DE MONTREAL A QUEBEC IL Y A SOIXANTE-QUINZE ANS
Ceux qui aujourd'hui se rendent de Montréal à Québec, ou vice versa dans les luxueux bateaux de la Canada Steamship line ou les trains rapides de T Intercolonial et du Canadien Pacifique songent-ils aux misères que se donnaient leurs grands-pères pour franchir les mêmes soixante lieues ?
Se rendre de Montréal à Québec, il y a soixante-quinze ans, était un voyage assez dispendieux et très difficile à faire, surtout en hiver.
Le Saint-Laurent ne marchait que sous une épaisse couche de glace. II ne fallait donc pas songer aux goélettes. Quant aux chemins de fer ils n'existaient pas encore dans cette partie du pays. Le voyageur n'avait donc à choisir qu'entre le stage et l'extra.
Le stage ne passait qu'une nuit sur la route. Il arrivait à Québec à la fin du second jour ou dans le cours du troisième si la route était mauvaise. Cette voiture pouvait loger quatre voyageurs. Le prix était de dix piastres par tête. Chaque personne avait droit à une robe de buffle.
Uextra ne pouvait recevoir que deux voyageurs. On changeait de voiture et de che-
vaux à chaque poste, qui étaient échelonnés de cinq lieues en cinq lieues. Le coût du voyage en extra était de trente piastres.
M. Adolphe de Puibusque, un Français distingué, très ami du Canada, avait fait le voyage de Montréal à Québec dans l'hiver de 1855-1856.
Il publia une couple d'années plus tard une esquisse de son voyage dans les Causeries des Familles, de Paris. Nous voudrions reproduire ici cette esquisse de couleur locale si vive, de style si naturel et si charmant. Détachons en toutefois les passages qui nous font connaître les principaux postes ou relais entre Montréal et Québec.
M. de Puibusque fit le voyage avec sa femme.
Le premier poste est au bout de l'île de Montréal, sur la rive gauche de l'Ottawa, qui se jette dans le Saint-Laurent sous le nom de rivière des Prairies. L'auberge est tenue par un nommé Deschamps. C'est, au témoignage de M. de Puibusque, une maison simple, propre et commode.
De la pointe de l'île de Montréal à Lavaltrie, deuxième relai, la route passe par Repentigny. L'auberge de Lavaltrie est tenue par des Anglais. Elle contient un piano, instrument rare dans nos campagnes à cette époque.
Le troisième poste est à Berthier. Les voyageurs ont là le choix entre deux hôtels.
L'un est tenu par un nommé Giroux. On arrive à Berthier vers la tombée de la nuit.
On relaie ensuite à Maskinongé. L'auberge de la poste en cet endroit est, parait-il, inférieur aux autres. Et M. de Puibusque en donne la raison :
" A moins d'accident, aucun voyageur ne s'arrête là, il n'y a que les habitants allant d'une paroisse à l'autre."
De Maskinongé on se rend à Machiche puis à la Pointe-du-Lac où est le relai de la poste.
De la Rivière-du-Loup, (aujourd'hui Louiseville) qui vient après la Pointe-du-Lac, M. de Puibusque dit :
" Le village de la Rivière-du-Loup semble florissant. La maison seigneuriale, bâtie dans une bonne situation, y produit un effet pittoresque malgré la lourdeur de son architecture massive. Quelques Canadiennes se livrent, dans cette paroisse, à une industrie qu'elles ont dérobée aux Sauvages ; elles brodent sur l'écorce de bouleau avec des poils d'orignal et de porc-épic ; une madame Lambert a accaparé presque toutes les commandes de Montréal, comme madame Paul, de Lorette, celles de Québec."
Les voyageurs se rendent ensuite tout d'un trait aux Trois-Rivières, où ils descendent à l'hôtel Bernard. Ils y passent presque deux
jours. Avant de partir, M. de Puibusque note sur son carnet :
" Commençons par régler nos comptes :
nous avons eu quatre repas et deux nuits ; on nous a servis à part ; nous avons eu un feu perpétuel, on a mis sur notre table du doré, des tommy-cods, des perdrix, une dinde, le tout bien dressé et à point. Or, que nous demande-t-on ? Onze schillings seulement ($2.25). Est-ce croyable ? Pauvre Bernard ! à ce compte-là tu feras difficilement fortune. Ajoutez qu'on nous a donné gratuitement pour plus de dix piastres de politesse, monnaie plus courante que Teau dans les campagnes du Canada."
L'auberge du relai à Champlain ne paye pas de mine, dit M. de Puibusque. La paroisse ne semble pas non plus l'impressionner favorablement.
En entrant dans la paroisse de Sainte- Anne de la Pérade, par suite de la tempête de neige qui sévit depuis une couple d'heures, les chevaux embourbent et M. et madame de Puibusque piquent une tête dans un banc de neige. On se décide alors à passer la nuit à Sainte- Anne, M. de Puibusque fait la description de l'auberge où ils descendent :
" Notre auberge est du genre le plus rustique. La première pièce dans laquelle se tient la famille avec le commun des voyageurs sert à une variété infinie d'occupations de ménage ; on y lave, on y repasse, on y boit, on
y mange, on y fume ; un poêle omnibus est consacré à tous les usages possibles ; il est chauffé à rouge, ce qui établit entre la première pièce et la seconde une différence de neuf degrés, quoique cette dernière soit également chauffée par un poêle "
Le lendemain matin, avant de se mettre en route, les voyageurs courent visiter l'église de Sainte- Anne.
" Elle n'offre rien de remarquable ; son architecture est la même que dans toutes les églises de campagne bâties du temps des missionnaires Jésuites ( ?). Elle ne se distingue que par le travail de ses sculptures sur bois et par l'ornementation du maître-autel. Les dorures ternies et presque effacées indiquent une durée déjà longue."
Les voyageurs partent de Sainte-Anne un peu après dix heures du matin et cheminent péniblement jusqu'à Deschambault oii ils descendent chez Marcotte. Ils notent que l'autre auberge est tenu par un nommé Langevin.
M. de Puibusque trouve le site de Cap- Santé très pittoresque :
"Cap-Santé est renommé pour son bon air : on y domine le fleuve et l'on y est abrité des vents du nord par un rempart de montagnes boisées ; l'église est vaste et propre ; le presbytère, bâti sur le même plateau du cap dans une situation ravissante, s'annonce avec une élégance qui tient du luxe."
Ici M. de Piiibusque est très intéressé par la pêche de la petite fnorue qu'il voit pour la première fois :
" On pratique des trous dans la glace et on y plonge des nasses dormantes ou volantes qui se remplissent, soit avec le flux, soit avec le reflux, selon les diverses espèces de poissons; c'est un assez rude métier ; les bénéfices sont incertains et variables ; les pêcheurs, trop éloignés du rivage pour aller et venir sans cesse, élèvent des maisonnettes de bois dans lesquelles ils passent une partie du jour et quelquefois de la nuit ; ils allument devant leur porte de grands feux sur la glace. Il leur serait difficile de s'établir d'une manière permanente et commode, parce que la marée, qui les soulève chaque jour et les fait retomber de six à dix pieds, a de fâcheux caprices ; elle fait des crevasses dans les parties qui semblent prises avec le plus de solidité et dresse tout à coup en forme d'obélisques ou de colonnes d'immenses glaçons là où tout était uni comme un miroir."
Cap-Santé a ravi M. de Puibusque.
Jacques-Cartier le charme.
Vers les quatre heures de l'après-midi, M. de Puibusque atteint le relais des Ecureuils. Il écrit à la mode française Bcureux.
Puis viennent la Pointe-aux-Trembles et Saint-Augustin où on fait une courte halte pour laisser souffler les chevaux.
En laissant Saint-Augustin, le postillon
fait un détour vers l'Ancienne-Lorette pour éviter les ravins du Cap-Rouge.
Comme la nuit est venue, les voyageurs décident de coucher à l'Ancienne-Lorette où ils trouvent bonne table, bon feu et bon lit.
Le lendemain, qui est un dimanche, M. et madame de Puibusque montent en voiture pour franchir la dernière étape de leur voyage. Ce qui leur permet de rencontrer les habitants de la paroisse qui se rendent à la grand'messe. M. de Puibusque note :
"' Aucune distance, aucun froid ne les arrête. Il y a peu de variété dans les costumes ; la toilette des femmes se compose de capotes noires ouatées et piquées ou de chapeaux de fourrure teinte de couleur rousse ou grise, de gros manteaux de drap à plusieurs collets, ancienne forme de carricks, de voiles verts doublés ; le reste, enchâssé dans les voitures, est invisible ; il y en a qui sont dans des carrioles, d'autres dans de simples caisses où elles s'emballent comme des objets fragiles. Les hommes sont tous vêtus d'étoffe du pays, espèce de drap gris de fer, et portent des ceintures rouges ; le chapeau de feutre noir remplace la toque bleue de la semaine, et ils portent aux pieds d'énormes mocassins de cuir jaune."
Enfin, le 9 janvier, à midi, après avoir franchi sans encombre la redoutable Suète de Sainte-Foy, les voyageurs entraient dans la bonne vieille ville de Québec et se faisaient
conduire à l'hôtel Saint-Georges (aujourd'hui le magasin Morgan), près du Rond-de-Chaîne.
Partis de Montréal le 9 janvier, de bonne heure dans la matinée, M. et madame de Puibusque arrivaient à Québec, le 14 janvier, à midi juste. Le voyage avait donc duré cinq jours et demi. Aujourd'hui on se rend d'un continent à l'autre à peu près dans le même espace de temps. Nous avons marché !