleurs que c'est un capitaine de navire qui se rendait au Labrador qui fut chargé en 1711 d'informer le gouverneur de Vaudreuil que la flotte formidable de sir Hovenden Walker mettait à la voile pour venir s'emparer de Québec et détruire la domination française au Canada.

Dès les premières années du dix-huitième

siècle il y avait un commandant pour le Roi à la côte du Labrador. Celui-ci arrangeait les différends entre les naturels de l'intérieur et veillait au bon ordre et à l'observation des lois parmi les équipages des vaisseaux français et étrangers qui venaient faire la pêche et la traite dans les eaux du Labrador.

De 1718 à la lin du régime français au Canada, le commandant pour le Roi à la côte du Labrador fut François Martel de Brouage. Il avait succédé à M. Le Gardeur de Courtemanche, second mari de sa mère, dans ce commandement lointain. M. Le Gardeur de Courtemanche, qui avait été un des plus brillants officiers des troupes du détachement de la marine, avait commandé au Labrador de 1701 à 1717.

M. Martel de Brouage, plus jeune, plus à l'aise, s'installa sinon princièrement du moins très confortablement dans son gouvernement du Labrador. Il se bâtit une maison que bien des bourgeois de Québec et de Montréal lui auraient enviée. Il éleva également dans l'anse pittoresque qu'il avait choisie comme lieu de sa résidence plusieurs bâtiments assez importants. M. Martel de Brouage avait épousé Louise-Madeleine Mariaucheau d'Esgly, sœur de l'abbé d'Esgly, qui devint évêque de Québec en 1784. De ce mariage naquirent cinq filles .. qui, toutes, reçurent leur instruction au couvent ^^^ des Ursulines de Québec. Les Annales de cette

communauté vantent avec raison la beauté et l'esprit des demoiselles Martel de Brouage.

Madame Martel de Brouage et ses filles, dès le petit printemps, descendaient rejoindre le commandant pour le Roi au Labrador. Elles ne revenaient à Québec qu'à la clôture de la navigation. Là-bas, elles ne manquaient de rien. M. Martel de Brouage gardait même un aumônier à l'année. Elles pouvaient donc satisfaire à leurs devoirs religieux aussi bien qu'à leur résidence de Québec.

Belles et instruites, remplies d'agréments, les demoiselles Martel de Brouage firent des mariages avantageux. Louise, l'aînée, devint l'épouse de Gaspard-Joseph Chaussegros de Léry, qui fut ingénieur en chef de la Nouvelle- France. C'est elle qui, lors de sa présentation à la cour de George lU, en 1761, reçut ce compliment flatteur du roi d'Angleterre : — " If ail the ladies of Canada are as handsome I hâve indeed made a conquest !" Marie-Madeleine- Françoise se maria à un riche négociant anglais, établi à Québec, M. Acklem-Rickeby Bondf ield. Marie-Angélique et Charlotte accordèrent leur main à deux officiers anglais, le lieutenant d'artillerie William Johnstone, qui mourut général, et le major James Hughes. Marie-Catherine devint madame Jean-Baptiste Le Compte Dupré, et Marguerite madame Drouet de Richerville. Peut-être les demoiselles Martel de Brouage firent-elles la part trop belle

à nos vainqueurs. Trois sur cinq mariées à des Anglais ! Si toutes les jeunes Canadiennes des premières années de la Conquête avaient fait comme elles, que serait aujourd'hui notre nationalité ?• Mais, passons.

Nous avons parlé de l'ameublement d'un commandant pour le Roi à la côte du Labrador en 1740. Il est temps d'y arriver.

Notre bonne fortune de chercheur enthousiaste nous a fait mettre la main sur un inventaire dressé par M. Martel de B rouage lui-même au cours de l'été de 1740 et qui nous donne une idée de l'ameublement de son habitation du Labrador. Cette pièce prouve que le commandant pour le Roi au Labrador, s'il ne recevait pas beaucoup de visites, était du moins installé pour offrir une somptueuse hospitalité.

Qu'on en juge par la simple énumération des meubles et des objets de luxe de chacune des pièces de sa maison :

Grande chambre (salon) : Tapisserie de Bergame, six chaises garnies de moccade, un fauteuil garni de moccade, six chaises de paille, deux fauteuils, un poêle avec ses accessoires, une armoire de noyer, rideaux de serge verte, etc., etc.

Chambres à coucher : chacune des chambres à coucher au nombre de six ou sept contenait un lit de plume garni de coutil, rideaux de serge verte, paillasse, matelas, couvertes de laine, tapisserie de Bergame, table de toilette

en noyer avec tiroirs, miroir, chaises garnies de moccade et chaises de paille, etc., etc.

Salle à manger : Armoire à pain, table de noyer, rideaux de serge verte, tapisserie de Bergame, assiettes de Marseille, saladier, grands et petits plats, pots, soucoupes, gobelets, cafetière en argent, bassin pour la soupe en argent, gobelets en argent, cuillers, fourchettes et couteaux d'argent,écuelles à oreille en argent, sucrier en argent, cuillers à café en argent, poivrières et salières en argent,cabarets,théière en argent, nappes ouviées, serviettes ouvrées, dessus de fauteuils en point, tabourets, écrans, etc., etc.

Cabinet à écriture : bureau, table recouverte d'une peau de loup-marin, chaises de paille, rideaux d'indienne, armoire, etc., etc.

Dépense : la dépense contenait à peu près tout ce qu'on trouve aujourd'hui dans une dépense bien montée avec en plus que tous les ustensiles étaient de cuivre de première qualité.

Cuisine : poêle, marmites, chaudières, broches, chenets, couteaux à hacher, grilles, crémaillère, etc., etc.

Chapelle : un autel avec tabernacle doré, ciboire d'argent, calice d'argent, boîte pour les saintes huiles, burettes d'étain, trois chasubles dont une noire, aubes, surplis, amicts, chandeliers, encensoir, pots à fleur argentés, missel, antiphonaire, nappes d'autel, devants d'autel, boîte à hosties, etc., etc.

Chambre de l'aumônier : lit de plume garni de peaux de caribou, rideaux de serge, couvertes, chaises, table de travail, miroir, livres de prière, etc., etc.

Puis l'inventaire énumérait tous les objets conservés dans la cave, les greniers, la boulangerie, les hangars, les cabanons des gens, l'écurie, etc., etc.

Notons que dans l'écurie l'inventaire mentionne deux chevaux et une vache. De nos jours, bien peu d'habitants du Labrador se donnent le luxe de garder des vaches et encore moins des chevaux.

En conclusion, les belles demoiselles Martel de Brouage, pendant leur villégiature annuelle à la côte du Labrador, regrettaient peut-être les salons de Québec qui, à coup siîr, étaient plus animés que celui de la résidence paternelle, mais tout de même elles n'avaient pas trop à se plaindre.

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