‹ Les petites choses de notre histoire (volume 4)Chapitre 39 sur 56 · PENDANT LE SIEGE DE QUEBEC EN · texte numérisé non relu

PENDANT LE SIEGE DE QUEBEC EN

La vie ou la mort d'un homme, écrit M. de Gaspé dans ses Mémoires, tiennent souvent à des incidents bien futiles en apparence.

Et pour illustrer cet axiome, M. Aubert de Gaspé raconte comment son grand-père, Ignace-Philippe Aubert de Gaspé, capitaine dans les troupes du détachement de la marine, échappa presque miraculeusement à la mort pendant le siège de Québec en 1760.

M. de Gaspé fumait paisiblement la pipe avec deux de ses frères d'armes et amis, MM. Vassal de Monviel, capitaine au régiment de Béarn, et de Bonne de Misèle, capitaine dans les troupes du détachement de la marine, dans une excavation qu'une bombe ennemie avait faite quelques heures auparavant. Cette retraite mettait les trois officiers à l'abri d'un vent glacial du nord-est, accompagné d'une pluie qui tombait à torrents. Ce trou, semble-t-il, devait aussi les protéger des bombes et des boulets t[ue les Anglais envoyaient si copieusement.

" — Il faudra que le diable s'en mêle, dit en riant le capitaine Vassal, si une autre bombe vient nous déterrer dans ce trou par cette nuit sombre. Ainsi fumons et jasons en paix.

"Ils étaient là depuis quelques minutes.

devisant avec la gaieté habituelle des Français, lorsque le capitaine de Gaspé, croyant entendre quelqu'un qui l'appelait, dit, en sortant de l'excavation :

" — On craint apparemment que nos jambes s'engorgent faute d'exercice.

" Mais il était à peine éloigné de quelques pas, qu'une seconde bombe, tombant dans la retraite qu'il venait de laisser, tua ses deux amis.

Puis, M. Aubert de Gaspé ajoutait :

'' Feu le juge de Bonne et feu le colonel Vassal, adjudant-général des milices canadiennes, pendant la guerre de 1812, s'entretenaient souvent avec mon père de cette fatalité qui les avait fait tous deux orphelins, tandis qu'un hasard providentiel avait sauvé la vie au père de leur ami." (1)

vSans doute, la bombe dont parle ici M. Aubert de Gaspé fut la cause de la mort de MM. Vassal de Mon\iel et de Bonne de Misèle, mais l'auteur des Mémoires amplifiait un peu en écrivant ou en laissant entendre qu'elle les tua sur le coup.

Ce tragique incident avait eu lieu le 28 avril 1760.

Les deux officiers mortellement blessés furent aussitôt transportés à l'Hôpital-Général de Québec où M. de Bonne de Misèle mourut

(1) p. Auberl de Gaspé, Mémoires.

le lendemain, et Vassal de Monviel, seize jours plus tard, le 15 mai 1760, comme on le verra par les pièces suivantes :

" L'an mil sept cent soixante, le trente avril, a été inhumé dans le cimetière de cet hôpital le corps de Mr de Bone, capitaine et chevalier de St-Louis, du détachement de la marine entretenu en ce pais, décédé d'hier muni des sacremens de l'é^^lise ; en foy de quoy j'ay signé.

Rigauville, ptre, Chane.

" L'an mil sept cent soixante, le seize mai, a été inhumé dans le cimetière de cet hôpital le corps de Mr de Vassale, capitaine au régiment de Béarn, chevalier de l'ordre royal et militaire de St-Louis, décédé d'hier muni des sacremens de l'église, en foy de quoy j'ay signé.

Rigauville, ptre, Chane."

Le chevalier Louis de Bonne de Missègîe ou de Misèle était arrivé ici en 1749, en même temps que son parent, le gouverneur de la Jonquière. Celui-ci l'employa d'abord comme capitaine de ses gardes.

On s'est moqué, peut-être avec raison, des demandes continuelles que notre premier gouverneur de Vaudreuil faisait au ministre pour les siens. Le marquis de Vaudreuil avait six ou sept fils à placer et il était pauvre. Ses sollicitations, jusqu'à un certain point, étaient natu-

relies. Qui peut reprocher à un père de s'intéresser à l'avenir de ses fils ?

Le gouverneur de la Jonquièrt, lui, n'avait pas de fils, mais trois ou quatre de ses parents l'avaient suivi dans la Nouvelle-France. Et parmi ceux-ci le chevalier de Bonne, probablement parce qu'il était pauvre, semblait avoir toutes ses préférences. Aussi le voit on à plusieurs reprises demander pour lui.

En 1749, il lui obtenait une concession sur la côte du Labrador, depuis le cap Charles jusqu'à la baie de Saint-Alexis. Il devait y faire la pêche du loup-marin.

Le 30 octobre 1750, M. de Bonne obtenait encore, conjointement avec le chevalier de Repentigny, une étendue de terre située au Sault Sainte-Marie de six lieues de front sur six lieues de large, à titre de fief et seigneurie. L'acte de concession disait que les sieurs de Bonne et de Repentigny comptaient y former " un établissement qui serait utile aux voyageurs et parviendrait à détruire le commerce des Sauvages avec les Anglais."

Le 3 août 1750, M. de la Jonquière recommandait M. de Bonne pour succéder à M.

Coulon de Villiers, major des Trois-Rivières, décédé. Le 6 juin 1751, le ministre refusait de se rendre à sa demande. " La préférence, disaitil, aurait été trop marquée."

Le 21 octobre 1751, M. de la Jonquière revenait à la charge en faveur de M. de Bonne.

Cette fois, il le proposait à la majorité des troupes de la colonie.

Le gouverneur de la Jonquière mourut avant de recevoir la réponse du ministre qui consistait en un accusé de réception plus ou moins sympathique.

M. de la Jonquière avait cependant obtenu la croix de Saint-Louis pour son parent.

Le chevalier de Bonne qui avait épousé, en 175L Marie-Louise Prudhomme, laissa trois enfants dont le plus jeune, qui n'avait pas encore deux ans à la mort de son père, devint le juge de Bonne de trop fameuse mémoire.

François-Germain-Bonaventure Vassal de Monviel, originaire de la Guienne, était arrivé ici avec le régiment de Béarn en 1755.

La famille Vasbai de Monviel était de très ancienne noblesse. Le château familial était à Villeneuve d'Agen, dans le sud de la France.

En passant ici, le jeune capitaine Vassal de Monviel s'était bien promis de ne pas succomber aux charmes des Canadiennes. Mais on ne résiste pas longtemps aux dards de Cupidon quand on est jeune, ardent et éloigné des siens.

Charlotte Boucher de la Perière qui fit la conquête de M. Vassal de Monviel appartenait à la noblesse piiisqu'elle était la petitefille de Pierre Boucher de Grosbois, anobli par Louis XIV en 1707. Mais les vieilles familles nobles de France n'aimaient pas les anoblis

canadiens ; leurs parchemins pour elles étaient trop récents ! De là l'opposition de madame Vassal de Monviel au mariage de son fils. Le 4 janvier 1758, elle lui écrivait :

"J'ai reçu, mon cher fils, les lettres que par duplicata vous m'avez écrites tant dans le mois de juin que de septembre de l'année dernière, toutes relativement aux sentiments que vous avez pour mademoiselle de la Périèie. Rien au monde ne m'a plus surpris, monsieur, que de voir que vous avez contracté un engagement 'avec elle sans me consulte: . Je ne doute pas qu'elle ne soit digne de vous. Mais je ne devais pas m'attendre à un tel pn-cédé de votre part, je suis d'autant plus étonné sur votre compte que vous m'aviez mandé de Frontenac les mariages de MM. de Barruatte (Barrante) et de Fignery, et que vous ne paraissiez pas être dans le gotît de vous établir dans ce pays là. Pour me prouver votre répugnance au sacrement conjugal, vous me mandiez que les dames canadiennes étaient jcHes, très aimables et fort dangereuses à ravir les cœurs et que pour ne pas laisser succomber le vôtre à la tentation, vous alliez vous bana'r de la société des demoiselles. Malgré vos précautions, vous êtes pris, mon enfant, vous auriez pourtant bien fait de vous en tenir à vos résolutions, vous ne seriez peut-être pas dans le' cas de vous repentir du part' que vous prenez.

" Vous vous étendez beaucoup sur la dou-

ceur du caractère, les façons et bonnes qualités de la personne qui possède votre cœur. Le portrait que vous m'en faites me prévient infiniment en sa faveur, mais je trouve fort extraordinaire que vous ne me fassiez aucun détail de ses facultés, ni des arrangements que vous prenez avec monsieur son père et madame sa mère.

" Vos frères, vos sœurs et votre oncle ne sont pas moins sensibles que moi à votre conduite sur ce sujet, le silence que vous gardez sur cet article prouve qu'elle n'est pas riche ; la fortune, j'en conviens, mon fils, n'est pas le parfait bonheur d'un homme, mais prenez y garde, il en faut nécessairement.

" Vous me mandez avoir réfléchi sur tous les événements et que vous n'en aurez jamais d'autres qu'elle ; cette façon de demander de se marier me parait singulière ; cette phrase, si je vous aimais moins et si j'étais femme à prendre des travers, m'indisposerait contre vous. Elle me prouve l'indocilité d'un fils et le peu de soumission qu'il doit à une mère qui a toujours cherché l'occasion de lui donner des marques de l'amitié la plus tendre. J'ai fait ce que j'ai pu pour vous empêcher de vous embarquer ; vous n'avez passé dans la colonie que pour une croix, honneur chimérique et vanité de votre part, vous n'aviez pas besoin de cette distinction pour être connu.

" Mes avis sont bons quelquefois, si vous

les aviez suivis et mes instructions, je ne serais pas dans le cas de me plaindre de vous, je ne me répents pas des démarches que j'ai faites pour vous auprès de M. de la Chateaugurais. Vous pourriez être marié avec mademoiselle d'Eubrefoix, sa nièce, et les parents désiraient ardemment cette alliance. Elle vous aurait par toutes sortes d'endroits rendu heureux et content. Je ne voulais pas forcer votre volonté, et je m'opposerais bien moins à votre inclination. Si vous faites mal, tant pis pour vous ; si vous iaites bien, j'en serai la bonne mère très flattée.

" Il ne me reste plus qu'à vous représenter de faire attention aux principes d'éducation et sentiments d'honneur que vous a inspiré le plus digne père qui sera jamais. Votre frère n'a point d'enfants, vous devenez l'aîné de la maison, conséquemment vous et les vôtres devez soutenir une famille et un nom qui doit vous flatter, vous faire honneur sans vous en enorgueillir ; il faut qu'un homme bien né sache d'oii il sort, qu'il soutienne sa noblesse avec distinction sans s'en faire gloire.

" M. de Monterai m'a dit il y a quelques jours qu'un officier actuellement en Canada avait écrit à son frère et lui mandait que messieurs de Barrante et Fignery et tous les autres avaient de toutes les façons faits de très mauvais mariages. Profitez de ces exemples, mon cher fils, c'est une affaire de la dernière conséquence pour vous. Votre tranquillité

dépend du oui que vous prononcerez. Ainsi ne vous laissez pas séduire par la passion de l'amour qui nous aveugle trop souvent, employez toute votre raison pour ne pas être malheureux le reste de la vie. Votre prudence et la justice que je rends à votre prétendue femme me persuade que vous ne serez pas dans ce cas-là ; je désire bien ardemment l'un et l'autre, n'ayant rien tant à cœur, mon cher fils, que de vous voir dans une félicité parfaite.

" Je vous envoie la permission telle qu'on me l'a dictée. Si vous ne faites pas un mariage convenable ne la mettez pas en usage ; votre oncle est à Versailles, il m'a fait part des lettres que vous lui avez écrit. Il parait furieux contre vous. Il s'oppose à votre mariage. Il m'a mandé de ne pas envoyer de permission. J'ai répondu que je ne voulais rien avoir à me reprocher. Il m'a écrit depuis ce temps là et m'a mandé sans s'expliquer qu'èquivoquement qu'il allait prendre des arrangements et qu'il espérait que cela ne réussirait pas.

" Monviel me parait bien fâché contre vous et je suis persuadé que dans cette occasion il souhaiterait plus un enfant que dans toute autre. Il m'a pourtant dit qu'il allait vous écrire pour tâcher de vous dégager de votre passion."

La lettre solennelle et un peu empesée de madame Vassal de Monviel arriva à son fils comme la moutarde après dîner puisqu'il y

avait déjà plusieurs semaines que son mariage avait été célébré lorsqu'elle lui fut remise.

Madame Vassal de Monviel survécut soixante ans à son mari. Elle décéda à Québec, le 7 mars 1820, à l'âge de 82 ans et 4 mois. Elle était devenue, en secondes noces, l'épouse de son petit parent, M. René Boucher de La Bruère.

Page 1