‹ Les petites choses de notre histoire (volume 4)Chapitre 25 sur 56 · NOS CCEURS A LA FRANCE ; NOS BRAS A L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

NOS CCEURS A LA FRANCE ; NOS BRAS A L'ANGLETERRE

Nos cœurs à la France ; nos bras à l'Angleterre !

Voici dix mots qui expriment admirablement quels ont été les sentiments de la très grande majorité des Canadiens-Français depuis le jour où la Providence a rompu le lien qui nous unissait à la France. Feu M. E.-E. Taché a dû s'inspirer de ces heureuses paroles lorsqu'il grava sur le fronton du palais législatif de Québec son : '* Je me souviens ", qui a depuis été adopté comme la devise de la province de Québec.

Quel est l'auteur de la formule : " Nos cœurs à la France ; nos bras à l'Angleterre " ? Le 13 juillet 1855, la corvette la Capricieuse faisait son entrée dans le port de Québec. C'était le premier vaisseau de guerre français qui remontait le Saint-Laurent depuis les jours sombres de 1759 et de 1760, et le petit navire eut une réception vraiment grandiose. On raconte encore que les vieillards en voyant flotter le pavillon français à la corne d'artimon de la Capricieuse disaient en pleurant : " Voici nos gens qui reviennent."

La Capricieuse resta cinq semaines, dans le port de Québec. M. de Belvèze, commandant de

la Capricieuse, et ses officiers furent reçus dans tous les salons de Québec et ils étaient applaudis comme des héros chaque fois qu'ils se montraient en uniforme dans les rues de la capitale.

Le commandant de Belvèze ne manqua pas de rendre visite à mademoiselle de Lanaudière, fille de feu l'honorable Charles-François-Xavier Tarieu de Lanaudière, qui avait été un des combattants des Plaines d'Abraham et de Sainte-Foy. Mademoiselle de Lanaudière était alors âgée de près de quatre-vingts ans mais elle avait conservé toute sa mémoire et son esprit était aussi lucide et pétillant que lorsqu'elle faisait les honneurs du salon de son père soixante ans auparavant.

La conversation entre M. de Belvèze et mademoiselle de Lanaudière roula principalement sur la France. La France et l'Angleterre étaient alors alliées sinon par traité du moins en fait. C'était ce qu'on a appelé ces années dernières Ventente cordiale. Cependant, M. de Belvèze qui, comme la plupart des officiers de marine de son pays, n'aimait pas l'Angleterre, ne pouvait comprendre l'allégeance des Canadiens à l'Angleterre avec l'amour profond qu'ils prétendaient porter à la France. C'est alors que mademoiselle de Lanaudière, probablement à bout d'arguments, lui dit : " Nos cœurs sont à la France mais nos bras à l'Angleterre."

La vieille demoiselle était loin de se douter que cette phrase dite dans l'intimité passerait

à l'histoire. On dit que les plus belles choses ont le pire destin. Dans le cas présent, on peut dire tout le contraire : les choses les plus simples ont quelquefois le plus beau destin.

Charlotte-Marguerite de Lanaudière ne s'était pas mariée, mais ce ne fut pas faute de prétendants. Aussi belle que spirituelle, riche, bien vue de tous, elle fut plusieurs fois demandée en mariage mais elle préféra garder sa liberté aux liens du mariage.

Mademoiselle de Lanaudière était la tante de M. Aubert de Gaspé, l'auteur des anciens Canadiens et des Mémoires. Dans ce dernier ouvrage, le vieux conteur a consacré plusieurs de ses plus belles pages au souvenir de sa tante aimée.

Entre autres talents de société, mademoiselle de Lanaudière avait eu, dans sa jeunesse, celui de se grimer à la perfection. Ses traits étaient beaux et réguliers, cependant, quand elle voulait s'en donner la peine, elle réussissait à leur donner l'expression de la vieillesse, de l'idiotisme, etc., etc. Elle changeait également sa voix comme elle le voulait.

M. de Gaspé raconte, dans ses Mémoires, une des meilleures mystifications de mademoiselle de Lanaudière. Pendant toute une soirée, elle avait réussi à se faire passer auprès de l'avocat-généal Sewell, qui la connaissait intimement, pour une vieille douairière revêche.

Laissons parler l'inimitable M. de Gaspé :

"Ses amis de Québec avaient souvent entendu parler de ces forces, et la défiaient depuis longtemps de les tromper n'importe sous quel déguisement elle se présentât ; lorsque sa belle-sœur madame Charles de Lanaudière lui proposa de lui donner l'occasion d'en faire l'essai à une soirée qu'elle donnerait chez elle et à laquelle celles qui lui avaient jeté le gant seraient conviées.

" Les invitations sont faites en conséquence, et mon oncle de Lanaudière s'étant chargé à dessein de faire personnellement celle de M. Sewell, alors procureur du Roi, finit par lui dire :

" Qu'il tenait fort à ce qu'il ne lui fit pas défaut : qu'une vieille seigneuresse, son amie,

Madame X , était arrivée la veille pour

consulter un avocat sur un procès qui pouvait compromettre la fortune de ses enfants et qu'il lui avait conseillé de s'adresser à M. Sewell luimême, l'avocat le plus éminent de la cité de Québec, que la vieille dame l'avait remercié ; mais qu'il lui avait proposé de faire chez lui la connaissance de son avocat, afin de fixer un jour pour lui communiquer ses nombreux titres et papiers, et le mettre au fait de cette affaire importante. Comme j'étais charmé, ajouta M, de Lanaudière, de lui faire une politesse, j'ai fait une pierre à deux coups en invitant aussi quelques-uns de nos amis. La

vieille dame est très riche et vous paiera généreusement.

" — Je me ferai un vrai plaisir, dit M. Sewell, tout en rendant service à cette vieille dame, d'obliger en même temps un ami ; ainsi comptez sur moi. Quant aux honoraires, vous connaissez mon désintéressement et que ce n'est pas l'amour du gain qui me fait agir. Et, par rare exception, c'était vrai !

" Je dois observer ici, que son épouse, Madame Sewell, était celle qui avait porté le plus fort défi à son amie d'enfance Marguerite de Lanaudière.

" Il est six heures du soir ; toute la société est réunie. Les dames Smith, Sewell, Finlay, Fargues, Mountain, Taylor, de Salaberry, Duchesnay, Dupré, etc., sont à leur poste.

" — Où est Marguerite ? dirent plusieurs dames à la fois.

" Croirez-vous, dit la maîtresse de la maison, qu'elle s'est avisée d'avoir ce soir une migraine affreuse, et qu'elle m'écrit qu'il lui est impossible de sortir ?

'* Les plus indulgentes compatirent aux souffrances de leur amie tandis que d'autres se répandirent en invectives contre cette maussade de Marguerite qui s'avisait d'avoir cette malencontreuse migraine qu'elle aurait bien dû remettre au lendemain.

" M. de Lanaudière dit ensuite à un

domestique assez haut pour être entendu de tout le monde :

— " Venez me prévenir aussitôt que la

seigneuresse X sera arrivée afin que

j'aille la recevoir lorsqu'elle descendra de voiture.

'' Après quelques minutes d'attente, M. de Lanaudière faisait son entrée au salon, sa sœur appuyée au bras ; ce n'était plus la jeune et belle fille qui faisait l'admiration de tout Québec, c'était une vieille dame marchant courbée et dont le visage était méconnaissable, ses beaux sourcils d'un noir d'ébène étaient si démesurément allongés qu'il se rejoignaient au bas du front, son visage couvert de rouge, comme c'était la mode du temps de Louis XV, était parsemé de mouches de taffetas noir, tandis qu'une emplâtre de ces mouches noires très en vogue alors, lui couvrait la majeure partie du nez. Quant au costume, c'était celui de la cour de Louis XV, avec un tel accompagnement de bijoux, bagues, bracelets, diamants, boucles d'oreilles pendant jusqu'aux épaules, que la vieille dame brillait comme un soleil ; tous les écrins de la famille avaient été mis à sec. Après les introductions d'usage, auxquelles elle répondait par des révérences à émousser le tapis, elle prit la parole.

" — J'arrive bientôt à l'âge auquel tout désir de plaire doit cesser, ce qui ne m'empêche pas d'éprouver une grande confusion de me

présenter dans le piteux état que vous voyez par suite d'un fâcheux accident dont je dois accuser la rigueur de la saison, mon pauvre nez couvert de mouches vous explique ma triste aventure, M. de Lanaudière peut rendre témoignage que ce même nez qui se cache si honteusement ce soir a fait tourner, autrefois la tête à bien des galants ; et j'ajouterais, si je ne craignais de rendre la maîtresse de céans jalouse, que le seigneur de la Pérade, (1) luimême ne s'en est pas retiré sans de graves blessures ; car vous étiez à cette époque, mon cher de Lanaudière, un grand mangeur de cœur.

" La vieille dame après avoir poussé deux à trois soupirs, et lancé autant de tendres œillades à son ancien ami, tira de sa poche une magnifique boîte d'or,dans laquelle son trisaïeul devait avoir fréquemment prisé du tabac d'Espagne ; se leva majestueusement et faisant le tour de la chambre s'arrêta en faisant une belle révérence devant chaque personne de la société en disant : " en usez-vous ?" Et elle faisait la même corvée toutes les dix minutes la tabatière d'une main et un mouchoir de l'autre, en disant : " en usez-vous ?" avec forces révérences que chacun s'empressait de lui rendre. Tous les convives, obligés de se tenir à quatre pour s'empêcher d'éclater de rire étaient au

(1) Charles de Lanaudière, sieur de la Pérade.

supplice, tandis que mon oncle de Lanaudière riait franchement tout en se réfugiant dans une chambre voisine dans laquelle le suivaient plusieurs de ses amis indignés de sa conduite discourtoise.

" — Nous sommes surpris, de Lanaudière, disaient Messieurs Sewell, de Salaberry et le major Doyle, qu'un gentilhomme aussi bien élevé que vous l'êtes, puissiez sous votre toit, manquer aux égards que l'on doit à la vieillesse et à une dame aussi respectable !

" Une conversation très animée s'engagea bien vite entre les jeunes dames et la douairière ; chacune d'elle la complimentait sur sa toilette, de l'air le plus sérieux du monde ; et la vieille de faire l'énumération de toutes les conquêtes que sa robe de velours cramoisi lui avait jadis values. Madame Smith, veuve du juge en chef de ce nom et mère de madame Sewell, madame Smith déjà sur l'âge admirait franchement une toilette qu'elle comparait à un habillement semblable qu'elle avait vu à sa grand'mère ; et regrettait beaucoup de ne pouvoir parler la langue française afin de converser avec la respectable seigneuresse.

" Ce ne fut qu'après avoir conversé pendant longtemps, et avoir fait souffrir de ses ridicules, de ses excentricités, suivant leur caractère, ceux qui l'entouraient qu'elle leur dit :

" — Vous avez eu l'obligeance de me transporter aux beaux jours de ma jeunesse qui

commencent, hélas ! à fuir avec rapidité, et c'est avec beaucoup de regret que je me vois forcé de m'occuper pendant quelques minutes d'une affaire sérieuse pour l'avenir de ma famille. M. l'avocat du Roi a eu la bonté de s'intéresser au sort d'une pauvre vieille dame menacée d'un procès sérieux qui peut la conduire au tombeau ! et avec votre permission je vais profiter de son obligeance et lui donner un petit aperçu de cette déplorable affaire qui m'a fait vieillir de cinquante ans dans l'espace d'un mois ; oui, mesdames, il y a à peine quinze jours, j'avais encore les roses de la jeunesse sur ce visage flétri, j'aurais pu même passer pour la sœur cadette de cette belle dame, (1) épouse du célèbre avocat-général, toujours prêt à secourir l'infortuné.

** M. Sewell se prêta avec complaisance au désir de la douairière qui l'entretint pendant vingt minutes, au moins, à haute voix et avec volubilité du plus beau procès de chicane que jamais Normand chicanier et à tête croche ait inventé. La comtesse de Pimbesche des Plaideurs de Racine n'était qu'une sotte comparée à ma chère tante. Rien ne l'embarrassait ; les noms des notaires qui avaient passé les actes, leurs dates précises, les citations tirées des dits actes : tout coulait avec une abondance à étonner le savant avocat qui l'écoutait.

(1) Madame Sewell était une femme de grande beauté.

" On annonce le souper. C'était alors la mode, et même vingt ans plus tard, de chanter au dessert, les messieurs et les dames alternativement ; et Mme de Lanaudière pria la vieille seigneuresse de vouloir bien les favoriser d'une chanson.

" J'avais encore, il y a trois jours, dit la douairière, une voix aussi douce qu'à l'âge de vingt ans, mais le malencontreux froid qui a gale mon pauvre nez, a eu aussi l'effet, hélas ! de m'affecter les poumons, mais je ferai l'impossible pour contribuer à l'agrément de cette charmante fête ; et elle entonna, d'une voix virile, rude et cassée, comme celle d'un vieillard, la chanson à boire suivante, et cela en accentuant fortement le premier mot : " Ba a a chu u, (Bacchus) assis sur un tonneau " M'a défendu de boire de l'eau."

" Ce fut, alors, une explosion générale de ceux qui avaient jusque là conservé à peu près leur sérieux, tandis que les plus graves enfonçaient les mouchoirs dans leurs bouches pour s'empêcher d'éclater de rire.

" — Tire le rideau ; et va te débarbouiller, Marguerite, s'écria mon oncle de Lanaudière : la farce est finie.

'* — Les jeunes dames se mirent alors à crier toutes à la fois :

" — Ah ! Marguerite î Diablesse de Marguerite ! que tu nous as fait souffrir.

" — Et puis s'armant de mouchoirs,

d'éventails, que sais-je, elles poursuivirent de chambre en chambre la fugitive, laquelle une fois démasquée, s'était enfuie de la table, et la ramenèrent de vive force à la place qu'elle venait de laisser, au milieu d'un brouhaha à ne pas entendre Dieu tonner.

" — Mademoiselle Marguerite, fit M.

Sewell, quand le calme fut un peu rétabli, ce n'est pas moi mais vous que notre souverain aurait dii nommer procureur du Roi, car jamais procès de chicane plus ingénieux, plus embrouillé, n'a été exposé d'une manière plus lucide, même par nos plus vieux procureurs de la cité de Londres.

" — Vous joubliez, M. l'avocat général, répliqua-t-elle, que mes ancêtres étaient normands et que je dois tenir un peu de la famille."

Mademoiselle de Lanaudière décéda à Québec, le 17 novembre 1856, à l'âge de 82 ans. Elle fut sincèrement regrettée de toute la société de Québec dont elle avait été l'ornement pendant trois quarts de siècle.

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