FORCE A SUPERBE, MERCY A FAIBLE
Force à superbe, mercy à faible ! C'est là la devise de la famille d'Irumberry de Salaberry qui nous a donné le héros de C'hâteau-
Cette devise, d'après une tradition con-
(1) Mémoires, p. 97.
servée dans la famille, date de la bataille de Coutras, en 1587. Un Salaberry tua un gendarme ennemi, fier de sa haute taille et de sa force, et en blessa un autre qui, renversé sur le champ de bataille, lui demanda la vie, qu'il lui accorda. En ce moment, parut le roi de Navarre, depuis Henri IV de France, dont l'active intrépidité le portait toujours au plus fort de la mêlée. Le héros généreux, appréciant ces deux beaux faits de son gendarme, lui cria avec sa gaieté ordinaire dans les combats : " Force à superbe, mercy à faible, c'est ta devise."
La maison d'Irumberry, d'origine royale, tirait son nom d'un château seigneurial situé au pays de Cize, non loin de Saint-Jean-de- Port, et comptait parmi les plus distinguées de l'ancienne chevalerie du royaume de Navarre. Elle était branche cadette de l'illustre famille vicomtale de Sault, issue elle-même en ligne directe et masculine des rois de Navarre et des ducs et comtes de Gascogne, qui vit ses rameaux s'étendre en Gascogne, en Béarn, en Cabourd et en Navarre, et y occuper dans la haute noblesse un rang considérable en rapport avec son extraction.
La famille d'Irumberry se subdivisa, pendant plusieurs générations, en deux branches. Le dernier représentant de la branche cadette est décédé en 1871 ; celle d'Irumberry de Sala-
berry est donc seule subsistante. Elle est représentée aujourd'hui en France et en Canada.
Michel d'Irumberry de Salaberry, le chef de la famille de Salaberry au Canada, était originaire de la paroisse de Saint- Vincent de Ciboure, au diocèse de Rayonne. II était fils de Martin de Salaberry et de Marie de Michelance.
Michel de Salaberry entra, très jeune,dans la marine. En 1735, il était déjà capitaine de navire marchand. En 1742, il était propriétaire et capitaine du navire le Fidèle.
Sur la fin de l'automne de 1745, M. de Maurepas, ministre de la marine, avait des ordres urgents à faire parvenir au Canada. M. de Salaberry, qui était alors à La Rochelle, s'offrit pour accomplir cette mission assez périlleuse puisque les vaisseaux de guerre anglais parcouraient les mers en tous sens.
Le 1er novembre 1745, M. de Maurepas écrivait de Fontainebleau à M. de vSalaberry :
" Je vous sais beaucoup de gré, monsieur, du zèle qui vous a porté à entreprendre le voyage de Canada. Il est à désirer que vous puissiez l'exécuter sans accident. Vous rendrez un grand service au Roi et à la colonie ; et vous pourrez compter sur mon attention à vous en procurer la récompense."
M. de Salaberry mit à la voile de La Rochelle le 16 novembre. Le 6 janvier suivant (1746), il mouillait aux îles Saint-Pierre, à
l'entrée du golfe Saint-Laurent. Le mauvais temps et d'autres accidents le forcèrent de relâcher à la Martinique où il arriva le 11 février.
Après avoir radoubé son vaisseau, M. de Salaberry se remit en route, le 20 avril, pour retourner au Canada. Un corsaire français escortait la Marie, goélette qu'on lui avait donnée pour ce voyage. Ils ne tardèrent pas à être attaqués par un corsaire anglais. Pendant que les deux corsaires se battaient, la Marie put se sauver. Elle entra dans le port de Québec, le 6 juin 1746. (1)
Le gouverneur de Beauharnois profita du séjour de M. de Salaberry dans le port de Québec pour lui confier une mission très délicate. Le 3 août 1746, il lui donnait ordre de se rendre au bas du fleuve pour observer les mouvements de l'escadre anglaise qui, d'après certains prisonniers qui venaient, de tombei aux mains des Français, devait venir attaquer Québec.
M. de Salaberry fit le guet tout près de deux mois. Le 29 septembre, il était de retour à Québec et informait M. de Beauharnois qu'il avait vu un gros vaisseau qu'il avait raison de croire anglais. (2)
MM. de Beauharnois et Hocquart écrivaient au ministre le 7 octobre 1746 :
(1) Collection de documents relatifs à la Nouvelle- France, vol. III, p. 280.
(2) Collection de documents relatifs à la Nouvelle^ France, vol. III. pp. 293, 306.
" Nous avons reçu le 6 juin la lettre que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire le 1er novembre dernier par le sieur de Salaberry, commandant la goélette la Marie. Ce capitaine qui était parti des rades de La Rochelle le 16 du dit (mois) prit sonde le 14 décembre et après avoir été battu de la mer et du mauvais temps jusque au 6 janvier (1746) qu'il mouilla aux îles Saint-Pierre, il fut enfin obligé de relâcher à la Martinique d'où il est parti le 20 avril et arriva à Québec le dit jour 6 juin avec sa cargaison bien conditionnée. La hardiesse de l'entreprise et le service que le sieur Salaberry a rendu dans cette occasion mérite, monseigneur, que vous vouliez bien y avoir égard en lui accordant une gratification telle que vous le jugerez convenable." (1)
Le roi fit mieux encore que de donner une grarff cation au capitaine de Salaberry. Il jugea qu'un brave et habile marin comme lui pouvait le servir avec profit et gloire et il lui donna une commission dans sa marine de guerre.
En 1750, M. de Salaberry était capitaine de flûte et servait comme officier sur la frégate de Sa Majesté VAnglesa, commandée par le sieur Gomain, lieutenant de vaisseau.
En 1752, M. de Salaberry commandait la flûte le Charriot Royal. C'est lui qui fut chargé de transmettre les dépêches du Roi à
(1) Archives du Canada, Cornspondsnce générale, vol. 85.
MM. de Raymond, gouverneur de l'île Royale, et Prévost, ordonnateur.
Le ministre de la marine, M. Rouillé, satisfait de la diligence qu'avait apportée M. de Salaberry à s'acquitter de cette mission, lui écrivait le 3 août 1752 :
*' J'ai appris avec plaisir votre retour de l'île Royale. Je suis très satisfait de la diligence que vous avez faite dans cette campagne et des témoignages qui me sont revenus de la conduite que vous y avez tenue ; et je profiterai de la première occasion pour vojs procurer quelque grâce du Roy."
La " grâce " du roi devait se faire attendre cinq ans. Le 20 octobre 1757, M. de Salaberry était fait lieutenant de vaisseau. Il en fut informé par M. de Moras, mj'nistre de la marine, le 26 novembre 1757, dans les termes suivants:
" J'ai représenté au Roi vos services, monsieur. Sa Majesté a bien voulu vous donner une nouvelle marque de la satisfaction qu'elle en a en vous accordant le grade de lieutenant de vaisseau. Je vous en informe avec plaisir et je ne doute pas que celte grâce n'augmente encore votre zèle pour le service de Sa Majesté."
En 1758, M. de Salaberry commandait la frégate la Fidèle. Cette fiégate put se rendre à Louisbourg en dépit des nombreux vaisseaux
de guerre anglais qui croisaient dans les environs de ce port, (1)
Après la chute de Québec, M. de Salaberry dont le fils poursuivait ses études au séminaire de Québec et la fille était religieuse à l'Hôpital-Général de Québec, dut se résigner à abandonner son pays d'adoption pour continuer son service dans la îTiarine.
Malgré ses brillants états de service, M. de Salaberry n'avait jamais été gâté par les faveurs royales. En 1/65, il demanda la croix de Saint-Louis. Le duc de Choiseul, ministre de la marine, lui promit que le roi ne l'oublierait pas dans la prochaine promotion. Ce suprême honneur lui lut accordé l'année suivante, en 1766.
En 1767, par un brevet signé de sa main, Louis XV accordait une pension de mille livres à M. de Salaberry.
" Sa Majesté, était-il dit dans ce brevet daté de Compiègne le 18 août 1767, voulant lui marquer la satisfaction qu'Elle a des services qu'il lui a rendus. Elle lui a accordé sa vie durant une pension de mille livres, savoir cinq cents livres sur le Trésor Royal, et cinq cents livres sur les fonds de la Marine à commencer de ce jour d'hui."
Le brave marin ne jouit pas longtemps de
;i) Mgr Tanguay, A travers les rc^stres, p. 184.
la faveur de son souverain. Il mourut à La Rochelle dans le cours de Tannée 1768.
Michel d'Irumberry de Salaberry fut le père de l'honorable Ignace-Michel-Louis-Antoine d'Irumberry de Salaberry qui, à son tour, fut le père de Charles-Michel d'Irumberry de Salaberry, le Léonidas canadien.