LE LIEUTENANT-COLONEL DE SALA- BERRY A CHATEAUGUAY
Dans sa relation de la bataille de Châteauguay, le Témoin oculaire (Michel O’Sullivan) raconte que le brave de Salaberry, au plus fort de l’action, dirigea ou commanda ses troupes, monté sur un gros arbre.
“Le feu de l'ennemi ayant presque cessé à l'abatis, écrit-il, le lieutenant-colonel de Salaberry voyant que l’action allait devenir sérieuse sur la droite, laissa sa situation au centre du front et se plaça sur la gauche avec les troupes jetées derrière en poterne.
“Là, il monta sur un gros arbre et, quoique très exposé au feu de l'ennemi, l'examina de sangfroid avec la longue-vue. Alors il donna ses ordres en français au capitaine Daly et lui enjoignit de répondre dans la même langue afin de ne pas être entendu de l'ennemi... ”
Des stratégistes en chambre ont mis en doute cette partie de la relation du T'émoin oculaire. Ts ne pouvaient croire qu’un commandant d'armée püt diriger ses troures du haut d’un arbre!
Pourtant, dans la lettre de félicitations qu'écrivait l'honorable Ignace-Michel-Louis-Antoine de
Salaberry à son fils sur la belle victoire qu'il venait de remporter il est fait allusion à ce charger d’un nouveau genre.
Cette lettre mérite d’être citée en entier. Nous pouvons garantir l'authenticité de la lettre que nous donnons ici pour l'avoir copiée sur l'original même.
“ 6 novembre 1813.
*“ Mon très cher fils,
“ Je te félicite avec toute l’effusion d’un cœur paternel. La force de ce sentiment doit être connue, surtout à présent que tu es père. Je ne pourrais jamais te peindre ce que nous avons éprouvé en apprenant tes dangers et ta gloire. Il y avait bien de quoi porter le trouble, même en des cœurs moins sensibles. Ta mère a eu un tremblement universel. Enfin, elle en a été indisposée. Plus de calme ayant succédé, il n’est resté qu'une joie pure, mêlée à la tendresse et à l'estime.
“ Très certainement on ne vit jamais de combat plus disproportionné, conséquemment de succès plus glorieux, c'est inouï, miraculeux. Quoique cela ait l’air fabuleux, il est pourtant vrai que c'est toi avec tes 300 braves, qui a sauvé le pays, en arrêtant l'invasion de cette année, qui nous menaçait. Une poignée d'hommes repousser, met-
tre en déroute, chasser enfin une armée de plus de sept mille hommes, est un prodige.
“ Sans être très dévôt, on ne peut que reconnaître ici un trait particulier de la divine Providence. Elle seule a pu vous sauver à travers un feu qui devait être bien violent, toi spécialement, mon cher enfant, monté sur ce. charger de nouvelle espèce. À travers les périls de cette mémorable journée, tu étais du moins exempt de celui de tomber sous ton cheval tué ou blessé.
“J'avoue qu’on n’en peut avoir de plus ferme et de plus inébranlable au feu: malgré cela je te conseille et te. prie très instamment de ne plus choisir un tel coursier. Perché là-dessus c’est être une cible. Braver les dangers est bien digne d’un homme de ton caractère; mais il ne faut pas en
chercher d’inutiles. Tu es, je pense, le premier général qui ait gagné une bataille, étant grimpé sur une souche. Crois-moi, change de monture. LS DE SALABERRY ” Comme on le voit, la lettre de l'honorable M. de Salaberry confirme en tous points le passage cité ici de la relation du Témoin oculaire.