‹ Les petites choses de notre histoire (volume 4)Chapitre 44 sur 56 · DEUX BELLES LETTRES · texte numérisé non relu

DEUX BELLES LETTRES

C'aude-Pierre Pécaudy de Contrecœur est le brave officier des troupes du détachement de la marine qui commandait a-.î fort Duquesne lorsque le non moins brave Cculon de Villiers de Jumonville tomba sous les balles des soldats de Washington. Pécaudy de Contrecœur fut mclé à bien des événements importants de la guerre de la Conque'' e. C'est lui qui choisit Coulon de Villiers poi.îr venger la mort de son frère. C'est encore M. Pécaudy de Contrecœur qui envoya M. de Beaujeu à la i-encontre de Braddock. Cet officier tomba glorieusement à la première décharge, mais il fut remplacé par M. Dumas qui gagna la bataille «.onnue dans notre histoire sous le nom de victoire de la Monongahéla.

M. Pécaudy de Contrecœur servit jusqu'à 1759. Le gouverneur de Vaudreuil, en demandant pour lui la croix de Saint-Louis, disait qu'il avait servi trente-cinq ans avec honneur, distinction et à la satisfaction de ses supérieurs

dans toutes les occasions où il avait été employé. Son grand-père, ajoutait-il, capitaine au régiment de Carignan, avait reçu au cours de sa vie militaire vingt-deux blessures d'armes à feu sur le corps, et son père, qui avait servi cinquante-quatre ans, était mort chevalier de Saint-Louis. Il va sans dire que le roi accorda la croix de Saint-Louis à M. Pécaudy de Contrecœur. Il décéda à Montréal le 13 décembre 1775.

Dans son bel ouvrage L'instruction au Canada sous le régime français, Mgr Gosselin cite deux lettres de M. Pécaudy de Contrecœur.

Il écrivait un jour à sa femme : " Je né que le tan de ta cusé recepcion de tés lettre qui mont d'autant plus flatter qu'elle m'aprene que tu te portes assez bien "

Un peu plus tard, il écrivait au gouverneur de Vaudreuil : " J'avais eut résson lor ce que j'ay hu l'honneur de vous marquée dans ma dernier que je prévoies que je me trouverest anbaraser pour faire faire le fort "

Mgr Gosselin, qui avait lu bon nombre des lettres, de M. Pécaudy de Contrecœur ajoutait : '' Rarement, il nous a été donné de voir, en si peu de mots, une plus riche collection de fautes de toutes sortes d'orthographe, de

grammaire, etc. C'est le triomphe de l'écriture au son." (1)

Il n'y a pas à le nier, M. de Contrecœur était pauvre d'orthographe, mais, en retour, il était riche de bonnes et fortes idées. Dans la Minerve de 1868, M. l'abbé Verreau a publié une lettre que le même M. de Contrecœur adressait à son fils aîné, au moment oii le jeune homme commençait son service militaire et partait pour une rude campagne. M. Verreau qui mettait cette lettre au jour pour l'édification de ses lecteurs avait fait disparaître l'orthographe fantaisiste de l'auteur pour lui donner une forme acceptable.

Citons ici cette pièce qui mérite presque d'être mise en parallèle avec l'admirable Testament spirituel du grand'père Boucher.

" Mon cher fils, pensez que voilà votre première campagne et qu'elle peut décider de votre sort ; ainsi comportez-vous y de façon que vos supérieurs puissent rendre un compte favorable de votre conduite.

"' Pour cela, il faut que vous ayez bien de la déférence pour tous les officiers avec lesquels vous serez, et aller au devant de tout ce qui leur peut faire plaisir.

" Vous rendre serviable et actif pour tout ce qui regarde le service,et ne point vous embar-

(1) L'instruction au Canada sous le régime français, p. 295.

rasser de tout ce que vos camarades pourraient vous dire à ce sujet.

" Demandez à être employé souvent, et le sollicitez : ne pas faire comme quelques-uns qui disent : " C'est toujours à mon tour, mes camarades ne font rien." Etre toujours charmé de la préférence que l'on vous donne, si cela vous arrive. Vous piquer toujours de mieux faire que les autres, en exécutant les ordres que l'on vous donnera avec toute la ponctualité et diligence possible.

" Qu'aucun plaisir ni divertissement ne vous fasse négliger votre devoir.

" Ne point vous rendre la bête hargneuse du parti, en cherchant querelle à tout le monde ; au contraire, vivre avec tous avec une grande politesse envers vos supérieurs et déférence envers vos camarades ; et lorsque vous serez chargé de faire exécuter quelques ordres, que ce soit toujours avec politesse et douceur ; mais de la fermeté en tout.

" S'il se faisait par hasard quelques ligues, donnez-vous bien de garde de vous en mêler ; tenez-vous toujours attaché à vos supérieurs et ne vous avisez jamais de blâmer leur conduite. Il faut écouter tout, et ne rien dire ; c'est le bon parti ; car souvent nous comptons parler à un ami confidemment ; point du tout ; nous parlons à une personne qui va répéter toute la confidence que nous lui avons faite, et toujours plus mauvaise que nous lui avons dite :

ainsi, pour ne point tomber dans ce cas, le meilleur parti est de se taire.

" Surtout, ayez la crainte de Dieu devant les yeux. Pensez que si vous abandonnez Dieu, il vous abandonnera et que le moyen de prospérer est de le servir.

" Ne vous abandonnez point au libertinage. Si Dieu n'est pas capable de vous arrêter, craignez les suites du libertinage, qui vous feront perdre votre âme et ruiner votre corps.

" Avoir toujours bien de la bonté pour tous ceux sur qui vous avez de l'autorité, les traiter doucement ; avoir soin de ceux qui pourraient se trouver malades, les assister en tout ce que vous pourrez.

■' Surtout, ne vous laissez point aller à la paresse ; soyez toujours alerte et toujours dans l'action, et par ce moyen vous verrez que votre santé s'en trouvera bien et que cela engagera vos commandants à vous employer utiiement.

" Donnez-vous bien de garde de faire la sottise de vous faire piquer (1) : je vous le défends ; et envisagez que c'est un père qui vous aime tendrement qui vous demande en grâce tout ce qu'il a écrit ici et qu'il le demande non pas par rapport à lui, mais par rapport à vous ; parce que si vous voulez suivre ce que

(1) Il parait qu'à cette époque la pratique du tatouage était assez répandue, du moins en certains milieux. Mais ceux qui se piquaient d'une bonne éducation l'avaient en horreur.

je vous marque, vous aurez infailliblement l'applaudissement de tous les officiers du parti qui ne pourront s'empêcher de rendre de bons témoignages de vous à M. le Général, qui ne vous pourra être que très avantageux, et le vrai moyen de me prouver que vous m'aimez.

" Quelle satisfaction n'aurais-je pas si je pouvais entendre dire que vous vous êtes comporté comme vous le devez dans votre campagne et que ces messieurs m'en peuvent dire du bien avec justice ! Au contraire, ce serait un coup de poignard pour moi, vous aimant comme je fais, si j'entendais dire le contraire.

" Ainsi, mon cher fils, j'espère que vous vous comporterez de façon à nous donner toute la satisfaction que nous pouvons désirer de vous.

" Donnez-vous bien de garde de vous amuser à jouer ; c'est la perte de toute la jeunesse ; aussi, que la sobriété règne dans les parties de plaisir que vous pourrez prendre avec vos camarades. Je vous recommande de vous tenir sur vos gardes sur ces deux articles comme de vous ressouvenir de ce que je vous ai dit bien des fois, qui est de ne jamais mentir, pour quelle que chose que ce soit."

Le jeune Pécaudy de Contrecœur, nous dit M. l'abbé Verreau, reçut avec amour et respect ce petit code écrit de la main de son père, il le recopia sur un petit calepin qu'il

recouvrit d'un bougran pour le mieux conserver et il le portait habituellement sur son cœur.

Iv'enseigne de Contrecœur ne put, malheureusement, mettre les excellents conseils paternels longtemps en pratique. Il se tua accidentellement à Saint-Frédéric au cours de l'été de

Le 2 aoîit 1756, le chevalier de Lévis annonçait au marquis de Vaudreuil la mort de ce jeune homme d'avenir :

" M. de Contrecœur a eu le malheur de pe»"dre son fils aîné qui s'est tué par son fusil, qui a parti et sur lequel il était appuyé. Tout le monde regrette beaucoup cet officier. Il venait de se distinguer au détachement de M. de la Colombière. L'état du père est très touchant ; j'ai été le voir." (1)

Pendant que nous y sommes, pourquoi ne citerions-nous pas une autre lettre recueillie par le même abbé Verreau ? L'ancien principal de l'Ecole normale Jacques-Cartier était un collectionneur averti et généreux. Que de documents précieux il a mis à la disposition des amis de notre histoire !

Cette seconde lettre avait été écrite en 1812, par M. Pambrun, agent de l'honorable M. de Lotbinière, seigneur de Vaudreuil, à son fils, Pierre-Chrysologue Pambrun, qui venait de s'engager dans un régiment de Voltigeurs

(l)Lettre8 du chevalier de Lévis, p. 36.

Elle était datée de Vaudreuil, le 28 octobre

Ce père exemplaire écrivait à son fils :

" Votre lettre de Saint-Philippe, en date du douze du courant, m'est parvenue il y a quelques jours. J'y réponds en qualité de père et d'ami sincère, qui désire ardemment votre bonheur ; mais vous ne sauriez parvenir à ce bonheur qu'en implorant le secours de la divine Providence, et en ne vous éloignant jamais des principes d'un honnête homme.

" Je suis charmé que vous ayez pris le parti des armes, pour servir v^otre Roi, votre Religion et votre Patrie. C'est l'état le plus honorable dans lequel un jeune homme vertueux et courageux puisse se distinguer et se faire un sort. Mais, monsieur, il faut bien du mérite pour parvenir dans le militaire.

" Une éducation libérale est nécessaire, et malheureusement vous en êtes dépourvu, par votre propre faute ; vous devez à présent en sentir les mauvaises conséquences. Dans les douze lignes qui composent le contenu de votre lettre, il n'y en a pas une seule où il n'y ait cinq à six fautes d'orthographe (1). C'est pourquoi je vous supplie de vous occuper souvent à lire de bons livres qui traitent de la guerre et des voyages.

(1) Les Canadiens-Français eurent de nombreux obstacles à vaincre, dans le premier demi-siècle du régime anglais, avant de pouvoir établir parmi eux l'enseignement primaire sur le bon pied où il est à présent.

" Il faut aussi un courage et une bravoure au-dessus du commun pour faire son chemin dans la profession des armes. Vous êtes né sans fortune, c'est à vous à améliorer votre sort. Dans la guerre, la fortune a un grand pouvoir ; j'entends par fortune la divine Providence,qui dispose tout selon la nature des choses et de la justice. C'est Dieu qui donne le mouvement à tout ; s'attribuer le bon succès des événements, c'est une ignorance très criminelle.

" La valeur d'un vrai militaire n'est qu'un vif et noble sentiment par lequel il expose sa vie aux dangers les plus évidents, pour des choses justes et légitimes, dans l'espérance d'une vie plus heureuse, si l'ordre de la Providence veut qu'il succombe : telle doit être celle d'un chrétien, et par conséquent la vôtre.

" Si mes avis et conseils peuvent avoir quelque effet sur vous pour votre propre félicité, je vous exhorte à être exact à tous vos devoirs ; à obéir avec zèle à tous vos supérieurs ; à vous distinguer de tous vos camarades par une conduite sage et vertueuse. Cherchez à vous faire aimer de votre commandant en chef, qui est un militaire de mérite, de votre capitaine, ainsi que de tous les officiers de votre compagnie ; et si jamais vous vous trouvez dans une action avec euX; ne les abandonnez pas d'un seul pas ; exposez même votre vie pour sauver la leur. Si par malheur votre chef ou aucun de vos officiers est tué, ne quittez pas

le champ de bataille, sans avoir vengé leur mort. Suppléez à votre manque d'éducation par votre bravoure.

" Evitez les mauvaises compagnies et les lâches, dont le cœur corrompu soupire après la débauche ; ils ne peuvent que vous jeter dans des précipices affreux, où conduit le vice.

" Vous me demandez d'écrire en votre faveur à votre commandant : je ne le puis. C'est vous seul qui devez vous recommander par votre zèle et dévouement à votre Roi.

" Votre commandant est un militaire respectable et d'un mérite distingué. En conséquence, il se fera un devoir de récompenser le mérite et de punir le vice. Il commettrait une injustice en vous préférant à ceux qui le méritent plus que vous. La gloire est chère à tout individu, de quelque rang qu'il soit. Je suis même surpris que l'on vous ait donné la place de caporal, dans le si peu de temps que vous vous avez le bonheur de servir Sa Majesté. Tâchez de vous maintenir dans cet emploi ; c'est votre conduite future et principalement votre bravoure qui pourront m'exciter à demander la protection de personnes respectables pour votre avancement.

" Réfléchissez sur la conduite de votre commandant, qui n'est parvenu que par ses talents et son mérite. Trois de ses frères ont suivi la même carrière et sont morts glorieusement au service du Roi et de leur Patrie. Dites

à votre commandant que je le prie bien d'agréer mes sincères respects et que je lui souhaite de tout mon cœur toutes sortes de prospérités à la tête de ses Voltigeurs."

Le commandant de la compagnie dans laquelle servait le jeune Pambrun était Jacques Viger, l'archéologue bien connu. C'est lui qui remit cette lettre à M. l'abbé Verreau. Il l'avait intitulée : " Recommandations admirables d'un homme bien né et d'un père religieux à son fils, servant comme Voltigeur dans ma compagnie, durant la dernière guerre avec les Etats-Unis."

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