‹ Les petites choses de notre histoire (volume 4)Chapitre 45 sur 56 · TRISTE FIN D'UNE BELLE CARRIERE · texte numérisé non relu

TRISTE FIN D'UNE BELLE CARRIERE

M. Froger de La Rigaudière était le fils d'un lieutenant de vaisseau mort au service. Il fut fait garde de la marine le 3 avril 1734.

En 1746, à peine âgé de vingt-deux ans, le chevalier de La Rigaudière fit une action d'éclat qui lui valut une promotion bien avant son tour.

L'escadre du duc d'Anville croisait dans le bas Saint -Laurent. M. de la Jonquière, qui devait être un peu plus tard gouverneur de la Nouvelle-France, avait succédé au duc d'Anville. mort si tragiquement, dans le comman-

dément de l'escadre. Il détacha M. de La Rigaudière sur une goélette de quatre canons probablement dans un but de reconnaissance.

Avec ce petit bâtiment, le jeune officier s'empara de quatre vaisseaux anglais. Poursuivi par un bâtiment ennemi, il fit passer ses prisonniers à son bord, briila les quatre vaisseaux qu'il avait pris, puis il échoua son propre vaisseau. Un sauvage qui se trouvait là alla lui chercher du renfort avec lequel il se défendit. Les Anglais crurent plus prudent de s'éloigner. Le chevalier de La Rigaudière radouba son petit bâtiment et rejoignit, tout fier, l'escadre avec ses prisonniers. Cet exploit ayant été porté à la connaissance du ministre, celui-ci, le 1er janvier 1747, faisait M. de La Rigaudière lieutenant de vaisseau.

En 1756, M. Beaussier de l'Isle, capitaine de port à Brest, était chargé par le ministre de la marine de conduire au Canada une escadre portant le marquis de Montcalm, nommé au commandement des troupes de la Nouvelle- France, et près de deux mille hommes de renfort. L'escadre se composait de trois vaisseaux armés en flûte et de trois frégates. M. de La Rigaudière commandait une de ces dernières. La Licorne, armée de trente canons.

Le marquis de Montcalm était un des passagers de La Licorne. Partie de Brest le 3 avril, La Licorne, arriva dans le port de Québec le 13 mai 1756.

M. de La Rigaudière, au dire de Montca'm, était un officier d'un mérite distingué, qui joignait à des talents remarquables des qualités fort aimables pour la société, une grande connaissance de son métier et beaucoup d'expérience, quoiqu'il fût encore jeune, ayant fait plusieurs campagnes.

A son voyage de retour, le chevalier de La Rigaudière fut chargé de remettre au ministre, de la part du marquis de Montcalm, un petit castor vivant.

" Si un petit castor vivant, que j'ay remis au chevalier de La Rigaudière, lieutenant de vaisseau, commandant la frégate La Licorne, a pu arriver en vie, on vous l'aura remis de ma part avec une lettre." (1.)

Dans une lettre qu'écrivait M. de Bougainviile à madame Hérault, son amie et protectrice, le 8 novembre 1757, nous lisons :

*' J'avais donné une lettre pour vous à cet infortuné La Rigaudière. Son aventure m'a tellement effrayé que j'ai impitoyablement refusé des lettres à tous ceux qui, en partant d'ici, m'en ont demandé."

Quelle est cette aventure ?

Il y a deux versions à ce sujet. La première veut qu'au voyage de retour de l'escadre de M. de Beaussier de L'Isle, le vaisseau com-

(1) Lettre de Montcalm au ministre, 1er novembre 1756, Collection de manuscrits relatifs à la Nouvelle-France, vol. IV, p. 81.

mandé par ce dernier, le Héros, fut attaqué, à quelques milles de Louisbourg, le 26 juillet

1756, par deux vaisseaux anglais, le Graftotu et le N ottingham. M. de Beaussier de L'Isle se défendit avec tant de vigueur qu'après six heures de combat les assaillants se retirèrent.

MM. de Montalais, commandant de V Illustre, et Froger de La Rigaudière com-, mandant de La Licorne, avaient assisté au combat, à une faible distance, sans rien faire pour aider au chef de l'escadre. La haine des officiers rouges contre les officiers bleus était alors à son état aigu, et peut-être est-ce pour cette raison que ces deux officiers laissèrent leur chef simple roturier, se tirer d'affaires tout seul ?

De retour en France, M. Beaussier de, L'Isle dénonça les deux capitaines. Ils furent déférés à un conseil d'enquête présidé par le comte DuGuay, commandant de la marine à Brest.

C'est au cours de ce procès, et au moment où des témoignages de complaisance allaient le faire acquitter, que le capitaine Froger de La Rigaudière se pendit dans le grenier de sa maison (16 novembre 1756).

Dans une lettre qu'écrivait le marquis de Montcalm à M. de Bourlamaque le 10 juin

1757, la triste aventure de M. de La Rigaudière est relatée avec quelques variantes :

" Nous avons trois escadres en mer, une

de six vaisseaux, pour les côtes de Guinée ; une de vingt-quatre vaisseaux, de la Compagnie des Indes, trois vaisseaux de guerre commandés par M. Duché, chef d'escadre, avec 3000 hommes de troupes de terre, commandés par M. de Lally. La troisième commandée par M. de Baufifremont, est allée aux îles, et est composée de six vaisseaux de guerre. MM. de Montalès et de La Rigaudière ne s'étant pas trouvés au combat de M. de Beaussier, il y a eu ordre de la cour d'informer de leur conduite. M. de Montalès, accusé par ses officiers mariniers, a été justifié par le conseil de guerre sur le dire de M. de Beaussier. M. de La Rigaudière a été si vivement saisi d'une lettre dure du ministre, qu'il est mort de désespoir, et n'a pu être mis au conseil de guerre,où il se serait dans doute justifié. Il me parait même par la lettre que j'ai vue, qu'il n'y avait pas ordre de l'y mettre, mais un simple ordre de rendre compte de sa conduite." (1)

La triste fin de M. de La Rigaudière fit sensation en France car sa famille, de vieille noblesse, était alliée aux principales famille^ du royaume. Il fut également regretté à Québec où il s'était créé de nombreux amis.

Le vicomte de La Rigaudière, capitaine au 3e Résfiment de Cuirassiers, tué à Reichs-

(1) Lettres de M. de Bourlamaque au chevalier de Lévis,

hoffen pendant la guerre de 1870, était i'arrière petit-fils du chevalier de La Rigaudière.

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