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SCIEURS DE BOIS ET PORTEURS D'EAU

Scieurs c' bois et porteurs d'eau!

Voilà les qualificatifs que dans certains milieux fanatiques d'Ontario on donne aux Canadiens- Français de la province de Québec quand on veut leur être désagréable. :

Quel est l’intellectuel qui a employé le premier cette phrase aimable à l'adresse des Canadiens- Français ?

En 1861, un écrivain anglais d'une certaine renommée, Anthony Trollope, grand voyageur deva:it Dieu et devant les hommes, se décidait à visiter les Etats-Unis. M. Trollope débarqua à Boston dans les premiers jours de septembre 1861. Après avoir visité quelques-unes des villes de la Nouvelle-Angleterre, M. Trollope passa au Canada, vit Québec, Montréal, Sherbrooke, Ottawa, Niagara, etc, etc, puis il retourna aux Etats-Unis où il fit un séjour assez prolongé.

De retour en Angleterre, M. Trollope écrivit ses impressions de voyage. Son livre fut publié à New-York en 1862 sous le titre North America.

M. Trollope consacre quatre pages de son livre à Québec. A part son site pittoresque, il ne trouve rien de beau dans la vieille capitale. Les rues

sont sales, les édifices sans architecture et sans goût, la population endormie.

M. Trollope ne manque pas d'aller voir la chute Montmorency. C'est son passage à travers la caractéristique paroisse de Beauport qui lui inspire les réflexions suivantes sur les Canadiens- Français. Nous les donnons dans leur texte original. Une traduction déflorerait ces amabilités :

“ But there is another very worthy lion near Quebec, the Falls, namely, of Montmorency.

They are eight miles from the town, and the road lies through the suburb of St. Roch, and the straggling French village of Beauport. These are in themselves very interesting, as showing the quiet, orderly, unimpulsive manner in which the French Canadians live. Such is their character, although there have been such man as Papineau, and although there have been times in which English rule has been unpopular with the French settlers. As far as I could learn there is no such feeling now. These people are quiet, contented ; and as regards a sufficiency of the simple staples of living, sufficiently well to do. They are thritty ; but they do not thrive. They do not advance, and push ahead, and become a bigger people from year to year as settlers in a new country should do. They do not even hold their own in comparison with those around them. But has not this

always been the case with colonists out of France; and has it not always been the case with Roman Catholics when they have been forced to measure themselves against Protestants? As to the ultimate fate in the world of this people, onc can hardly form a speculation. There are as nearly as I could learn, about 800,000 of them in Lower Canada ; but it seems that the wealth and commercial enterprise of the country is passing out of their hands. Montreal, and even Quebec are, I think, becoming less and less French everv day ; but in the villages and on the small farms the French remain, keeping up their language, their habits, and their religion. {n the cities the Y are becoming heivers of wood and drawers of water. Ï am inclined to think that the same will ultimately be their fate in the country...”

M. Trollope nous donne là en sept mots lapidaires son opinion sur l'avenir réservé aux Canadiens-Français sur le sol même de la province de Québec enlevé à la barbarie par eux, puis défriché et colonisé par leur travail persévérant. Scieurs de bois et porteurs d'eau!

M. Trollope ne se montrait guère perspicace pour un homme qui se piquait de connaître à fond la science économique. Même en 1862 il était facile de prévoir que le métier de scieur de bois était fatalement destiné à disparaître dans

un avenir rapproché car le charbon supplantait déjà partout le bois comme mode de chauffage. Quant aux porteurs d'eau, leur existence à cette époque n'était pas plus assurée car des aqueducs se construisaient un peu partout. À Québec, où M. Trollope ne voyait que des porteurs d'eau, l'aqueduc existait depuis quelques années déjà.

Les dires injurieux de M. Trollope eurent l'accueil qu'ils méritaient dans notre province: un méprisant silence. Le Journal de l'Instruction Publique et le Journal de Québec furent à peu près les seuls journaux qui daignèrent répondre à M. Trollope.

L'honorable M. Chauveau, dans le Journal de l'Instruction Publique, se moquait plutôt du très verbeux M. Trollope :

“ Qui ne se souvient point, écrivait-il, de madame Trollope et de ce terrible livre dans lequel elle a si cruellement caricaturé le frère Jonathan ? Son fils, auteur d’un bon nombre d'ouvrages, vise ‘ à l'économie politique, à la science sociale, etc, mais il a aussi ou plutôt il tâche quelquefois d'avoir l'esprit satyrique de madame sa mère. S'il s’est montré moins injuste qu’elle envers nos voisins, il s’est rattrapé à nos dépens ; c’est nous, cete fois, qui sommes trollopés. Ce livre est même sous ce rapport un véritable anachronisme. Trollope, troisième du nom (car il a un frère, Adol-

RL

phus, écrivain comme lui), quoique partisan du progrès à tous crins, et est encore aux vieilles prédictions d'il y a cinquante ans. Par exemple, ce pauvre Jean-Baptiste est destiné à faire un scieur de bois et un porteur d'eau in æternum. C'est un chapitre que nous avions un peu oublié ; mais que nos pères savaient par cœur, et qui ne les inquiétait guère. Laissons passer M. Trollope : il en est passé, et il en passera bien d’autres : ce qui n'a pas empêché, et ce qui n'empêchera point Jean-Baptiste de faire son petit bonhomme de chemin. ”

M. Blain de Saint-Aubin, français de naissance qui faisait alors du journalisme à Québec, répondit à M. Trollope dans ie Journal de Québec du 7 octobre 1862:

“Scieurs de bois et porteurs d’eau les Canadiens-Français ! lui disait-il. Que vont dire à cela les chefs des maisons Thibaudeau & Cie, Têtu. Masson, Renaud, Provost, Hamel et tant d'autres? Ah! vraiment, M. Trollopc, vous avez passé en Canada, et vous n'y avez pas appris, sur votre route, que les plus anciennes maisons de commerce du Bas-Canada, les maisons les plus irréprochables et qui ont le meilleur crédit en Angleterre, votre pays, sont dirigées par des Canadiens-Français ? Dites que vous n'avez pas voulu voir, mais attendez-vous, d’un jour à l’autre, à

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