‹ Les petites choses de notre histoire (volume 4)Chapitre 23 sur 56 · LA SAISIE DU CANADIEN EN · texte numérisé non relu

LA SAISIE DU CANADIEN EN

Le 17 mars 1810, sir James Craig, gouverneur du Canada, faisait saisir le matériel de l'imprimerie du Canadien. Le journal patriote était alors publié dans la maison de M.François Bailllairgé, rue Saint-François, à la haute ville de Québec. Cette rue porte maintenant le nom de Ferland.

Le piquet de soldats qui effectua la saisie était commandé par M. Thomas Allison, juge de paix et magistrat.Les soldats se conduisirent en cette occasion comme des malotrus. Après avoir fouillé dans toute la maison, ils s'emparèrent des papiers qui se trouvaient dans la salle de rédaction, puis ils renversèrent les cases sur le plancher et mirent la presse hors de service. Ils firent ensuite Charles Lefrançois, l'imprimeur du Canadien, prisonnier, et l'enfermèrent dans un cachot de la prison commune qui se trouvait dans l'édifice actuel de la Québec Historical Society.

M. Garneau explique ainsi le mobile du gouverneur Craig en faisant saisir le matériel du Canadien :

" Craig était résolu alors d'employer tous les moyens nécessaires pour neutraliser l'influence des partisans de la Chambre et intimider les électeurs, afin de faire élire des

députés qu'il pût mener à sa guise. Il porta ses coups d'abord contre le journal qui avait défendu la Chambre, et ensuite contre les principaux représentants.

" Le Conseil exécutif s'assembla et scruta le Canadien pour trouver matière ou prétexte à quelque mesure de force propre à produire une grande impression dans le public. Le gouverneur lui-même demanda l'emprisonnement de l'imprimeur. Deux aubergistes, nommés Stilling et Stiles, s'étant procuré les numéros des 3, 1.0 et 14 mars, allèrent les dénoncer, le 17, au juge en chef Sewell, qui donna l'ordre de saisir le journal. Une escouade de soldats, conduite par un juge de paix, s'empara des presses et arrêta l'imprimeur, M. Lefrançois, qui fut jeté en prison, après avoir subi mystérieusement un interrogatoire devant le Conseil. Les gardes de la ville furent augmentées ; des patrouilles parcoururent les rues, comme si l'on avait été menacé d'un soulèvement. La malle fut détenue pour saisir, disait-on, tous les fils de la conspiration avant que la nouvelle de ce qui venait d'avoir lieu se fût répandue. On passa trois jours à examiner les papiers saisis à l'imprimerie du Canadien ; puis le Conseil s'assembla de nouveau. C'était le gouverneur, le juge Sewell. l'évêque protestant et MM. Dunn, Baby, Young, Williams et Irvine. On y lut la déposition de M. Lefrançois, inculpé de haute trahison, et les dépositions de quatre

autres personnes, qui avaient des rapports avec l'imprimerie. La presse fut transportée ensuite au bureau des juges de paix.

" Trois articles du journal servirent de prétexte à ce coup d'Etat, celui surtout qui portait ce titre singulier : "' Prenez-vous par le bout du nez." C'était une courte exposition d'événements arrivés dans le pays depuis la Conquête, elle se terminait par des observations qui n'avaient que le défaut de respirer un amour excessif de la constitution anglaise. Il n'y avait rien dans ces écrits qu'on, pût tourner en trahison. Après avoir fait insérer dans son procès-verbal l'article dont nous venons de donner le titre, le Conseil ordonna l'arrestation de MM. Bédard, Taschereau, et F. Blanchet, membres de l'Assemblée dissoute et propriétaires ou correspondants du journal." (1)

MM. Pierre Bédard, François Blanchet et Jean-Thomas Taschereau furent arrêtés et emprisonnés le 19 mars 1810. Les mandats d'arrestation lancés contre eux les accusaient de pratiques traîtresses (treasonable practices).

M. Taschereau resta en prison jusqu'à la fin de juin. Pendant les deux premiers mois de sa détention, M. Taschereau fut privé de toute communication avec sa femme, ses amis et même avec ceux qui auraient voulu se charger de sa défense. Comme on ne pouvait trouver

(1) Histoire do Canada, vol. III, p. 133.

aucune preuve de trahison contre lui, il fut remis en liberté sous le prétexte que sa santé avait beaucoup souffert de sa détention. Pour un traître à la Couronne, M. Taschereau eut une assez belle fin de carrière puisqu'il mourut juge de la Cour du Banc du Roi, le 14 juin 1832. Il fut le père du cardinal Taschereau et de l'honorable Jean-Thomas Taschereau, juge de la Cour Suprême du Canada de 1875 à 1878 L'honorable M. L.-A. Taschereau, premierministre de la province de Québec, est le petitfils du prisonnier de 1810.

Le docteur Blanchet fut remis en liberté à peu près dans le même temps que M. Taschereau pour une raison semblable. Le gouverneur Prévost avait une meilleure opinion du docteur Blanchet que le chevalier Craig puisque, pendant la guerre de 1812, il le mit à la tête de l'état-major médical de la Province. Le docteur Blanchet décéda à Québec, le 24 juin 1830. Il était député de Hertford depuis 1809.

Quant à M. Bédard il resta en prison plus longtemps que ses compagnons pour une curieuse raison : il refusa d'en sortir.

M. de Gaspé explique toute la chose dans ses Mémoires :

" De toutes les victimes de la tyrannie du gouvernement de cette époque, dit-il, M. le juge Bédard, avocat alors, fut celui qui endura sa captivité avec le plus de patience. Ce disciple de Zenon, toujours occupé d'études profondes,

pouvait se livrer à ses goûts favoris sans être exposé aux distractions dans la chambre solitaire qu'il habitait. Homme pratique, connaissant à fond la constitution anglaise il ne communiquait avec les autorités que pour leur demander de quel crime on l'accusait ; et pour les prier de le mettre en jugement s'il y avait matière à un indictement au criminel. On se donnait bien garde d'instruire son procès ; il était à peu près aussi coupable de trahison ou de pratique séditieuse, que je le suis de vouloir m'emparer de la tiare de notre Saint-Père le Pape. On lui signifia après une année de détention, je crois, qu'il était libre.

" — ^Je ne sortirai d'ici, répliqua M.Bédard, que lorsqu'un corps de jurés aura bien et dûment déclaré mon innocence.

" On le laissa tranquille pendant une dizaine de jours, espérant lasser sa constance, mais à l'expiration de ce terme, le geôlier lui signifia que s'il ne sortait pas je lendemain de bon gré, il avait reçu ordre de le mettre à la porte. M. Bédard haussa les épaules et continua ses calculs algébriques.

" Le geôlier patienta le lendemain jusqu'à une heure de relevée, mais voyant alors que son prisonnier ne faisait aucun préparatif de départ, il lui déclara que s'il n'évacuait pas les lieux de bonne volonté, il allait avec l'aide de ses porte-clefs le mettre à la porte. M. Bédard voyant que l'on prenait les choses au sérieux,

et que contre la force il n'y a pas de résistance, dit au gardien — Au moins, monsieur, laissezmoi terminer mon problème. Cette demande parut si juste au sieur Reid, le geôlier, qu'elle fut accordée d'assez bonne grâce. M. Bédard, satisfait, à l'expiration d'une heure, de la solution de son problème géométrique, s'achemina à pas lents vers sa demeure." (1)

Charles Lefrançois fut détenu en prison pendant plusieurs mois mais ne subit pas,lui non plus, de procès. Nous lisons dans la Gazette de Québec du 2 avril 1829 : " Décédé hier, à l'âge de 54 ans, M. Charles Lefrançois, maîtreimprimeur. Il était un citoyen honnête, industrieux, utile. Etant imprimeur du Canadien en 1810, lorsque l'inprimerie fut transportée à la cour de justice par une bande de soldats armés et le papier supprimé, il fut jeté en prison avec M. le juge Bédard, M. le juge Taschereau et le Dr Blanchet sur l'accusation de trahison, et après un long emprisonnement il fut élargi sans subir de procès. Il laissa la prison emmenant avec lui le germe d'une maladie de foie qui l'a mené au tombeau."

Un mot de Thomas Allison, qui commandait le piquet de soldats qui saccagèrent l'atelier du Canadien, le 17 mars 1810.

Allison était un ancien capitaine au 5e Régiment de ligne. En garnison dans le Haut-

ci) Mémoires, p. 341.

Canada, il avait épousé, au Détroit, une canadienne-française Thérèse Baby, fille de Jacques Duperron Baby. En 1798, le capitaine Allison avait pris sa retraite et était venu s'établir à Québec avec sa femme et ses deux enfants, Suzanne, qui devint l'épouse de M. Aubert de Gaspé, l'auteur des Anciens Canadiens, et Thomas, qui mourut à l'âge de treize ans. Cet enfant, raconte M. P.-B. Casgrain, doué de talents et promettant bien mourut le 25 novembre 1809. Il s'était fait catholique sur son lit de mort. Son père, zélé protestant et anglais de vieille roche, tenta tout ce qu'il put pour dissuader son enfant, et l'empêcher de renoncer à la religion de ses pères. Madame Lemaître, qui était auprès du lit du malade, intercéda vivement auprès de M. Allison pour le faire céder au désir de son fils. — " Rendez-vous, lui disait-elle, en lui prenant les mains et en le suppliant, vous voyez bien que c'est la dernière prière de votre fils." Le père y consentit en pleurant et l'enfant reçut les sacrements de l'église.

Etrange retour des choses ! M. Allison, qui détestait le catholicisme, n'eut que deux enfants qui tous deux moururent catholiques et la fortune de sa famille, faute d'héritiers de son nom, passa à son petit-fils, prêtre de l'église catholique, l'abbé Thomas Aubert de Gaspé.

Page 1