DESCENDANTE DIRECTE. DE LE- MOYNE DE BIENVILLE
En mars 1919, la plupart de nos journaux canadiens reproduisaient la note suivante du Times-Picayune , journal de langue anglaise de la Nouvelle-Orléans :
" La ville de la Nouvelle-Orléans va probablement adopter une jeune fille qui est une descendante directe de Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, qui fonda cette ville. C'est aussi lui qui choisit le premier site de la cathédrale de Saint-Louis, la plus vieille église dans la vallée du Mississipi, car la messe se dit à cet endroit depuis plus de 200 ans.
" La mère de la jeune fille, Jeanne de Bien-
Ci) Archives Judiciaires de Québec.
ville d'Amarzet, 5, rue de la Neva, Paris, écrit à ce sujet au maire de cette ville. La jeune fille a eu 18 ans, le 28 décembre dernier. Le conseil doit se réunir ces jours-ci et le maire de la ville demandera de se rendre à la requête de Mme de Bienville."
Puis, on citait un passage de la lettre de madame de Bienville d'Amarzet au maire de la Nouvelle-Orléans, M. Martin Behrman :
" Mon père, Pierre de Bienville, est mort des suites de la guerre de 1870, alors qu'il fut fait prisonnier. Il avait 33 ans. Ma mère était une Lorraine. Notre famille a été particulièrement éprouvée pendant la guerre et je vous serais très reconnaissante si, en mémoire de votre ancien gouverneur, vous consentiez à adopter ma fille unique qui est âgée de 18 ans et qui est une des descendantes directes de Bienville."
On sait que Jean-Baptiste LeMoyne de Bienville, fondateur de la Nouvelle-Orléans, était le frère de notre LeMoyne d'Iberville. Fils du premier seigneur de Longueuil, il naquit à Montréal le 23 février 1680. M. de Bienville vécut à la Louisiane pendant près de quarante ans et il fut gouverneur de cette colonie pendant plusieurs années.
Le fameux Lamothe-Cadillac, qui avait été nommé gouverneur de la Louisiane en 1713 et qui avait intérêt à détruire M. de Bienville dans l'esprit des ministres du roi de France,
écrivait à la cour Tannée même de sa nomination :
" Selon le proverbe : méchant pays, méchantes gens. On peut dire que c'est un amas de la lie du Canada, gens de sac et de corde,sans subordination, sans respect pour la religion et pour le gouvernement, adonnés au vice, principalement aux femmes sauvages qu'ils préfèrent aux françaises. Il est très difficile d'y remédier, lorsque Sa Majesté désire qu'on les gouverne avec douceur et qu'elle veut qu'un gouverneur se conduise de manière que les habitants ne fassent pas de plaintes contre lui. En arrivant j'ai trouvé toute la garnison dans les bois, parmi les Sauvages, qui l'ont fait vivre tant bien que mal, au bout de leurs fusils et cela faute de vivres, non-seulement en pain, mais même en maïs, la récolte ayant manqué pendant deux années consécutives. Quand bien même elle ne manquerait pas,il est nécessaire d'observer qu'il ne se conserve ici que d'une récolte à l'autre parce que la vermine le gâte et le ronge entièrement. Le lieutenant de roi, Bienville, est venu ici à l'âge de 18 ans sans avoir servi ni en Canada ni en France. Son frère Châteauguay est venu encore plus jeune, aussi bien le major Boisbriand. Il ne s'est trouvé ici personne du métier pour former les soldats ; aussi sont-ils mal disciplinés.
" Les Canadiens et les soldats qui ne sont pas mariés, ont des sauvagesses esclaves, et
prétendent ne pouvoir se dispenser d'en avoir pour les blanchir, pour faire leur marmite et pour garder leurs cabanes ; cette conduite n'est pas tolérable."
Lamothe-Cadillac agissait en Louisiane comme il avait fait dans la Nouvelle-France. Pour arriver à ses fins il s'efforçait de ternir la réputation de tous ceux qui étaient dans son chemin. Sa lettre citée ici est un tissu de faussetés et de calomnies.
M. Duclos, commissaire-ordonnateur à la Louisiane, homme honorable et absolument désintéressé, écrivait à la cour le 25 octobre 1713, à peu près dans le temps oii Lamothe- Cadillac lançait son venin sur M. de Bienville et les Canadiens qui l'avaient suivi en Louisiane :
" Je ne saurais trop exalter la manière admirable dont M. de Bienville a su s'emparer de l'esprit des Sauvages pour les dominer ; il a réussi par sa générosité, sa loyauté, sa scrupuleuse exactitude à tenir toute promesse faite, ainsi que par la manière ferme et équitable dont il rend la justice entre les différentes nations qui le prennent pour arbitre ; il s'est surtout concilié leur estime en sévissant contre tout vol ou déprédation commis par les Français qui sont obligés de faire amende honorable chaque fois qu'ils ont fait quelque injure à un Sauvage."
Mais pour le moment il ne s'agit pas de
défendre la réputation de M. de Bienville. L'histoire, qui est le juge le plus juste des grands hommes, s'est d'ailleurs chargée de ce soin et elle a rendu justice au fondateur de la Nouvelle-Orléans en le proclamant le plus grand homme de la Louisiane. Occupons nous de la prétention de madame de Bienville d'Amarzet.
Ni elle ni sa fille ne sont les descendantes directes de M. de Bienville pour la bonne raison qu'il est mort célibataire.
M. de Bienville mourut à Paris le 7 mars 1768, à l'âge avancé de quatre-vingt-huit ans.
Par son testament olographe fait à Paris, le 15 janvier 1765, trois ans avant sa mort, après avoir fait certains dons à ses parents et domestiques, il instituait ses légataires universels, lo son petit-neveu, LeMoyne de Longueuil (petit-fils du second baron de Longueuil), pour un quart ; 2o son neveu LeMoyne de Sérigny (fils puîné de son frère LeMoyne de Sérigny), pour le deuxième quart ; 3o son neveu LeMoyne de Châteauguay (fils de son frère, LeMoyne de Châteauguay), pour le troisième quart ; 4o et ses petits-neveux Le- Moyne de Sérigny et leur sœur (petits-fils et petite-fille de son père LeMoyne de Sérigny), pour le quatrième quart.
M. de Bienville, hâtons nous de le dire, n'avait pas perdu la foi de son enfance, quoique M. de Lamothe-Cadillac dans ses diatribes
contre lui écrivait au ministre qu'il ne faisait pas ses Pâques. Le préambule de son testament en est la meilleure preuve :
" Je remets mon âme à Dieu. Je veux vivre et mourir dans le sein de l'Eglise. J'implore la miséricorde de Dieu et de Jésus-Christ, mon Sauveur, je réclame la protection de la Sainte Vierge, mère de Dieu, de saint Jean-Baptiste, mon patron, et de tous les saints et saintes du Paradis.
" Je donne et lègue aux pauvres de la paroisse sur laquelle je décéderai la somme de mille livres une fois payée. J'ordonne qu'il soit dit trois cents messes pour le repos de mon âme en telle église qu'il plaira à mon exécuteur testamentaire."
Nous venons d'écrire que M. de Bien ville ne s'était pas marié. Ceci ne veut pas dire qu'il ne fut pas tenté dans sa jeunesse par le dieu Cupidon. Et ce qui prouve bien comme l'amour est plutôt gouverné par le cœur que par la raison c'est que M. de Bienville voulait épouser la fille de M. de Lamothe-Cadillac, son plus violent adversaire. Dans une lettre datée du fort Saint-Louis de la Mobile,le 2 octobre 1713, qu'il écrivait à son frère aîné le baron de Longueuil, de Bienville lui faisait des confidences au sujet de ses projets matrimoniaux. Cette lettre remplie de fautes d'orthographe montre l'attachement qu'il avait gardé à sa famille dont il était séparé depuis si longtemps.
" M. de la Motte, écrivait-il, a une grande fille qui a beaucoup de mérite ; je penserais à la demandé en mariage si j'avais reçu votre agrément et celuy de ma très chère sœur, quoyque j 'aurez bien de la peine à me résoudre à estre gendre de M. de la Motte, à cause de tous ses brouilliaminie où je le vois avec tous le monde. C'est l'homme du monde le plus artificieux qui ne dit jamais que le contrère de ce qu'il pense.
" Je me suis déjà donné le plaisir de vous écrire il y a un an au sujette de se futur mariage, pour savoir votre pancé. Je n'avais en ce temps pas veu cette damoiselle, je ne luy ai rien dit encore du mariage, ni ne le feray que je n'ait vue votre volonté à ce sujet. Je n'ai jamais eu de paire, c'est vous qui m'en avez servi, je pance que vous voudrez bien me continuer vos bontés "
M. de Bienville ajoutait en post-scriptum :
'' J'ay oublié à vous dire que je crois le ministre tout à fait revenu de la prévantion où il était contre moy. Le prestre curé, mon ennemi, a été rappelé, il était venu un autre à sa place, qui mange souvan de ma soupe.
'* Le ministre me donne beaucoup d'eau bénite de cour ; dans les dernières lettres qu'il m'écrit, me promettant que la première occasion je pouvais être avancé, je me flatterais presque que si cette compagnie manque, M. de la Motte pourra estre rapeler et moy resté encor com-
mandant, ce n'est qu'en cas que cela arrive que je vous demande votre consentement pour me marier avec Mlle de la Motte, car sans cela je ne verrais pas jour à pouvoir nourrir une femme, ni me nourrir moi-mesme,car M.nostre gouverneur est très mesquin. Il ne nous a pas encor offert un verre d'eau depuis cinq mois qu'il est ici." (1)
Trois ans plus tard, en 1716, M. de Lamothe-Cadillac, était rappelé en France et M. de Bien ville recevait le commandement en chef de la colonie. C'est probablement le départ de mademoiselle de Lamothe-Cadillac de la Louisiane qui fit changer M. de Bienville d'idée au sujet de son mariage. Loin des yeux, loin du cœur.
"M. de Bienville ne laissa pas de postérité mais comme Epaminondas qui donnait à sa patrie Leuctres et Mantinée pour éterniser sa mémoire, il put se consoler de n'avoir pas d'héritiers de son nom et de sa gloire ; il laissait à son pays la Louisiane organisée et la Nouvelle-Orléans fondée, éternels monuments de son génie, qui devaient porter son nom jusqu'à la postérité la plus reculée." (2)
(1) Revue Canadienne, 1881, p. 596.
(2) Jodoin et Vincent, Histoire de Longueuil et de la famille de Longueail, p. 134.