LE CHEVALIER DE MONTALEMBERT
Le comte de Montalembert a fait dans plusieurs de ses discours et de ses ouvrages des allusions au Canada dont il admirait le glorieux passé et dont il reconnaissait les destinées providentielles, mais le grand orateur dont tout le temps était pris par la politique et ses travaux littéraires ne visita jamais notre pays.
M. de Montalembert écrivait à l'honorable P -J.-O. Chauveau, en 1864 :
" Peut-être avez-vous su qu'une phrase tombée de ma plume sur les libertés du Canada avait servi de motif à la condamnation portée contre moi l'hiver dernier : et vous auriez raison d'en conclure que mon attention et mes s^Tnpathies se portent depuis longtemps sur cette noble race canadienne qui sait si bien pratiquer et revendiquer, au besoin, les principes du self-government que la France a si misérablement oubliés."
M. Benjamin Suite dit à ce propos :
" Dans le Correspondant, de Paris, en 1862, Montalembert publia une étude sur rinde au Parlement de Londres. On y lit cette phrase: " Au Canada, une noble race, française par le cœur et par les mœurs, doi<" à l'Angleterre d'avoir conservé ou acquis, avec une entière liberté religieuse, toutes les libertés politiques ou municipales que la France a répudiées." Napoléon III se sentit piqué au vif. Il dit tout haut qu'il fallait faire un exemple, et Montalembert subit un procès dans lequel il eut pour avocats Berryer et Dufaure, mais on le condamna à six mois de prison et à trois mille francs d'amende. De plus, on découvrit une loi qui, en pareil cas, rendait le condamné passible de la déportation. Sur ce dernier point, Napoléon fit grâce." (1)
Vers la fin du régime français nous avons
(1) Bulletin des Recherches Historiques, vol. XXII,
eu ici un chevalier de Montalenibert.Nous ignorons si ce M. de Montalembert appartenait à la même famille que le comte de Montalembert qui a jeté tant de lustre sur l'éloquence française.
Le chevalier de Montalembert était entré, en 1731, comme cadet dans la compagnie des gentilshommes de Metz. Deux ans plus tard, cette compagnie ayant été supprimée, il fut placé lieutenant dans le bataillon de Josseran, milice lyonnaise. L'année suivante, il passait en Italie, en qualité de lieutenant en second, dans le régiment de Saint-Simon. En 1736, il devenait lieutenant en pied, puis, en 1744, capitaine dans le même régiment. En 1746, il donnait sa démission pour prendre une compagnie de milice dans le bataillon de Fontenay-le- Comte qui fut destinée à la campagne du duc d'Anville. C'est en 1750, qu'il fut nommé capitaine aux troupes de l'île Royale.
C'est là qu'il épousa Mlle Chassin de Tbiéry, fille d'un capitaine de la colonie. Dans une lettre de M. des Bourbes à M. de Surlaville, nous trouvons de curieux détails sur ce mariage. " Le bruit court qu'elle ne l'aime pas, écrit M. des Bourbes. Hier, ils dînèrent chez M. Drucourt ; son épouse pleura pendant tout le repas ; elle eut une contenance très déplacée et qu'on aurait à peine passée à une fille de dix ans. L'on m'a assuré qu'au sortir d^ chez notre g'ouverneur, Montalembert voulut donner la
main à son épouse, et qu'elle le refusa d'un air de mépris. Elle se leva à trois heures du matin, appuyée sur sa fenêtre et pleurant à chaudes larmes. L'on croit qu'elle aurait eu plus de goût pour un capitaine de Bourgogne, appelé Desmaille, que Montalembert, dont les bonnes façons pourront la gagner."
Le pauvre Montalembert ne put ramener son épouse à de meilleurs sentiments à son égard. Le 15 mai 1757, M. Joubert, officier à Louisbourg, annonçait à M. de Surlaville la fin de ce mariage mal assorti :
" C'est avec bien de la peine que je vous apprends la triste destinée du pauvre Montalembert. Depuis un mois, l'on ne sait ce qu'il est devenu ; l'on l'a cherché partout, fait battre les bois de Miré par des détachements et des Sauvages, sans que l'on ait pu trouver aucun vestige de lui. Il partit de ch?z Mme Thiéry, on il restait depuis quelque temps, un mercredi, avec son fusil. Il prit la routc^ du chemin du Miré. L'on ne sait où il a couché la nuit du mercredi au jeudi. Celle du jeudi au vendredi, il coucha à l'habitation de sa belle-mère, sur le chemin de Miré, à une lieue et demi de Louisbourg, il en partit le matin. Depuis ce temps personne ne l'a vu. Depuis plusieurs mois, il n'était plus connaissable, par les chagrins que lui donnait sa femme, qui non contente de le maltraiter de bien des manières, entretenait avec un officier de terre une galanterie presque
publique. Cette malheureuse V'. ruiné ; Montalembert, avant de se marier, avait mieux de deux cinquante louis ; il paiait aujourd'hui qu'il doit environ neuf mille livres. Sa bellemère, qui n'ignorait pas ce dérangement, bien loin d'y mettre ordre, lorsqu'ils sont venus rester avec elle, ne pouvant pl^is tenir maison, disait à Montalembert, lorsqu'il se plaignait : '* Rendez-vous justice. Montalembert, vous n'êtes plus jeune, vous n'êtes pas de figure à captiver une jeune personne."
" Voilà la conscation qu'il recevait de celte femme d'esprit qui l'a laissé abandonné à lui-m.ême pendant trois jours sans parler à personne de son absence. Lorsqu'ils l'ont cru perdu, ils ont envoyé M. Trion savoir s'il ne serait point à l'habitation de M. Raymond. T:*ion ne l'ayant pas trouvé, le div à M. La Pîlète qui fut le dire au gouvtrneur. Tout le monde est indigné de la conduite de cette maison ; il y a de la cruaiUé et de la barbarie dans la conduite de ces femmes-là. Il était si fort amoureux de cette femme, tout irndèle qu'elle lui était, qu'il n'a jamais eu la force de s'en séparer. S'il m'avait cru, il ne serait point péri : je fis tout ce que je pus ^cur le détourner de ce mariage ; il n'écouta que sa passion et les beaux discours de sa belle-rnèie."
La famille du chevalier de M<jntalembert
était originaire de Guyenne. Son nrm patronymique t-tait Trion ; le nom de Monlalembert lui était venu par alliance.