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LE CHEVALIER DE LANAUDIERE ET LE BEAU BRUMMEL

Ceux qui sont un peu familiers avec l'histoire de l'invasion américaine de 1775 savent quels services le chevalier de Lanaudière rendit à la cause anglaise pendant cette guerre. M. de Lanaudière avait été choisi comme principal aide de camp de sir Guy Carleton — plus tard Dorchester — et celui-ci le considéra toujours plutôt comme son ami que comme un de ses officiers d'ordonnance.

Né à Québec le 14 octobre 1743, le chevalier de Lanaudière était le fils de Charles- François-Xavier Tarieu de Lanaudière, propriétaire des seigneuries de la Pérade, du lac Maskinongé,de Tarieu, de Saint-Vallier et de Lévrard. M. de Lanaudière père était très riche, et, dans sa jeunesse, le chevalier de Lanaudière fit joyeusement sauter les écus paternels. Le seigneur de Lanaudière disait plaisamment : — "Si je mettais mon fils dans une balance et dans une autre l'or qu'il m'a coûté avant de recevoir sa légitime, il l'emporterait de beaucoup."

Les séjours du chevalier de Lanaudière en France et en Angleterre avaient, en effet, dû amoindrir quelque peu la bourse de son père.

Blessé à la bataille de Sainte-Foy, le chevalier de Lanaudière avait été soigné à l'Hôpital-Général de Québec. Puis il passa en France où il servit jusqu'en 1767. En cette dernière année, il accompagna à Londres le comte de Châtelet, ambassadeur de France à la cour d'Angleterre.

Dans l'intéressant ouvrage Sainte-Anne de la Parade autrefois et aujourd'hui, nous trouvons une anecdote typique de la vie joyeuse qu'on menait alors à la cour d'Angleterre :

" George III aimait beaucoup le plaisir et s'entourait, en conséquence, de la jeunesse de son royaume, qu'il invitait fort souvent à la cour. Entre ces heureux courtisans, s'en trouvait un en particulier qui, jeune, beau et spirituel, avait captivé en quelque sorte l'esprit du roi, et il le savait. Un soir que M. Charles de Lanaudière avait été invité à la table royale, iî se trouva placé à côté du mignon, le beau Brummel, qui s'empressa de lui faire part de toutes les bontés du souverain à son égard, et de l'ascendant qu'il avait su prendre à son tour sur ce dernier.

" Légèrement ému sans doute par le bon vin, et cédant à un sot orgueil qui le poussait à vouloir prouver au jeune de Lanaudière jus-

qu'où pouvait aller sa familiarité avec le haut maître de céans :

" — Vous allez voir,dit-il, dans un instant, ce que je puis faire ici.

" Alors, s'adressant à George III luimême :

" — Sire, lui dit-il, veuillez donc sonner pour le domestique, j'ai besoin qu'il vienne.

" — Oui, reprit le roi, sans même lever les yeux ni laisser voir le moindre signe de mécontentement sur sa figure ou dans sa voix.

" Le serviteur s'étant présenté, le roi, d'un ton de grande indifférence, s'exprima en ces termes :

" — J'ai sonné pour vous ordonner de faire venir immédiatement à la porte du palais, la voiture de ce monsieur — le désignant du doigt — car il en a un pressant besoin.

" En entendant ces quelques mots à son adresse, le beau Brummel ne comprit que trop la disgrâce dont il était frappé et se retira immédiatement, couvert de confusion, avec l'intime conviction que ses nombreux rivaux éprouvaient une vive joie en le voyant ainsi mis à la porte du château, où il ne remit jamais le pied." (1)

Le fond de cette anecdote, nous n'en voulons pas douter, est vrai. Mais on a confondu George III avec son fils qui fut plus tard

(1) Autrefois et aujourd'hui à Sainte-Anne de la Pérade, p. 63.

George IV. Le beau Brummel fut le favori noii pas de George III mais de George IV. Si l'aventure racontée a réellement eu lieu en 1767, George IV n'était encore que prince de Galles car il monta sur le trône seulement en 1820.

Le chevalier de Lanaudière eut bien d'c.utres aventures pendant son existence de près de soixante-dix ans.

En 1778, sir Guy Carleton s'embarquait pour l'Angleterre avec sa famille. Il amenait avec lui son fidèle aide de camp, M. de Lanaudière, et l'abbé Bailly de Messein, curé de la Pointe-aux-Trembles, comme précepteur de ses enfants. M. de Lanaudière devait cette fois passer huit ans en Angleterre.

On a dit que George III avait une mémoire prodigieuse des hommes. Il lui suffisait, paraît-il, de voir une personne une seule fois pour se la rappeler pendant le reste de sa vie. M. de Lanaudière, au cours de ce voyage en Angleterre, fit la flatteuse expérience de la mémoire heureuse du souverain anglais.

Le chevalier de Lanaudière, lors de son passage en Angleterre en 1767 avec le comte de Châtelet, avait été présenté à George III comme sujet français puisqu'il servait encore dans un régiment français.

Ses amis anglais lui ménagèrent une nouvelle entrevue avec le monarque. Celui-ci reconnut aussitôt le gentilhomme canadien et lui dit en français :

— Vous m'avez été présenté jadis comme sujet français, mais je suis heureux de vous recevoir aujourd'hui comme un de mes sujets.

Puis il ajouta, en se servant cette fois de la langue anglaise :

— But I f orget that you speak english fluently, et il continua la conversation dans cette langue.

Le chevalier de Lanaudière, avant de se rembarquer pour le Canada, se décida à passer en France afin de renouer connaissance avec ses parents et ses amis qu'il n'avait pas vus depuis bientôt vingt ans. Son cousin, Charles- Louis-Roch de Saint-Ours, l'accompagnait dans ce voyage. Les deux Canadiens se rendirent jusqu'en Allemagne. Le grand Frédéric était alors sur le trône de Prusse. Le monarque leur accorda gracieusement la permission d'assister aux revues de ses troupes à Postdam, à Berlin et à Magdebourg. On a conservé longtemps dans la famille de Lanaudière le billet autographe suivant du roi philosophe au gentilhomme canadien :

" M. le capitaine de Lanaudière, c'est avec plaisir que je vous accorde la permission d'assister à mes revues prochaines d'ici, de Berlin et de Magdebourg ; et sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, M. le capitaine de Lanaudière, en sa sainte et digne garde.

" Postdam, le 10 de mai 1785.

Frédér'c."

L'honorable M. de Lanaudière décéda à Québec le 2 octobre 1811.

M. Aubert de Gaspé, son neveu, raconte avec une pointe de mélancolie, dans ses Mémoires, de quelle façon tragique ce gentilhomme estimé de tous trouva la mort :

" A l'âge de soixante-dix ans, M. de Lanaudière était encore plein de vigueur et montait à cheval avec autant d'aisance qu'un jeune homme. Invité à diner à Notre-Dame de Foie (Sainte-Foy), chez un M. Ritchie, il offrit une place dans Mn gig à son ami George Brown, dont le fils, colonel dans l'armée anglaise, a joué un certain rôle dans le procès de la reine Caroline, femme de George IV. Un jeune groom suivait la voiture à cheval.

" Le docteur Buchanan, ami de M. de Lanaudière, lui fit observer pendant le repas qu'il mangeait du poisson à moitié cuiî, ce qui est très indigeste.

" — Bah ! fit-il, j'ai bien faim, je n'ai jamais eu d'indigestion de ma vie, et je ne commencerai certainement pas à en avoir une à mon âge.

" Lorsqu'ils se retirèrent vers minuit, M. de Lanaudière dit à son domestique de reconduire M. Brown chez lui, tandis qu'il retournerait à cheval :

" — La nuit est si belle, fit-il, que ça sera une promenade bien agréable pour moi. Le jeune domestique de letour à domicile détela le

cheval, et rentra dans la maison pour attendre son maître, mais s'endormit malheureusement.

" Entre cinq à six heures du matin, un domestique du lord bishop Jacob Mountain, se rendant à une ferme de son maître, aperçut un cheval qui paissait paisiblement près du corps inanimé d'un homme couché couvert de frimas, car, par une fatalité cruelle, quoiqu'on ne fut qu'au commencement de septembre, il avait fait une forte gelée pendant la nuit. Grande fut la surprise de cet homme en reconnaissant dans ce lieu et à cette heure M. de Lanaudicre.

" C'était pourtant lui-même qui gisait inanimé sur le même champ de bataille où il avait combattu un demi-siècle auparavant : au même lieu, peut-être, d'où l'on releva son corps sanglant pour le transporter à l'Hôpital- Général.

" Cet homme, voyant qu'il donnait encore quelque signe de vie, s'empressa de dénouer sa cravate ; et M. de Lanaudière, après plusieurs efforts, vomit abondamment. Il reprit aussitôt connaissance, et reconnaissant le domestique, il lui dit : — John, you give me life ! (John, vous me rappelez à la vie).

'* Il survécut trois semaines à cet accident, mais parla bien peu. Il fit venir à son chevet le jeune domestique dont j'ai parlé, et lui dit :

" — Pourquoi m'as-tu abandonné ? Je n'aurais pas été si cruel envers toi.

" Mon oncle, ajoute M. de Gaspé, était

très sobre quoique vivant à une époque où l'on se livrait beaucoup au plaisir de la table ; et il répéta plusieurs fois avec amertume :

'" — Moi un de Lanaudière ! être ramassé sur les Plaines comme un ivrogne après une nuit de débauche !" (1)

Terminons par un petit fait peu connu et qui est à l'honneur du chevalier de Lanaudière. Lors de son voyage en Angleterre avec sir Guy Carleton, le gouvernement anglais, pour le récompenser des services qu'il avait rendus à la couronne britannique pendant l'invasion de 1775, lui offrit le titre héréditaire de baronnet. M. de Lanaudière, qui était un excellent catholique, refusa ce grand honneur parce qu'il n'aurait pu prêter le serment attaché à cette dignité sans mentir à sa foi.

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