ESCAPADES DE JOURNALISTE
Il n’est pas nécessaire de savoir lire entre les lignes pour se rendre compte, en parcou: ant
les Anciens Canadiens et les Mémoires de Aubert de Gaspé, que l’auteur avait eu une jeunesse passablement orageuse. Le fils ainé du vieux conteur, Philippe Aubert de Gaspé, qui embrassa le journalisme dès sa sortie du collège, eut, lui aussi, une jeunesse assez mouvementée.
En 1835, Philippe Aubert de Gaspé, alors âgé de vingt-un ans, suivait les débats de la Chambre d'Assemblée en qualité de reporter ou de sténographe pour deux journaux de Québec, le Canadien et le Mercury. Offensé d'un article du l’indicator qui l’accusait de rapporter les débats “ malhonnètement ”, il eut, le 9 novembre, une altercation avec le docteur E.-B. O'Callaghan, député d'Yamaska et rédacteur du V’indicator. Il * la raconte lui-même dans les termes suivants :
“ Immédiatement après avoir lu l'article du Vindicator, je me rendis à la Chambre. Je fis demander M. O’Callaghan par un des messagers de la Chambre et je le priai de sortir avec moi. Il m'accompagna jusqu’à la porte et refusa d’aller plus loin, donnant pour prétexte qu’il n'avait pas son chapeau. Je lui présentai alors le Vindicator en lui disarit: “—Pray, doctor, are you the author of this article” ? Il répondit dans la négative. Je lui dis alors: “ I suppose, doctor, «-nsequently, that vou will have no objection to deny that it was written with your consent.” Il répondit
qu'il ne le ferait pas. J'ajoutai: “ —Jf you were not a member of the House, I would call you a d.... d. infer... scoundrel, and would also horsewhip you. ”
De retour à la Chambre, M. O'Callaghan se plaignit à l’orateur d’avoir été insulté et menacé par M. de Gaspé. L’orateur donna aussitôt ordre au sergent d'armes d'arrêter M. de Gaspé. :
Le lendemain, 10 novembre, après de longs débats auxquels prirent part MM. de Bleury, Lafontaine, Morin, Viger et Fortin, le trop susceptible journaliste fut condamné à être confiné pendant un mois dans la prison commune.
M. de Gaspé sortit de prison le g décembre
Deux mois plus tard, cet enfant terrible se mettait encore dans de mauvais draps.
Le 12 février 1836, pendant que nos députés discutaient de graves problèmes, Philippe Aubert de Gaspé et Napoléon Aubin, le rédacteur du Fantasque, se glissaient dans la garde-robe de la Chambre d'Assemblée, et de Gaspé jetait sur le poêle une certaine quantité d'assa-fœtida.
Une odeur nauséabonde se répandit presque aussitôt non seulement dans la garde-robe et la Chambre d'Assemblée mais dans toutes les autres pièces du bâtiment. Nos deux espiègles s'étaient aussitôt esquivés.
Le Canadien du même jour disait :
“ Avant-hier la nuit quelque étourdi a essayé de jeter une bouteille d’assa-fœtida liquide sur un des poëles de la salle des séances dans la Chambre d'Assemblée. On s'est servi d'une échelle pour monter jusqu'à la croisée du coïn du nord, et on a cassé deux vitres, une dans chacune des deux premières fenêtres, mais soit oubli soit manque de force, la bouteille est restée en dehors de la croisée intérieure, où elle a été trouvée le matin cassée et la plus grande partie du liquide empestant renversée sur la tablette.
“ La même tentative a été répétée ce soir aussitôt après l'ouverture de la séance. De l'assafatida a été jetée sur plusieurs poèles dans l'intérieur de la Chambre, et bientôt l'odeur est devenu insupportable dans tout le bâtiment, qu'on a aussitôt fumigé avec de la résine. Les empesteurs ont été vus. ”
Le Canadien disait vrai. Les empesteurs avaient été vus, et, le lendemain, 13 février, MM. Séraphin Bouc, député de Terrebonne, et Alphonse Wells, député de Shefford, les dénonçaient à la Chambre.
La Chambre décréta, le ième jour, que de Gaspé et Aubin s'étaient rendus coupables d’infractions à ses privilèges et elle ordonna à son
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orateur d'expédier son warrant pour les mettre sous la garde du sergent d'armes.
L'orateur se hâta de confier un mandat d'arrestation au sergent d'armes, M. Coulson.
Les deux journalistes, qui avaient été tenus. par leurs amis, au courant des délibérations de la Chambre d'Assemblée, eurent le nps d'échapper à la poursuite du sergent d'armes.
Ils se réfugièrent au manoir de Saint- Jeanlort-Joli où ils passèrent le reste de l'hiver.
Dans l'intervalle, des amis influents avaient fait des démarches auprès des députés et lorsque les deux jeunes gens se montrèrent de nouveau dans les rues de Québec, on les lais. a en paix.
Le mandat où warrant lancé contre de Gaspé le 13 février 1836 par l'orateur de la Chambre d'Assemblée existe encore, Il fait aujourd'hui partie de la collection d'antiquités -anadiennes du Château Ramezay à Montréal.
Peu de temps après cette escapade, de Gaspé partit pour la Nouvelle-Orléans où il devint rcdacteur de l'Abeille. En 1840, il était nommé rapporteur de la Chambre d'Assemblée de la Nouvelle-Ecosse. Il mourut à Halifax le 7 mars INyI.
Philippe Aubert de Gaspé est l'auteur du roman de mœurs canadiennes, Le chercheur de trésor, si libéralement distribué comme prix dans nos écoles autrefois.