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LES PEINTURES DE KREIGHOFF

Il faut mourir pour être apprécié, dit le populaire. Voilà un proverbe dont le pauvre Kreigholï ferait la cruelle expérience s'il lui était donné de revenir sur notre planète pour quelques instants. Des peintures que Kreighoff plaçait difficilement à $20 et $25 se vendent maintenant très souvent $800, $900 et même $1000.

" Les œuvres de Kreighoff ont-elles réellement la valeur que certaines personnes leur attribuent, se demande un connaisseur ?

" Elles ont de la valeur commerciale, oui — car elles sont recherchées des acheteurs — mais leur valeur artistique est en général bien médiocre.

" C'est d'un pauvre dessin, d'une exécution banale, d'un coloris très ordinaire, d'une monotonie désespérante et d'un sentiment nul. Du fignolé à froid.

" Comme il arrive à tous les bons amateurs, il a réussi quelques toiles ; mais tout le

reste ne vaut pas grand'chose si ce n'est

les dollars de la vogue.

" A quoi attribuer cette vogue ?

" A deux causes principales.

" D'abord, Kreighoff était un étranger ; et chez nous être étranger, c'est déjà la réputation aux trois quarts faite.

*' Ensuite, il a peint des paysages originaux ; non pas originaux de facture, de style, de sensation visuelle, mais originaux par le sujet traité. Là-bas, on dit : '* Tiens, c'est étrange ; où a-t-il pris ça ? Ici, l'on dit : " N'est-ce pas, c'est bien chez nous ça, au moins !" Et puis, comme il est le seul qui ait traité ces sujets-là, nul point de comparaison, ce qui est énorme."

Qu'était Kreighoff ?

Heber Budden, décédé à Québec il y a quelques années à un âge avancé et qui avait été l'ami intime de l'artiste, prétendait qu'il était né en Hollande mais avait étudié la peinture, la musique et les langues en Allemagne.

De son côté, Louis Fréchette, qui avait également connu Kreighoff, affirmait qu'il était d'origine allemande et était né à Stuttgart, dans le royaume de Wurtemburg.

Quoi qu'il en soit, Kreighoff arriva très jeune à New-York. A l'hôtel où il était descendu, il fit la connaissance d'une jeune canadienne-française originaire de Boucherville, Louise Gautier de Saint-Germain, et il l'épousa.

Le jeune couple passa presque aussitôt au Canada. Après avoir vécu trois ou quatre ans à Boucherville, Kreighoiï tenta la fortune à Montréal. De là, il passa à Québec, où il vivota plusieurs années.

D'après sir James-M. LeMoine, Kreighoff serait mort à Denver, Colorado.

M. Budden place la mort de Kreighoff à Chicago, le 4 mars 1872.

Louis Préchettç prétend qu'e Kreighoff serait retourné en Allemagne avec sa femme et sa fille.

Et Fréchette s'appuie sur un de ses amis, Philéas Roy, qui rencontra fortuitement Kreighoff et sa femme à Stuttgart.

Laissons parler M. Fréchette :

"Un jour,Philéas Roy passait à Stuttgart, dans une de ses pérégrinations annuelles à travers l'Europe.

" Arrêté devant une vitrine de modeste apparence, il avise un petit tableau qui excite vivement sa curiosité.

" C'était une scène de sauvages, un campement quelconque.

" — Sac à papier ! s'écrie l'ami Philéas, c'est du canayen tout craché, ça ! Faut que je marchande ce machin-là.

" Il entre et s'adresse à une brave femme qui, s'apercevant de la difficulté que le visiteur avait de s'exprimer en allemand, se met à lui répondre en français.

" — Ah ! vous parlez français ?

" — Oui, monsieur, je suis française.

" — Enchanté, madame ; moi aussi je suis français.

" — Ah ! moi, je suis française du Canada.

" — Est-ce possibk ? moi aussi je suis canadien.

'' — Vous plaisantez !

" — Parole d'honneur ! De quelle partie du Canada, êtes-vous ?

" — De Boucherville.

'' — De Boucherville, potence d'une petite mère ! Moi aussi, tonnerre, je suis de Boucherville ! Je m'appelle Philéas Roy.

" — Un monsieur Roy ! Etes-vous un petit Maurice ou un petit Guillaume !

" — Un petit Guillaume.

" — Si je connais ça ! Moi je suis

la fille du vieux Lapocane. (1)

" — Tout de bon ? Embrassons-nous alors î

" Et Kreigholï, qui entrait au même instant, resta tout abarsourdi, sur le seuil de la porte, en apercevant sa femme dans les bras de Philéas Roy qui ne manquait jamais, dans ces circonstances-là, d'y aller de tout son coeur."

(1) M. Gautier de Saint-Germain, père de madame Kreighoff, était plutôt connu à Boucherville sous le sobriquet de " vieux Lapocane."

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