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PEUPLE DE GENTILSHOMMES

La plupart des mots historiques ont le défaut d'avoir plusieurs pères. Les historiens, malgré

leurs recherches consciencieuses, ont souvent beaucoup de difficultés à retracer le père légitime.

On cite souvent ce compliment fait aux Canadiens-Français: “c’est un peuple de gentilshommes ”. -

Quel est l'auteur de ce mot heureux et très aimable pour nous ?

L'honorable sénateur Landry, s'appuyant sur feu le docteur Olivier Robitaille, écrit que le 24 juin 1842, sir Charles Bagot, gouverneur-général du Canada, regardait défiler la procession de la Saint-Jean-Baptiste du balcon de l'hôtel de ville de Québec, en compagnie du maire de la cité.

l'honorable M. René-Edouard Caron. Sir Charles Bagot, en voyant défiler les membres de la Société Saint-Jean-Baptisté dans les rangs de laquelle l'œil le plus scrutateur n'aurait pu distinguer le riche du pauvre, l’homme de profession de l'ouvrier, dit au maire de Québec: “ mais c'est un peuple de gentilshommes ”.

En 1903, un journal de Montréal attribuait le mot en question à lord Dufferin, gouverneur du Canada de 1872 à 1878.

La Presse du 28 septembre 1903 rectifiait ainsi :

“Lord Dufferin, assure l’un de nos confrères. aurait dit des Canadiens-Français qu'ils constituaient un peuple de gentilshommes. Le mot est plutôt du duc de Kent, père de la reine Victoria.”

Voilà donc trois pères pour un seul mot.

‘ Corrigeons tout d’abord une erreur de feu M. le docteur Robitaille. En 1842, la procession de la Saint-Jean-Baptiste, à Québec, eut lieu le 24 juin, le jour même de la fête. Ce n’est que le lendemain, 25 juin, que sir Charles Bagot arriva dans la vieille capitale. 11 n’a donc pu assister au défilé de la procession nationale, du balcon de l'hôtel de ville. Les Mémoires de M. Robitaille furent écrits longtemps après l’événement. Rien d'étonnant à ce que ces souvenirs aient été quelque peu confus dans sa mémoire. Mais la chose n'a pas de conséquence.

Le duc de Kent, sir Charles Bagot et lord Dufferin avaient beaucoup d’admiration pour le peuple canadien - français, mais aucun d’eux, croyons-nous, n'est l'auteur du mot:“* C'est un peuple de gentilshommes. ”

C'est le célèbre avocat Andrew Stuart, frère du juge-en-chef sir James Stuart, qui a ainsi qualifié les Canadiens-Français dans un discours prononcé dans la Chambr: d'Assemblée du Bas-Canada en 1831 ou 1832. +

Dans son Picturesque Quebec, publié en 1834, Alfred Hawkins fait allusion au mot de Andrew Stuart lorsqu'il écrit des Canadiens-Français : “Their address is eminently polite, and their familiar intercourse is distinguished by personal

courtesy. They have been emphatically and truly called peuple gentilhomme. ”

M. T.-P. Bédard, dans son Histoire de cinquante ans, dit au sujet de M. Stuart :

“M. Stuart a toujours pris une part active aux affaires politiques de la province, it avait une grande connaissance des lois de la constitution et estimait beaucoup les Canadiens qu’il appelait un peuple de gentilshommes. ”

Andrew Stuart ne le cédait pas à son frère le juge-en-chef en talent et en connaissances légales. Ses vues politiques étaient aussi très élevées. On sait qu’au commencement du dix-neuvième siècle on mit une espèce de frénésie à peupler les Cantons de l'Est de soldats licenciés et d'anglosaxons. On bordait, disait-on, les frontières de loyaux sujets pour empêcher les Canadiens-Français de fraterniser avec les Américains. “ Folle politique! s’écriait en pleine Chambre d'Assemblée Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact de deux peuples qui ne s'entendent pas, et l'on met là pour barrière des hommes de même sang, de rnême langue, des hommes qui ont les mêmes mœurs et la même religion que l'ennemi!”

Andrew Stuart décéda à Québec le 21 février 1840. Il fut le père de sir Andrew Stuart, qui fut juge-en-chef de la province de Québec.

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