‹ Les petites choses de notre histoire (volume 4)Chapitre 38 sur 56 · A-T-ON CALOMNIE M. DE LA JONQUIERE · texte numérisé non relu

A-T-ON CALOMNIE M. DE LA JONQUIERE

Fixons d'abord un petit point d'histoire au sujet du gouverneur de la Jonquière.

On ne s'accorde pas sur la date de la mort de ce haut personnage.

" Les chirurgiens, nous dit l'auteur anonyme d'un mémoire sur le Canada, employèrent tout leur art pour lui prolonger la vie ; enfin il mourut le 17 mai 1752, à six heures et demie du soir, âgé de soixante-et-sept ans." (1)

Parkman veut que le gouverneur de la Jonquière soit mort le 6 mars 1752 : " He died on the sixth of March, 1752, not on the seventeenth of May, as stated in the Mémoires sur le Camda, 1749-1760r{2)

D'après l'intendant Bigot c'est le 19 mars

(1) Mémoires sur le Canada depuis 1749 jusqu'à 1760, p. 60.

(2) Montcalm and Wolfe, vol. II, p. 206.

1752 que le marquis de la Jonquière rendit son âme à Dieu. (1)

M. de la Jonquière fut inhumé dans l'église des Récollets de Québec. On avait mis sur sa tombe une inscription rappelant ses titres, son âge et la date de sa mort. Nous avons sous les yeux deux copies de cette inscription, l'une extraite de VHistory of Canada de Smith, l'autre de la Vie de M. de la Jonquière. L'une

dit : " Décédé à Québec le 17 may 1752,

à six heures et demie du soir, âgé de 67 ans ", l'autre : " Décédé à Québec, le 17 mars 1752, à six heures et demie du soir, âgé de soixantesept ans." Laquelle croire ?

La vérité est que M. de la Jonquière mourut le 17 mars, suivant le texte formel de l'acte de sépulture :

"Le vingt de mars mil sept cens cinquantedeux a été inhumé dans l'église des RR. PP. Récollets conformément à ses dernières volontés haut et puissant seigneur Pierre-Jacques, marquis de la Jonquière, chef d'escadre des armées navales de Sa Majesté, commandeur de l'Ordre Royal et Militaire de St-Louis, gouverneur et lieutenant-général pour le Roy en toute la Nouvelle-France, que nous soussigné curé de Québec et chanoine honoraire de la cathédrale avons conduit en la dite église des RR. PP. Récollets avec les cérémonies ordi-

(1) Rapport sur les Archives dn Canada poar 1887, p. CLX.

naires ; il était décédé le dix-sept du dit mois, muni des sacrements de l'Eglise, âgé de soixante-sept ans."

Cet acte de sépulture est signé par M. J.-F. Récher, curé de Québec.

Un auteur anonyme, qui avait une plume bien effilée et qui prenait plaisir à ramasser tous les potins de la rue désagréables aux gens en place, dit que dans sa dernière maladie les domestiques de M.de la Jonquière ayant allumé des bougies près de son lit, il les lit ôter, par avarice, et remplacer par des chandelles de suif, en disant qu'elles coûtaient moins cher, et éclairaient aussi bien.

Le marquis de Montcalm lance une accusation autrement plus grave contre la mémoire du gouverneur de la Jonquière. Dans son Journal, à la date du 14 mai 1758, il écrit :

" L'abbé de la Vallinière, prêtre de Saint- Sulpice, a prêché à la paroisse (de Montréal), avec plus de vérité que d'éloquence, contre le crime de voler le Roi et sur l'obligation de la restitution. Cette opinion que de voler le Roi est licite, est dans la tête de tous les Canadiens depuis que MM. de la Jonquière et Bigot sont en place, et en donnent l'exemple pour eux et leurs créatures. M. de la Jonquière, au lit de mort, en fit une espèce d'amende honorable devant l'évêque qui lui portait le saint-sacre-

ment, et l'évêque monta le lendemain en chaire pour en faire part au public." (1)

Le marquis de Montcalm parle ici par ouï-dire. Le gouverneur de la Jonquière était mort depuis quatre ans quand M. de Montcalm arriva à Québec, le 12 mai 1756. Aucun des mémoires du temps ne parle de cette prétendue amende honorable de M. de la Jonquière à son lit de mort. Le marquis de Montcalm devait tenir ce potin outrageant pour la mémoire de M. de la Jonquière de quelque mécontent mis à sa place par le gouverneur défunt.

Le gouverneur de la Jonquière était-il aussi avare que l'insinue l'auteur des Mémoires sur le Canada ?

Nous croyons que cet anonyme a tout simplement calomnié M. de la Jonquière comme il a fait de bien d'autres personnages canadiens.

La marquise de la Jonquière ne suivit pas son mari au Canada. Quelques-unes des lettres que lui écrivait M. de la Jonquière pendant son gouvernement au Canada ont été conservées. Elles nous montrent que M. de la Jonquière dépensait ici tout son traitement et une bonne partie de ses revenus personnels.

L'équipement du marquis de la Jonquière pour venir au Canada lui coiita exactement 67,532 livres. En outre, en arrivant à Québec,

(1) Journal du marquis de Montcalm, p. 349.

il acheta pour 14,000 francs d'argenterie de M. de la Galissonnière.

M. de la Jonquière avait amené ici à ses frais un capitaine et douze gardes, un secrétaire, douze domestiques, des chevaux, des carosses, etc., etc. Le voyageur Kalm présent à l'entrée solennelle de M. de la Jonquière dans la ville de Québec fut frappé de la munificence de l'uniforme rouge tout galonné d'or du gouverneur. La bonne tenue et les riches livrées vertes de ses gardes qui le précédaient, le fusil sur l'épaule, firent aussi son admiration. Tout ceci n'indique pas précisément la mesquinerie et encore moins l'avarice. Car, enfin, il ne faut pas oublier que tous ces gens étaient habillés, nourris, payés par le gouverneur lui-même. Le roi de France ne donnait pas un liard à son représentant pour ses frais de représentation.

Nous n'avons d'ailleurs qu'à citer quelques fragments des lettres de M. de la Jonquière à sa femme pour montrer qu'il fit les honneurs de sa position avec autant de munificence que ses prédécesseurs. Il est bien vrai qu'il se plaint que tout cela lui coûte cher, mais n'est-ce pas là la meilleure preuve qu'il n'avait pas la fortune que lui prêtent ses détracteurs ?

Le 19 août 1749, le marquis de la Jonquière écrit à sa femme :

" J'ai pris possession de mon gouvernement le 15 de ce mois au milieu de l'acclamation générale des grands et des petits. Les

harangues du clergé et de tous les corps ont fait beaucoup souffrir ma modestie par les belles et magnifiques choses qu'ils m'ont dites, n'aimant pas tant d'encens. Les festins n'ont pas discontinué depuis que je suis ici, surtout chez Monseigneur l'évêque qui est l'homme de France le

plus poli et le plus aimable J'ai commencé

hier à donner à manger à tous les notables de la ville et à leurs femmes, je leur fais grande chère ; j'avais trois tables de quarante personnes J'ai aujourd'hui trente-six couverts pour Messieurs du Conseil Supérieur, leurs femmes et tous les capitaines d'infanterie ; j'aurai encore une pareille fournée cette semaine pour que tout le monde y passe, ensuite je n'aurai qu'une table de dix-huit couverts

tous les jours, soir et matin "

On avouera que pour un avare le marquis de la Jonquière recevait largement au château Saint-Louis. Dix-huit couverts, soir et matin ! Le marquis de la Jonquière, qui n'était pas un Crésus, aurait voulu au moins payer ses dépenses avec ce que le Roi lui donnait. Il était loin d'y arriver.

Le 9 octobre 1749, il écrit à sa femme :

" Je vous assure que si les denrées du pays

continuent à être aussi chères je ne saurais

vivre avec ce que le Roi me donne à moins que

je ne me retranche beaucoup "

En février 1750, il revient là-dessus : " J'ai donné à diner et à souper les quatre

derniers jours (du carnaval) à une vingtaine de personnes, je fis danser jusqu'à deux heures après minuit. Il m'en coiite plus que ce que le Roi me donne, raison qui m'engagera à demander plus tôt d'être relevé."

Le 3 octobre 1750, le marquis de la Jonquière écrit encore à sa femme :

" Il semble que tous les malheurs nous suivent, vous n'avez pas de récolte et moi je dépense plus que le Roi ne me donne. Il m'en a coûté la première année 38,000 francs tant pour la table, écurie, gages de domestiques et l'entretien de mes équipages. Je ne connais plus ce pays tout étant en feu, hors les marchandises qui viennent de France. Le prix des denrées n'a pas diminué depuis la paix."

Que d'assertions mensongères et calomniatrices on a faites sur M. de la Jonquière ! L'un de ses détracteurs écrit : " Il avait gagné des sommes immenses dans ses voyages et il avait plusieurs millions." On ne cache pas des millions comme on fait disparaître un mouchoir de soie. Il est établi que la fille du marquis de la Jonquière, la marquise de Noé, qui fut sa légataire universelle, reçut un héritage bien ordinaire. Ceci ne détruit-il pas la légende des millions amassés par le défunt gouverneur.

D'autres ont afiirmé que M. de la Jonquière avait sollicité le gouvernement du Canada pour y faire sa fortune.

M. de la Jonquière fut loin de solliciter la

charge de gouverneur de la Nouvelle-France, M, de Maurepas, ministre de la marine, dût insister beaucoup pour lui faire accepter. Et si M. de la Jonquière avait fait au Canada les profits fabuleux dont on parle, aurait-il insisté dans chacune de ses lettres au ministre pour être relevé de son commandement ?

Mais le document qui nous donne la preuve la plus concluante que M. de la Jonquière n'était pas avare ni même mesquin est, croyons-nous, le propre testament du gouverneur. Un avare, même à l'article de la mort, ne se dépouille pas tout d'un coup du vieil homme pour faire des largesses à droite et à gauche sans considération de sang et de parenté. A part celui de Champlain, nous avons eu la bonne fortune d'étudier en détail les testaments de tous les gouverneurs français morts au Canada. Aucun d'eux n'a fait des legs et des dons plus généreux que le gouverneur de la Jonquière.

Qu'on en juge par la simple énumération de ses legs. Et d'abord, il traite royalement ses gens. Il veut que le capitaine de ses gardes, M. de Bonne, et son épouse soient nourris à ses dépens, comme à sa propre table, pendant plusieurs mois après sa mort. Il ordonne la même chose pour son secrétaire, M. de Saint- Sauveur, pendant trois mois après sa mort. Son maître d'hôtel, le sieur Capelan, et sa femme reçoivent une rente viagère de quatre cent cinquante livres. Ils devront être payés de leurs

gages jusqu'à leur retour en France. En outre, une fois rendus là-bas, s'is veulent, ils seront logés gratuitement dans une de ses maisons jusqu'à leur mort. Son cuisinier, Armingo, et son palefrenier devront être nourris et payés de leurs gages pendant trois mois. Les domestiques qui l'ont veillé pendant sa maladie reçoivent, chacun, vingt-quatre livres, outre leurs gages et salaires.

Voyons maintenant les générosités de M.

de la Jonquière à Québec et en France.

Il lègue cent cinquante livres à la paroisse de Québec ; cent livres aux pauvres de Québec ; cent livres à l' Hôpital-Général de Québec ; cent livres à l' Hôtel-Dieu de Québec ; cent livres aux Ursulines de Québec, et cent cinquante livres aux pauvres de chacune des paroisses de ses seigneuries situées en France. Enfin, il ordonne à ses exécuteurs testamentaires de faire dire 566 messes pour le repos de son âme par les chanoines du chapitre de Québec, les prêtres du Séminaire et les Pères Récollets.

Est-ce là le testament d'un avare ?

Nous le répétons : le gouverneur de la Jonquière a été calomnié.

Dans une de ses dernières lettres au ministre de la marine, le gouverneur de la Jonquière, avec sa franchise et son honnêteté de marin, s'est peint mieux que n'aurait pu le faire le biographe le mieux averti :

" Je suis pénétré, écrivait-il, de la plus vive reconnaissance à la justice que vous rendez à mes sentiments, j'ose dire qu'elle m'est due et que le zèle que je n'ai point cessé d'avoir depuis mon âge le plus tendre pour le service du Roi sont des sûrs garants de ma conduite ; je ne vous dissimulerai pas que la moindre suspicion que vous eussiez sur moi, trancherait le fil de mes jours ; l'obéissance aux ordres de Sa Majesté m'a conduit dans ce gouvernement, je ne m'y occupe que de "son service, l'intérêt est incompatible et à mes sentiments et à la dignité de la place que je remplis ; j'ai atteint l'âge de soixante-six ans et je n'ai pas une seule goutte de sang dans mes veines qui ne pétille pour le service de mon Roi, j'ai toujours eu la gloire d'y être employé et j'aurai celle d'y mourir, mais je ne puis me dispenser. Monseigneur, de vous supplier très instamment de vouloir bien rendre compte au roi de ma lettre et d'obtenir mon rappel de Sa Majesté le plus tôt qu'il se pourra, mes services lui étant acquis en France comme partout ailleurs." (1)

Les phrases du vieux marin sont rudes comme devait être toute sa personne, mais, dites, ne sent-on pas vibrer le cœur de l'honnête homme à travers ces mots hachés ?

(1) Le chef d'escadre marquis de la Jonqaière, p. 221.

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