LE COMMANDANT DE VINTRBPIDE
Au musée de Versailles on conserve une peinture de maître représentant un vaisseau de guerre français, V Intrépide, aux prises avec toute une escadre anglaise.
Ce combat eut lieu le 25 octobre 1747, entre les Caps Finistère et d'Ortégal. Les voyageurs canadiens qui, dans leur visite à Versailles, ont eu l'avantage de jeter un coup d'œil sur ce tableau se doutaient-ils que Vlntrépide était commandé par un de leurs compatriotes dans cette mémorable bataille du 25 octobre 1747 ?
Le marquis de l'Estenduère, avec huit vaisseaux et deux frégates, convoyait deux cent cinquante-deux navires marchands, en destination pour les îles d'Amérique.
Le 25 octobre 1747, M. de l'Estenduère rencontra, entre les Caps Finistère et d'Ortégal, une flotte anglaise, forte de quatorze vaisseaux de ligne, trois frégates et deux brûlots, commandée par l'amiral Hawks.
La lutte s'engagea aussitôt, terrible, épouvantable.
Il y avait près de huit heures que durait ce combat acharné. Déjà cinq vaisseaux français avaient amené leur pavillon, et les autres étaient presque hors de service et leurs officiers criblés de blessures. Le Tonnant, que montait le commandant de l'escadre M. de l'Estenduère, avait reçu huit cents boulets et avait plus de cent tués ou blessés à son bord.
Poursuivi par six vaisseaux ennemis à la fois, dégarni de ses mâts, de ses vergues, et faisant eau de toutes parts, le Tonnant allait se rendre ou périr, lorsque le comte de Vaudreuil, monté sur Vlntrépide, et commandant l'avant-garde française, s'élance au secours du Tonnant, passe à travers les vaisseaux anglais, en leur lâchant une double bordée, et vient se placer dans les eaux de son chef d'escadre. Seul, et bien qu'il comptât plus de cent trente hommes baignant dans leur sang, Vlntrépide tient tête à toute la flotte anglaise. Il était huit heures et demie du soir.
Epuisés par une lutte si meurtrière ou craignant d'être surpris par la nuit, les Anglais abandonnèrent la partie. Le Tonnant et Vlntrépide étaient sauvés !
Sans attendre le retour dans le port, le marquis de l'Estenduère écrivit, de son bord, à M. de Vaudreuil, la lettre suivante :
" Mon cher Vaudreuil, jamais manœuvre
n'a été plus belle, plus fière et plus distinguée que celle que vous avez faite. Vous m'avez tiré d'affaire avec un nombre de vaisseaux contre lesquels j'aurais été obligé de céder à la force. Nous pouvons dire que nous avons bien fait la manœuvre des convois, qui est de se faire hacher pour sauver la flotte. Je vous embrasse, mon cher Vaudreuil, de tout mon cœur ; je fais mes amitiés à tout votre état-major et je vous remercie de votre bon secours."
M.de Vaudreuil,pour prix de sa bravoure et de son habileté, fut élevé par le roi, le 1er avril 1748, au grade de chef d'escadre. Louis XIV fit aussi faire le tableau représentant Vlntrépide au plus fort de la bataille que l'on voit à Versailles. Le roi voulait perpétuer le souvenir de cette belle action.
Le comte de Vaudreuil, — plus tard le marquis de Vaudreuil — était le fils aîné de notre premier gouverneur de Vaudreuil. Il était né à Québec le 26 septembre 1691, et avait fait ses études au collège des Jésuites de sa ville natale où il eut pour professeur le Père de Charlevoix, l'historien de la Nouvelle- France.
M. de Vaudreuil ne s'arrêta pas en si beau chemin. En 1753, il fut fait lieutenant général des armées navales de Sa Majesté, et, trois ans plus tard, en 1756, il recevait des mains de Louis XV la grande croix de l'ordre de Saint- Louis.
Le marquis de Vaudreuil mourut à Tours, le 27 novembre 1763. Il fut le père d'un autre marin de marque dont il fut question comme ministre de la marine sous le règne de Louis XVL C'était le moyen de relever la marine française et de la rendre puissante. Les politiciens empêchèrent M. de Vaudreuil d'arriver au ministère.
LE CHEVALIER BAOHOIE DE BARRAUTE
Un des cantons de l'Abitibi, région inhabitée il y a peine vingt-cinq ans et qui est en train de devenir le second grenier de la province de Québec, porte le nom de Baraute ou Barrante.
Tous les cantons de l'Abitibi ont des noms historiques canadiens. Le gouvernement de Québec en faisant ainsi revivre des personnages de notre histoire a eu une idée vraiment patriotique et dont tous ceux qui s'intéressent à notre glorieux passé devront le féliciter.
Quel est le personnage qu'on a voulu honorer en donnant à ce canton de l'Abitibi le nom de Barrante ?
Jean-Pierre Bachoie de Barraute était
officier au régiment de Béarn, qui s'illustra clans la guerre de la Conquête.
Mgr Tanguay, dans son Dictionnaire généalogique, nomme cet officier le chevalier de Barante ou Barrante. M. de Lévis le nommait Barod. D'autres ont écrit Baraut et Barot. Nous croyons que la véritable orthographe de son nom était Barraute. Notre ami E.-Z. Mas- 'sicotte qui a examiné pour nous l'acte de mariage même du chevalier de Barraute au registre de Notre-Dame de Montréal, à la date du 1.5 décembre 1755, y a lu sa signature parfaitement dessinée : Bachoué de Barrante.
Jean-Pierre Bachoie, chevalier de Barraute, était né à Charlemont, diocèse de Namur, vers 1723, du mariage de Antoine Bachoie de Barraute et de Marguerite Haëne.
M. de Barraute arriva ici avec le régiment de Béarn en 1755.
A la bataille des Plaines d'Abraham, le 13 septembre 1759, M. de Barraute fut blessé. Il guérit rapidement et put reprendre son service quelques semaines plus tard.
Dans le Mémoire général des grâces demandées pour les huit bataillons des troupes de terre servant en Canada, après la campagne de 1759, nous voyons que le chevalier de Lévis demandait une pension pour M. de Barraute.
" Barraute, capitaine, premier faction-
naire, disait le mémoire, sert depuis vingt-six ans, blessé à l'affaire du 13 septembre." (1)
A la bataille de Sainte-Foy, le 28 avril 1760, M. de Barrante se battit vaillamment à la tête de sa compagnie. Il s'en tira sans une égratignure.
Le 12 mai 1760, dans une escarmouche, M. de Barraute fut blessé à la tête d'un éclat de bombe.
Le surlendemain, 14 mai, le chevalier de Lévis donnant de ses nouvelles au marquis de Vaudreuil, écrivait :
" M. Barod (Barraute) va assez bien de sa blessure ; il n'y a point d'accident."
M. de Lévis se trompait car M. de Barraute, qu'on avait transporté à l'Hôpital-Général, y mourut le 20 mai 1760.
Le 23 mai 1760, M. de Malartic informait le chevalier de Lévis du douloureux événement dans les termes suivants :
" Barraute que nous croyions (aller ?) à merveille est mort avant-hier au matin ; on avait été obligé de le trépaner. Après sa mort on lui a ouvert la tête ; les chirurgiens disent que c'était une blessure incurable." (2)
Le 28 juin 1760, le chevalier de Lévis écrivait au maréchal de Belle-Isle :
" Le sieur Baraute, premier capitaine au
(1) Lettres du chevalier de Lévis, p. 423.
(2) Lettres de divers particuliers au chevalier de Lévis,
régiment de Béarn, mort de ses blessures reçues à Québec cette année, laisse une femme et une fille, laquelle avait épousé en première noce, M, de Jumonville, officier de la colonie, tué au commencement de la guerre, dont elle a aussi une fille. Cette dame reste sans biens avec ses deux enfants. J'espère que vous voudrez bien lui accorder votre protection et deux places à Saint-Cyr pour ses deux filles. Elle est petitefille à M. le marquis de Vaudreuil." (1)
Le même jour, le chevalier de Lévis écrivait à M. Berryer :
" Je joins mes sollicitations à celles de M. le marquis de Vaudreuil en faveur de Mme Baraute, veuve anciennement de M. de Jumonville, officier de la colonie, tué au commencement de la guerre, dont elle a une fille ; elle avait épousé en seconde noce le sieur Baraute, premier capitaine au régiment de Béarn, homme de condition, dont elle a une fille. Il vient de mourir de ses blessures.
" Cette veuve est sans bien, chargée de ses deux filles. Je vous serai particulièrement obligé de ce que vous voudrez bien faire pour elle, et de lui procurer une pension et places à Saint- Cyr pour ses filles." (2)
L'intervention du marquis de Vaudreuil et du chevalier de Lévis auprès des ministres de Louis XV en faveur de madame de Barrante
(1) Lettres dn chevalier de Lévis, p. 359.
(2) Lettres du chevalier de Lévis, p. 365.
eut un bon effet puisque, en avril 1761, le duc de Choiseul était heureux d'informer M. de Lévis qu'il avait obtenu du Roi une pension de trois cents livres pour madame de Barrante, à prendre sur le trésor royal. (1)
Madame de Barraute, née Marie-Anne- Marguerite Soumande,se trouvait,par alliance, petite-fille du marquis de Vaudreuil, dernier gouverneur de la Nouvelle-France. Nous croyons qu'elle le suivit en France car on ne trouve nulle mention d'elle ici après 1760.