LES DEUX CAPITAINES DE SAINT-MARTIN
Nous avons eu deux capitaines de Saint- Martin dans les troupes du détachement de la marine servant au Canada sous le régime français.
Le premier, Joseph-Alexandre de l'Estringuan de Saint-Martin, était né vers 1660 à Saint-Benoit-Fleury sur la Loire, du mariage de Nicolas de l'Estringuan, écuyer, sieur de Saint-Martin, et de dame Anne Jacquier.
Les pièces officielles du temps désignent M. de Saint-Martin quelquefois sous le nom de Saint-Martin Viabon, d'autres fois sous le nom de sieur de l'Estringuan et le plus souvent sous le nom de sieur de Saint-Martin.
Laffilard nous donne les dates des promotions de M. de Saint-Martin comme suit :
Garde-marine à Rochefort, le 1er mars
(1) Symbolisme des églises, p. 281.
1684 ; lieutenant réformé en Canada, en juillet 1684 ; lieutenant en pied, le 1er mars 1688 ; capitaine réformé en 1691 ; confirmé, le 1er mars 1693 ; enseigne de vaisseau le 5 mai 1695 ; capitaine dans les troupes du détachement de la marine, le 12 mai 1697.
En 1717, M. de Saint-Martin demandait la charge de commandant des troupes, vacante par la mort du marquis d'Aloigny. Il faisait valoir qu'il était le plus ancien capitaine des troupes du détachement de la marine, qu'il avait fait la campagne d'Alger et qu'il avait été fait garde-marine en 1684.
Le gouverneur de Vaudreuil se prononça contre lui. Il déclara qu'il n'avait pas les capacités voulues pour exercer un commandement ni pour tenir un emploi dans l'état-major.
En octobre 1722, le gouverneur de Vaudreuil, dans son rapport au ministre sur les officiers des troupes du détachement de la marine, disait de M. de Saint-Martin :
" Le sieur de Saint-Martin, âgé de 65 ans. Il n'a aucune mauvaise qualité (sic) ; il a une bonne conduite, et est plus propre à servir dans une place qu'à marcher en campagne."
En cette même année 1722, M. de Saint- Martin recevait la croix de Saint-Louis.
Le capitaine de Saint-Martin dut mourir peu après puisque Laffilard nous apprend que son successeur prit le commandement de sa compagnie le 15 mars 1723.
M. de Saint-Martin avait épousé à Montréal, le 1er septembre 1694, Madeleine-Louise Juchereau de Saint-Denys, fille du seigneur de Beauport.
Ils eurent une fille, Marie-Anne-Josette de l'Estringuan de Saint-Martin, qui se maria à la gaumine, dans l'église de Beauport, le 7 janvier 1711, avec Louis de Montéléon, officier dans les troupes du détachement de la marine. Ce mariage occasionna deux longs procès, l'un devant l'officialité de Québec et l'autre devant les autorités civiles. Les choses finirent par s'arranger, cependant, et le mariage de Montéléon-Saint-Martin fut refait devant l'autorité compétente. La chronique scandaleuse du pays s'était toutefois délectée de toute cette affaire pendant plusieurs mois.
Nous n'avons aucun renseignement sur Jean-Jacques Gorge, sieur de Saint-Martin, avant 1750.
En 1750, MM. Dumas et D'Eyma ayant été promus capitaines, leurs lieutenances furent données à MM. de La Roche- Vernay et de Saint-Martin. C'est là la première mention de M. de Saint-Martin dans nos archives.
Le 18 octobre 1751, M. de Saint-Martin épousait, aux Trois-Rivières, Gabrielle LeGardeur de Croisille, fille de Charles LeGardeur de Croisille.
Son acte de mariage nous apprend qu'il était originaire de Vienne, en Dauphiné, et
fils de Jean-Baptiste Gorge de Saint-Martin et de Gabrielle Flaseur.
En 1756, M. de Saint-Martin servait dans les environs de Carillon sous les ordres de M. de Lévis. Celui-ci, dans ses lettres au gouverneur de Vaudreuil, au marquis de Montcalm et aux autres chefs de l'armée, semble porter beaucoup de considération à M. de Saint- Martin.
L'année suivante, à la promotion du 1er mai 1757, M. de Saint-Martin recevait le commandement d'une compagnie.
M. de Saint-Martin, en cette même année 1757, fit partie de l'expédition de M. de Rigaud de Vaudreuil contre le fort George. Il commandait la première division de l'armée et rendit de grands services à son chef.
Dans les combats qui précédèrent immédiatement la bataille des Plaines d'Abraham, M. de Saint-Martin eut des commandements très importants. On avait confiance dans la bravoure, la capacité et la prudence de cet excellent officier.
A la fin de l'été de 1759, M. de Saint- Martin eut avis que le roi, sur la recommandation du marquis de Montcalm, venait de le créer chevalier de Saint-Louis.
On sait que le fatal matin du 13 septembre 1759, l'armée de Wolfe put se déployer sur les Plaines d'Abraham, grâce à la faiblesse du poste du Foulon commandé par le trop fameux
Vergor. Le poste français en cet endroit aurait dû compter au moins cent hommes. Il en avait tout au plus une trentaine, Vergor ayant permis aux autres, miliciens de Lorette, d'aller travailler à leurs récoltes. Or, Vergor avait relevé à ce poste le capitaine de Saint-Martin. A quoi tient le succès d'une bataille ? Si M. de Saint-Martin avait eu encore le commandement du poste du Foulon le 13 septembre 1759, il est certain qu'il n'aurait pas permis un tel manquement à la discipline. Il n'aurait pas, non plus, été surpris, dans son lit comme le fut l'inepte Vergor. Enfin, on a le droit de supposer qu'il aurait culbuté l'avant-garde de l'armée de Wolfe en bas de la falaise et Québec aurait été sauvé.
Dans l'hiver de 1759-1760, le capitaine de Saint-Martin fut mis à la tête d'un important détachement dont la tâche était de tenir en alerte les troupes anglaises qui hivernaient à la Pointe-de-Lévis.
Dans le Journal des campagnes du chevalier de Lévis, on trouve des précisions assez intéressantes sur les allées et venues de M. de Saint-Martin pendant ce rude hiver :
" Au commencement de février, y lit-on, la rivière ayant pris vis-à-vis de Québec, les ennemis marchèrent en force sur le sieur de Saint-Martin, qui fusilla pendant quelque temps, mais, cédant au nombre, se retira au travers des bois et passa la rivière du Saut de
la Chaudière, ayant perdu une quinzaine d'hommes et un officier qui avait été pris. Le sieur Dumas, qui commandait sur cette frontière, fit marcher du monde vers cette partie pour la soutenir, mais après l'avoir renforcée, il laissa le sieur de Saint-Martin sur les bords de cette rivière pour la défendre. Les ennemis ayant envoyé, peu de jours après, un détachement d'environ cinquante hommes pour le reconnaître, il en eut avis, passa la rivière, s'embusqua et les attaqua ; il en tua beaucoup, fit quelques prisonniers et dispersa le reste.
" L'expédition qui devait se faire pour tirer des vivres d'au-dessous de Québec, ne put pas avoir lieu à cause de la grande gelée et que les moulins n'allaient pas. Les ennemis se retirèrent, après avoir été suivis par le détachement de M. de Saint-Martin, et laissèrent un poste à l'église de la paroisse de la Pointe-de-Lévis. On crut qu'il était possible de les chasser de ce poste ; on voulut retenter de nouveau. M. de Bourlamaque devait se porter sur cette frontière. On fit marcher du monde du gouvernement des Trois-Rivières. Il devait faciliter cette expédition par des mouvements qu'il devait faire aux environs de la place. Mais M. Dumas, dès que le monde fut rassemblé, forma un détachement plus fort au sieur Saint- Martin et l'envoya se poster à la portée de la ville pour leur ôter la communication avec le poste qu'ils avaient à l'église de la Pointe-de-
Lévis. Les ennemis firent une sortie considérable ; son détachement regagna le bois et la dite rivière. Il eut quelques traineurs pris. M. de Bourlamaque arriva dans ce temps, et repartit peu de jours après pour Montréal, voyant l'impossibilité qu'il y avait de rien entreprendre sur les postes des ennemis. Après cette expédition, les ennemis brûlèrent une trentaine de maisons à la Pointe-de-Lévis et cinq ou six à Sainte-Foi." (1)
M. de Saint-Martin fut blessé mortellement à la bataille de Sainte-Foy le 28 avril 1760, et décéda à l'Hôpital-Général de Québec, le 8 mai suivant.
L'acte de sépulture de M. de Saint-Martin conservé à l'Hôpital-Général de Québec dit :
" L'an mil sept cent soixante, le neuf mai, a été inhumé dans le cimetière de cet hôpital, le corps de Mr de Saint-Martin, capitaine des troupes de la colonie, servant en qualité de capitaine des grenadiers au siège de Québec où il a reçu un coup de feu dont il est décédé hier muni des sacrements de l'église ; en foy de quoy j'ay signé, — Rigauville, ptre, chane."
(1) Jonrnal des campasrnes da chevalier de Lévis, p. 239.